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Full text of "Pour Don Carlos, roman"

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Pour Don Carlos 



DU MEME AUTEUR 



Diadumcne, Poèmes, Oudin, 1914. 
Kœnigsmdrk, Roman, Emile Paul, 1918. 
L'Atlantide, Roman, Albin Michel, tçiQ. 



A rAR.VITRB 



Les Suppliantes, Poèmes. 
Le Lac Salé, Roman. 



Tous droits de traduction et reproduction réservés 
pour tous pays. 

Copyright hy Albin Michel 
1920 



PIERRE BENOIT 




C^arlos 



ROMAN 



« La nature m'a privé de cette sorte de 
folie sublime. » 

Stendhal, 




Î3ô5i 



ALBIN MICHEL, ÉDITEUR 

22, rue Huyghens, 22 



II a été tiré de cet ouvrage 

1.200 exemplaires 

sur papier vergé pur fil de» Papeteries Lafuma 

numérotés de 1 à 1.000 



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A MARCEL PREVOST 



PREMIERE PARTIE 



LUCILE 



CHAPITRE PREMIER 



OLIVIER DE PRÉNESTE 

Il était un peu plus de six heures et demie 
quand le train parlementaire entra en gare. Im- 
médiatement, le quai fut plein d'une foule noire, 
uniformément coiffée de chapeaux hauts de 
forme. Dans l'Assemblée issue de la consulta- 
tion nationale de 1871, les divergences d'opinion 
n'étaient pas encore signalées par des différences 
d'habillement. 

Cette fou?e digne et sombre s'achemina vers la 
sortie. Sur le seuil, il y eut un remous. Une 
averse fouettait la nuit. Les représentants 
s'étaient arrêtés devant l'ondée. Les moins favo- 
risés, en maugréant, ouvraient leurs parapluies. 

Dans la cour de la gare Saint-Lazare, une cin- 
quantaine de voitures attendaient les autres. Les 
lanternes se doublaient sur le pavé trempé. 



ÏO POUR DON CARI.OS 

Des appels s'entrc-croisèrent : 

— Le coupé de monsieur le comte de Cazenove 
de Pradines. 

— Le landau de monsieur le duc de Brogli€. 

— La voiture de monsieur Pouyer-Quertier. 
Une voix grêle appela : 

— La calèche de monsieur le ministre de 
l'Intérieur. 

Deux ombres se détachèrent. Elles allèrent au- 
devant d'un attelage qui virait dans la cour. La 
portière s'ouvrit, le marchepied s'abaissa. 

— Place Beauvau, aussi vite que possible. 
La voilure partit au grand trot. 

Il y eut un moment de silence. T^cs réverbères, 
au passage, éclairaient la figure rude et volon- 
taire de M. BulTct et brillaient sur le large porte- 
feuille de maroquin que son chef adjoint de cabi- 
net, M. Prétavoinc, tenait sur ses genoux. Ix; 
visage de M. 'Prétavoinc était de ceux qui sont 
faits pour rester dojis l'ombre. II y restait. 

— Vous vous souvencK exactement de ma con- 
versation de tout à l'heure avec monsieur Du- 
faure? — demanda M. lîulîet. 

— Oui, monsieur le ministre. 

— Bien. Vous allez écrire au préfet de l'Orne, 
je signerai la lettre à sept heures et demie. Un 
exprès la portera à la gare. Suppression du jour- 
nal dont il s'agit : le Prouves dWIrnçon, je crois? 

— Le Prorfrés d'Alenron. Faut-il motiver, 
monsieur le ministre? 

— Ne motivez par». 
M. BufFct ajouta : 



POUR DOX CARLOS 11 

— Je iîîne chez le comte de Bagneux, Si des 
télégrammes parviennent concernant l'affaire de 
Saint-Etienne, donnez l'ordre à la permanence 
qu'on me les porte chez lui, jusqu'à onze heures. 

La voiture doublait l'angle de la rue du Fau- 
•iOurg-Saint-Honoré. Elle s'engagea dans la 
grande cour. 

M. Buffet gravit prestement les marches du 
perron. Il prit un couloir détourné pour éviter 
dans l'antichambre des importuns probables. 
Sur le seuil de son cabinet, il dit encore à M. Pré- 
1 avoine : 

— A sept heures et demie, la lettre pour le 
préfet de l'Orne. 

Son regard alla d'abord à son bureau. Deux 
jours de débats à Versailles, deux jours de tra- 
vail en rclard. Les chemises de la signature s'em- 
j)ilaient d'un côté; de l'autre, les dossiers à 
l'étude, les affaires signalées. Sur une petite 
lahle, un amoncellement de journaux sabrés de 
( oiips de crayons rouges et bleus. 

Les grands lustres, h l'infini, jouaient et se 
multipliaient dans les glaces. Aux murs, les Go- 
belins étaient dans l'ombre. Seule, une tapisserie, 
à gauche du bureau du ministre, s'éclairaijt vio- 
lemment. Une seconde, M. Buffet la regarda : 
ÎJéllodorc chas^aê du Temple... 

Il haussa ses robustes épaules, jeta son par- 
dessus sur un canapé et s'assit à sa table avec 
le soupir de soulagement de l'homme qui, retardé 
par des soucis indignes, va pouvoir enfin tra- 
vailler... Mais, au même instant, un voile d'îiu- 



12 POUR DON CARLOS 

meur passa sur son visage, Il venait d'apercevoir, 
bien en évidence, deux cartes de visite. 

Il sonna. Un prodigieux huissier à chaîne 
parut. 

— Ces messieurs sont-ils encore là? 

— Ils sont là, monsieur le ministre. 

— Renvoyez-les. J'ai du travail. 

— Monsieur le ministre, ils ont une lettre 
d'audience de votre Excellence. 

M. Buffet eut un geste excédé. Il prit les cartes, 
lut les noms. Ses traits se détendirent un peu 
au premier, se rembrunirent à l'autre. 

— C'est bon! je les recevrai. Vous ferez entrer 
quand je sonnerai; d'abord monsieur de Pré- 
neste. 

— Monsieur le ministre, — hasarda l'huis- 
sier, — monsieur le député Barodet était là un 
bon quart d'heure avant monsieur de Préneste. 
Il a ajouté qu'il était pressé... 

Les yeux de M. Buffet foudroyèrent l'homme 
à chaîne. 

— Monsieur de Préneste d'abord, ai-je dit. 
Quand je sonnerai. 

Le secrétariat de M. Buffet était tenu de façon 
irréprochable. Il trouva sans difficulté les dos- 
siers qui correspondaient aux deux audiences. 

Il parcourut rapidement le premier, sonna. 

Précédé par l'huissier, M. de Préneste entra. 

Le ministre s'était levé et était allé à la ren- 
contre de son visiteur. 

— Je suis heureux, monsieur, de vous con- 
naître, — dit-il, après l'avoir fait asseoir. — Je 



POUR DON CARLOS 13 

le serai davantage, si je peux répondre à ce que 
vous attendez de moi. Vous portez un nom 
illustre... 

M. de Préneste s'inclina. 

— Un nom illustre, — accentua M. Buffet. — 
En outre, vous m'êtes recommandé par monsieur 
René Goblet... 

M. de Préneste s'inclina encore. 

— Par monsieur René Goblet, — répéta 
M. Buffet avec une insistance interrogatrice... 

— Je n'ai pas l'honneur de connaître person- 
nellement monsieur Goblet, mais c'est un ami 
de la duchesse de Mercœur, dont je dois épouser 
la fille, — crut bon d'expliquer M. de Préneste. 

« Et madame de Mercœur est née Grattecap, 
pensa le ministre, je comprends à présent... » 

Et il se lança immédiatement dans les géné- 
ralités. 

— Nous vivons une assez vilaine époque, mon- 
sieur; je peux beaucoup pour le mal, à peu près 
rien pour le bien. Telles sont les vertus d'un 
régime dont je suis l'un des premiers magistrats. 
Demandez, cependant. Vous pouvez être assuré 
que je ferai de mon mieux pour vous êtes 
agréable. 

Ce disant, il regardait fixement son interlocu- 
teur. Il ne mentait pas. Une grande sympathie 
adoucissait son dur regard. 

M. de Préneste parla. 

— Monsieur, — dit-il avec une extrême sim- 
plicité, — je vous remercie de votre accueil. Vous 
m'excuserez si je mets une certaine maladresse 



11 POUR DON CARLOS 

à m'exprimer. Mais c'est la première fois que je 
sollicite quelque chose. 

Les yeux de M. BufTet dirent : je sais. 

— Je présume que monsieur Goblet a dû indi- 
quer dans sa lettre d'introduction le motif de 
ma visite? 

M. Buffet inclina la tète. 

— Eh bien, monsieur, qu'ai-je à ajouter? 
.T'avais quelque fortune, je n'ai plus rien. Je 
serai heureux d'obtenir un poste quelconque, un 
])Oste où je pourrai servir mon pays modesle- 
ment; un poste cependant qui me permette de 
ne pas trop déchoir du rang que le nom que je 
porte, cl auquel vous avez eu la bienveillance di- 
faire allusion, me fait un devoir de conserver. 

De son crayon, M. Bufl'et traçait sur une feuilk' 
de papier blanc de larges hachures. Il releva lu 
tête. 

— Quel âge avez-vous? — demauda-t-il très 
doucement. 

— Trente-deux ans. 

— Avez-vous des litres universitaires? 

— Je suis bachelier, — répondit tranquille- 
ment le jeune homme. 

— Parlez-vous une langue étrangère? 

— Aucune. 

M. Buffet eut un geste de découragement. 

— Cher monsieur, — dit-il, — vous ne pouvez 
méconnaître mon désir de vous êlre utile. Mais 
enfin, il faut voir les choses comme elles sont. 
Vous êtes d'accord avec moi pour admettre qU' 
yous ne pouvez accepter le premier emploi venu. 



POUR DON CARLOS Î5 

J'entrevoyais pour vous deux choses : ou un 
poste de secrétaire d'ambassade; monsieur 
Decazes se serait fait un plaisir... Mais vous ne 
parlez aucune langue. 

Docilementv M. de Préneste répéta : 

— Je ne parle aucune langue. 

— ...Ou line nomination au Conseil d'Etat. 
Mais vous n'êtes pas licencié en droit. 

M. de Préneste reconnut : 

— Je ne suis pas licencié en droit. 

M. Buffet se renversa dans son fauteuil. 

— Alors? Je ne vois pas bien... 

Il y eut \n\ moment de silence. Le ministre 
répéta : 

— Je ne vol:; pas... 

Toujours avec le même calme, M. de Préneste 
prit la parole. 

— Les objections que vous me faites, mon- 
sieur. Ont déjà été présentées à madame de Mer- 
t^œur par monsieur Goblet. II a cherché avec 
elle. Ils ont conclu qu'un seul poste, vu mon 
insuffisance de titres, pouvait être brigue par 
moi... 

— Et ce poste est? 

— Un poste de sous-préfet, monsieur. 
M. Buffet avait bondi. 

— Un poste de sous-préfet! 

— Et c'est pour cela que monsieur Goblet 
m'a adressé à vous, de qui dépend la nomina- 
tion que je sollicite, — acheva posément M. de 
Préneste. 

Le ministre s'était levé et marchait de long 



IG POUR DON CARLOS 

en large. On eût dit que M. de Préneste s'était 
acquitté d'une commission qui ne l'intéressait 
pas, qui l'importunait même. Avec un détache- 
ment parfait, il laissait ses yeux errer sur la 
partie noire du cabinet, où les grandes figures 
des tapisseries transparaissaient vaguement dans 
l'ombre. 

M. Buffet revint à son fauteuil et s'y laissa 
tomber. Une sorte d'indignation le secouait. 

— Un poste de sous-préfet, — répéta-t-il. 

— Je n'ai aucun titre, — dit, avec sa douceur 
désarmante, M. de Préneste. 

— Aucun titre, sans doute, — rétorqua le 
ministre, — mais vous avez un nom, monsieur. 

L'intéressé eut un geste vague et charmant. 

— J'ai aussi besoin de gagner ma vie, — mur- 
mura-t-il. 

M. Buffet, sur sa table, remuait des papiers. 
Il prit la lettre de M. Goblet. Il la relut. 

— C'est entendu, je sais. Mais enfin, cher 
monsieur, excusez mon indiscrétion, je suis bien 
forcé de vous parler ainsi : vous n'êtes pas sans 
ressources! 

— Je n'ai aucune fortune, — dit négligem- 
ment M. de Préneste. 

— De votre chef, non. Mais dans quelque 
temps, il n'en sera plus ainsi. Vous êtes fiancé. 
Mademoiselle de Meroœur est riche. 

Les paupières du jeune homme battirent. Pour 
la première fois, il sembla se départir de sa pla- 
cidité. Une légère rougeur passa même sur son 
visage- 



POUR DON CARLOS 17 

— Excusez-moi, — répéta M. Buffet. 

— Monsieur, — répondit M. de Préneste, qui 
avait repris tout son calme, — il est vrai que ma 
fiancée a de la fortune. Il est vrai aussi qu'une 
des conditions mises à notre union est que je 
serai pourvu moi-même d'une situation. Par- 
donnez-moi de vous mettre au courant de ces 
détails, mais il faut bien que je justifie mon insis- 
tance. Je suis d'ailleurs heureux de vous témoi- 
gner, par une confidence de cette sorte, ma gra- 
titude pour un accueil dont je resterai, quoi qu'il 
arrive, particulièrement touché. 

Le ministre vint vers le jeune homme. Il lui 
prit les mains. 

— Avez- vous pensé au juste à ce que vous me 
demandez? — 4it-il. : 

Il poursuivit : 

— J'ignore tout de vous. Je ne connais que 
votre nom, que l'histoire de votre famille. Votre 
aïeul, le duc François de Préneste, était au ban. 
quet des gardes du corps, où l'on foula aux pieds 
la cocarde tricolore. Votre grand-père, cham- 
bellan du roi Charles X, fut un des derniers 
fidèles d'Holyrood. Et c'est vous qui voulez, 
aujourd'hui, entrer dans la carrière préfectorale? 

— J'y compte peu de relations, sans doute, — 
répartit, avec sa dignité calme, M. de Préneste. 
— Assez, cependant, pour savoir que monsieur 
de Villars est sous-préfet à Argelès, que monsieur 
de Brimont est à Cosne, que monsieur de Cha- 
naleilles est à la Flèche.*, 

1^ 



I 



IS POUR DON CARLOS 

— Ce n'est pas moi qui ai nommé ces mes- 
sieurs, — gronda M. Buffet. 

— Je sais aussi que le maréchal est président 
d'un Etat dont vous êtes ministre, — acheva 
M, de Préneste. 

— Vous êtes un enfant, — s'exclama M. Buffet, 
piqué au vif. ' — Le maréchal! Moi! Où serons- 
nous demain, je vous le demande? Dans quelles 
nuées vivez-vous donc? Si vous voulez entrer 
dans les préfectures, je me figure que ce n'est 
pas pour avoir un habit d'argent, faire trois petits 
tours, et puis vous en aller. C'est avec l'espoir 
d'y faire une carrière... Une carrière! Monsieur 
Olivier de Préneste, sous-préfet! Car vous ne 
pensez pas, je suppose, qu'on va, d'emblée, vous 
nommer préfet de la Seine? 

— Je ne demande qu'une sous-préfecture de 
troisième classe, — dit M. de Préneste. 

• — Et moi, monsieur, — éclata M. Buffet, — 
je ne vous nommerai jamais à une troisième 
classe. Si le descendant des ducs de Préneste 
s'obstine dans une idée ridicule, je le nommerai 
à une seconde, ou pas du tout!... Mais rélléchis- 
sez encore, mon enfant. A l'heure actuelle, je sUis 
là, c'est entendu. Mais demain... Tenez, il y a 
dans l'antichambre un abominable imbécile. Il 
s'appelle monsieur Barodet. Il a battu monsieur 
de Rémusat aux élections du quatrième arron- 
dissement. Il est, devant le suffrage universel, 
devant la loi, l'égal du duc de Broglie, l'égal de 
monsieur Baragnon, l'égal de monseigneur Du- 
panloup, mon égal... aujourd'hui! Demain, qu'il 



POUR DON CARLOS 19 

y ait à rAssembiée une majorité déterminée par 
un Barodet semblable, et ce Barodet-là, qui est 
arrivé avant vous, et que je ne recevrai qu'après, 
au lieu d'être dans l'antichambre, à exciter la 
commisération méprisante des huissiers, sera 
ici, à ma place, dans mon fauteuil, ministre!... 
Et c'est lui qui vous convoquera, et c'est lui qui 
vous recevra, vous donnera des ordres.» 

— J'aurai toujours la ressource de me re- 
fuser à les exécuter, — répondit M. de Prênestc. 

-*- Vous serez révoqué! 

— Je serai révoqué, sans doute. Je serai alors 
dans la situation où je me trouve aujourd'hui. Je 
n'ai peut-être qu'une chance, monsieur, voulez- 
vous me mettre à même de la courir? 

— Il n'y a pas de poste libre, — répondit bru- 
talement M. Buffet. 

M. de Préneste se leva avec un sourire. 

— Dans ces conditions, il ne me reste, mon- 
sieur, qu'à m'excuser et qu'à vous remercier... 

D'un geste brusque, le ministre lui fit signe de 
se rasseoir. 

Un huissier venait d'entrer dans le cabinet. 

— Qu'y a-t-il encore? — fit M. Buffet, furieux. 

— Monsieur le directeur de l'administration 
départementale et communale sollicite l'honneur 
d'être introduit immédiatement auprès de mon- 
sieur le ministre. 

— Monsieur Durangel, à cette heure, ù Paris! 

— Il vient d'arriver de Versailles; sa voiture 
est dans la cour. 



20 POUR DON CARLOS 

— Faites entrer, — fît M. Buffet avec agita- 
tion. — Restez, je vous en prie, monsieur, — 
dit-il à M. de Préneste qui s'était levé. 

M. Durangel, directeur de l'administration 
départementale et communale au ministère de 
l'Intérieur, conseiller d'Etat en service extraor- 
dinaire, avait à la main une dépêche. Le ministre 
s'en empara. 

— Quelque chose de grave? 

— D'assez grave, — dit M. Durangel. — Cette 
information, monsieur le ministre, m'est par- 
venue après votre départ de Versailles. J'ai tenu 
à venir immédiatement vous la communiquer et 
prendre vos ordres. 

M. Buffet lisait. Discrètement, M. de Préneste 
s'était écarté. Il regardait, non sans curiosité, le 
front plissé du ministre. Puis ses yeux s'en déta- 
chèrent «t allèrent vers la tapisserie, où il 
s'amusa à compter les personnages qui assis- 
taient à la mésaventure d'Héliodore... 

M. Buffet poussa une exclamation sourde. 

— Il ne manquait plus que cela! Et qu'avez- 
vous fait? 

— Rien encore, monsieur le ministre. J'ai 
préféré attendre vos ordres. 

— Il faut immédiatement préparer un arrêté 
révoquant monsieur Laplace-Leduc et télégra- 
phier au préfet des Basses-Pyrénées de venir à 
Versailles me fournir les explications nécessaires. 
Télégramme chiffré. Demain, à dix heures, je 
porterai la chose à la connaissance du conseil 
d«s ministres. Pourvu que je n« sois pas de-» 



POUR DON CARLOS 21 

vancé par la presse! Je préviendrai moi-même 
le ministre des Affaires étrangères, qui ne va pas 
tarder à recevoir une nouvelle demande d'expli- 
cations de l'ambassadeur d'Espagne. Trois fois 



en un mois 



Et M. Buffet frappa violemment sur la table. 

— En tout cas, — reprit-il, — que l'arrêté 
révoquant monsieur Laplace-Leduc paraisse dès 
demain au Journal officiel. 

— N'y aurait-il pas intérêt, monsieur le mi- 
nistre, à ce que l'arrêté nommant son successeur 
parût €n même temps? 

La réponse de M. Buffet ne parvint qu'indis- 
tinctement aux oreilles de M. de Prénest€. Petit 
à petit, il s'était rapproché de la tapisserie. Le 
compte des personnages ne l'intéressait plus. Il 
contemplait maintenant les robes des anges per- 
sécuteurs d'Héliodore. L'une était d'une admira- 
ble teinte pourpre. L'autre semblait d'un vert 
d'eau très effacé. 

Le ministre et M. Durangel s'entretenaient à 
voix basse. M. de Préneste était à cent lieues de 
leur conversation. Soudain, il tressaillit. 

M. Buffet venait de le saisir par le bras. 

— Est-ce que vous persistez dans votre inten- 
tion? 

— Mais oui, sans doute, — répondit M. de 
Préneste. 

Il avait failli demander : dans laquelle? 
M. Durangel le regardait avec insistance. 

— Eh bien, soyez heureux 5 un poste de sous- 
préfet se trouve libre, — dit M, Buffet. 



22 POUR DON CARLOS 

Il ajouta, le dévisageant fixement : 

— Celui de Villeléon. 

— Basses-Pyrénées, — murmura poliment 
M. de Préneste. 

— Ce poste vous convient-il? 

— Je ne connais pas les Basses-Pyrénées, et 
je n'y ai pas de relations, — dit le jeune homme, 

— mais le pays est beau, et je... 

Le regard de M. Durangel parut se charger 
d'inquiétude. 

— C'est un poste de seconde, — interrompit 
M. Buffet. — Son titulaire, monsieur Laplace- 
Ledue, vient de se rendre coupable d'un grave 
manquement professionnel. Il était à Biarritz, en 
train de faire tout autre chose que de l'adminis- 
tration, quand un télégramme de la plus haute 
importance est parvenu à Villeléon. Ce télé- 
gramme est resté deux jours non décacheté. D'où 
des complications dont je vous épargne pour 
l'instant le détail, mais dont le moins qu'on 
puisse dire est qu'elles me vaudront une inter- 
pellation de la gauche à l'assemblée, et au duc 
Decazes une protestation de l'ambassadeur d'Es- 
pagne. 

— Croyez que je suis lo premier à déplorer... 

— commença M. de Préneste. 

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous êtes 
nommé sous-préfet de Villeléon. Demain matin, 
vous passerez h Versailles, au bureau du persoii- 
nel du ministère. Vous demanderez monsieur 
Farcinct, chef du bureau, qui vous remettra am- 
pliation de l'arrêté qui* vous nomme. Vous verrez 



POUR DON CARLOS 23 

en même temps monsieur Durangel. Après- 
demain, je vous recevrai et vous présenterai à 
monsieur de Nadaillac, préfet des Basses-Pyré- 
nées. Nous vous exposerons la situation. Vous 
rejoindrez votre poste dans la semaine. Au revoir, 
cher monsieur. 

Resté seul avec M. Durangel, le ministre 
demanda : 

— Quelle impression vous produit-il? 

— Il m'est difficile, de prime abord... 

— Je comprends. Il ne vous paraît pas s'in- 
téresser beaucoup à sa future tâche, mais, — et 
le ministre eut un large sourire, — il m'est 
recommandé par monsieur Goblet. Saisissez- 
vous? Quel effet, quand, demain, dans les cou- 
loirs de l'Assemblée, je pourrai dire : le sous- 
préfet de Villeléon est révoqué, et je viens de 
nommer à sa place un protégé de monsieur 
Goblet... C'est l'avorteraent certain de l'interpel- 
lation,.. 

Toute la bonne humeur de M. Buffet était 
revenue. Il signa la lettre au préfet de l'Orne, que 
lui apportait M. Prétavoine. 

— Sei)t heures et demie, — dit-il, — c'est 
entendu, n'est-ce pas? Si un télégramme arrive 
pour l'affaire de Saint-Etienne, qu'on me le porte 
chez le comte de Bagneux, 73 rue de Lille, jusqu'à 
onze heures. 

Et il monta rapidement en voiture, tandis que, 
dans l'antichambre, M. Barodet, résigné, enta- 
mait la lecture d'un numéro du Temps que lui 
abandonnait la pitié de l'huisi^Ier à chaîne. 



CHAPITRE II 



l'équerre et le basilic 

La calèche de M. Buffet passa sur le pont de 
Soiférino. Un quart d'heure plus tard, Olivier 
de Préneste le franchit à son tour. 

Le temps de reprendre dans l'antichamhre un 
petit paquet qu'il avait soigneusement laissé sur 
une des banquettes rouges, et il avait quitté le 
ministère. Dehors, il respira. Il sourit. Il était 
heureux que cette co rv ée fût terminée. Quant au 
succès si étrangement rapide de sa démarche, il 
avait trop peu l'habitude de l'administration et 
de la politique pour s'en étonner. 

Rectangle délimité par les réverbères cligno- 
tants, l'emplacement de la Cour des comptes fai- 
sait une large et morne tache sombre. Olivier 
longea les ruines. Derrière les murs, il entendait, 
sur d'invisibles herbes folles, des gouttes de pluie 
tomber. 

Il s'arrêta pour fermer son parapluie et mieux 
assurer son paquet sous le bras. Une vague et 



POUR DON CARLOS 25 

délicieuse odeur de forêt mouillée lui vint par une 
brèche de la muraille. La pensée qu'il faisait à 
cette minute son apprentissage campagnard le 
fit sourire de nouveau. Sa destinée commençait 
à prendre forme. Il en acceptait la perspective 
avec la meilleure grâce du monde. 

« A Villeléon, pensa-t-il, je ferai tous les soirs 
un tour hors de la ville. Elle ne doit pas être bien 
grande. » 

II était huit heures quand il arriva chez ma- 
dame Primatice, où il prenait sa modeste pen- 
sion. Le restaurant de madame veuve Edouard 
Primatice occupait le rez-de-chaussée d'une 
vieille maison de la rue de la Chaise, et ses plus 
jeunes habitués avaient tous dépassé la cinquan- 
taine. Aussi avait-elle pour Olivier des préve- 
nances de grand'mère. C'était elle, qui, le même 
jour, l'avait obligé à prendre son parapluie. 

— Vous voyez que j'ai bien fait, — cria-t-elle, 
du plus loin qu'elle l'aperçut. — Vous êtes en 
retard d'une heure. Heureusement j'ai fait garder 
votre dîner sur le fourneau; asseyez-vous vite. II 
y a quelque chose que vous aimez. 

Elle s'était emparée de spn manteau, de son 
chapeau, du parapluie. 

Olivier s'installa et, comme à l'ordinaire, de- 
manda un journal. 

— Ils sont en main, — répondit madame Pri- 
matice. — Le comte de Cauneilles a Le Monde 
illustré, et le commandant Gracieux n'a pas fini 
Le Temps. Voilà le Journal officiel. Cela vous 
apprendra à rentrer aussi tard. 



2G POUR PON CARLOS 

Olivier regarda le comte de Cauneilles, petit 
vieillard rabougri, plongé dans l'étude d'un pro- 
blème d'échecs. Le commandant Gracieux n'en 
était encore qu'à la première page du Temps. 

— • Laissez-moi l'Officiel, — dit-il avec rési- 
gnation. 

Ce qu'il aimait était un admirable bouillon do 
poule et un morceau de veau à la casserole. On 
entendait dans la cuisine le bruit des voix des 
deux servantes qui commençaient de dîner. 
Madame Primatice servit elle-mômo son jeune 
client, cherchant une occasion d'engager la con- 
versation. La brave dame était follement 
curieuse de coiu.altre la raison de son retard. 

Olivier termina son potage et ouvrit VOfficiel. 
II chercha d'abord le programme des speclaclcs 
de la soirée. A la Comédie-Française on donnait 
le Philosophe sans le savoir; à l'Odéon, la Maî- 
tresse légilime, et le rideau ne so levait qu'à huit 
heures. Il songea un instant à aller voir cette 
pièce, dont le commandant Gracieux lui avait dit 
Je plus grand bien. Puis, il se rappela que madame 
et mademoiselle de Mcrcoeur l'attendaient le 
;môme soir pour connaître le résultat de son 
entrevue avec le ministre de l'Iutérieur, et ce sou- 
venir mit lin à sa velléité. 

Distraitement, il feuilleta lo journal. 

— Ah! ce monsieur Gambelta, — lit madame 
Primatice qui lisait derrière lui, — avo;s-vous 
vu comme moiîsieur Buffet lui a rivé son clou 
pour la réforme électorale? 

Olivier sourit. Une seconde 11 eut la tentation 



POUR DON CARLOS 27 

d'éblouîr son hôtesse. Puis il se prit en une im- 
mense pitié. 

« Je mérite mon sort, se dit-il, voilà que je me 
découvre l'àme la plus basse de fonctionnaire. » 

Il feuilletait toujours, machinalement. Son 
attention se fixa à peine davantage, quand il lut 
les lignes suivantes, à la partie non officielle du 
journal : 

Espagne. — Madrid. — 25 novembre 187ô. 

Une dépêche, datée de Pampelune, 2^f novem- 
bre, annonce que le général Quesada s'est emparé 
de toutes les redoutes de la Montagne d'Oricaîn. 
Douze bataillons carlistes ont été mis en déroute 
et ont eu beçiucoup d'hommes tués ou blessés. 
Après trois jours de combats consécutifs, Pam- 
pelune a été délivré des carlistes. Les habitants 
ont illuminé et ont acclamé le général Quesada. 

— Madame Primatice, — dit Olivier, refer- 
mant le journal, — avez-vous un atlas? 

Un peu surprise, elle lui en apporta un qui 
perdait légèrement ses entrailles, V Atlas de 
M. Delaniarche, ancien élève de l'Ecole polytech- 
nique, ingénieur hydrographe de la Marine, librai- 
rie Grosselin, rue Serpente-Saint'André, 25 (an- 
cienne rue du Battoir). 

— Il date de 185ft, — remarqua avec une 
moue Olivier d« Préneste. — Mais qu'importe, 
j'y trouverai bien la distance qui sépare Pam- 
jîelune de Villeléon. 

Il eut wne émotion indéfinissable ù constater 



28 POUR DON CARLOS 

qu'à vol d'oiseau cette distance n'excédait pas 
quarante kilomètres, et que sa sous-préfecture 
n'était guère à plus de trois lieues de la frontière 
d'Espagne. 

« Eh! pensa-t-il, si je mets là-bas à exécution 
mes projets de promenades nocturnes, je n'aurai 
pas besoin de coller l'oreille à terre pour enten- 
dre le canon... » 

Et, comme il l'avait, il n'y avait pas six ans, 
entendu d'infiniment plus près, à Coulmiers et 
à Orléans, il continua à ne pas saisir les motifs de 
l'espèce de malaise où venait de le plonger sa 
découverte. 

Les dames de Mercœur habitaient au 2 de la 
rue de Tournon. Olivier s'arrêta yous la voûte 
pour fermer son parapluie. Il regarda la rue dé- 
serte, luisante d'eau, le pavé où se reflétait, disque 
jaune, l'horloge du Luxembourg. Puis il monta 
sans conviction quatre étages. 

— Madame la duchesse prie Monsieur de l'ex- 
cuser, — dit la femme de chambre. — Elle dîne 
dehors avec Mademoiselle, mais elles ne tarde- 
ront pas à rentrer. Si Monsieur veut bien les 
attendre... 

Deux lampes laissaient presque dans l'ombre 
la totalité du sîUon. Un feu de bois faisait danser 
les silhouettes des meubles. Olivier alla à la fenê- 
tre. Il revit la rue. L'averse redoublait, de rares 
passants, comme des rats, surgissaient, lon- 
geaient les murs, disparaissaient. 

II revint s'asseoir au milieu de la pièce, et 
attendit, les yeux fixés sur le feu qui se mourait. 



POUR DON CARLOS 29 

Soudain, une des bûches dégringola av€C un 
bruit sec qui fit tressaillir le jeune homme. Il 
naquit dé cette chute une grande flamme qui 
éclaira les murs de lueurs dansantes et fugitives. 
Quelques tableaux sortirent de l'ombre. 

Olivier se leva. Il marcha vers celui qui se 
trouvait le plus près de lui, à sa gauche. 

C'était une vieille toile à fond noir, d'où émer- 
geait une blafarde figure de femme. Un Clouet? 
Un de ses élèves? Olivier n'avait rien dans sa 
culture qui pût l'aider à cette différenciation. Il 
regardait l'âpre peinture pour elle-m,êrg.e. Cent 
fois, dans ce salon, le jour, le soir, il s'étai-t 
arrêté poliment devant ce portrait de Geneviève 
de Vendôme, fille du grand Mercweur, le rival de 
Henri IV, le maître de la Bretagne, le chef de la 
Ligue, le vainqueur des Osmanlis. Et pourtant, 
ce soir, il lui semblait qu'il le voyait pour la pre- 
mière fois. Il regardait le profil à la fois doux 
et dur de la belle ligueuse, les cheveux blonds, 
l'immense fraise, les longues mains... 

La flamme jaune du feu mourait. Il saisit une, 
des lampes et revint vers le tableau. Il en reprit 
l'examen où il l'avait laissé... Les longues mains... 

Les longues mains. La droite tenait une 
.éqycrre; un des doigts, passé dans le trou de la 
planchette triangulaire, l'appuyait sur l'accou- 
doir du prie-Dieu où la belle ancêtre de la fiancée 
d'Olivier de Préneste était peinte agenouillée. La 
main gauche, avec des inflexions d'une infinie 
tendresse, caressait la croupe en scie d'un tor- 
tueux petit lézard, qui tendait vers la jeune 



30 POUR DON CARLOS 

femme sa langue verte, dardait sur elle ses obscè- 
nes petits yeux rubis. 

Une banderole, jadis d'ocre pâle, à présent d'un 
bistre presque noir, se tordait au bas du tableau. 
Rapprochant la lampe jusqu'à faire toucher son 
verre à la toile craquelée, Olivier lut ces deux 
mots, à peine déchiffrables, l'un placé sous 
l'équerre, l'autre sous le reptile : 

Ratio. Aberratîo. 

Il remit la lampe sur le guéridon. Ce faisant, 
il heurta un petit cadre. Il le prit dans ses mains; 
longuement, il I« contempla. 

C'était une photographie de sa fiancée. Jamais, 
jusqu'à cet instant, il n'avait regarde Lucile de 
Merdœur avec une attention aussi scrutatrice. 
Son tète-à-tête avec la grande Gabrielle de Ven- 
dôme venait de lui ouvrir des horizons nouveaux. 
Cette maigre et pâle jeune fille, dans sa robe de 
bal à la mode de l'ordre moral, lui parut soudain 
un autre être, bizarre et fou, qu'il n'avait jamais 
soupçonné, qu'il n'avait jamais connu, qu'il ne 
connaîtrait jamais... 

— Bah! — dit-il à haute voix, — il ne fau- 
drait pas trop oublier que son grand-père ma- 
ternel s'appelait Graltecap. 

Et il eut un ricanement. 

Son rire sonna faux dans la demi-obscurité. 
Obstinément, il essaya de le justifier avec un 
grand concours de souvenirs avjllissants : le père 
de Lucile, le feu duc de Mercceur, dernier du 
nom, roulant de degré en degré jusqu'aux plus 



POUR DON CARLOS 31 

infâmes bas-fonds, vendant ses biens, tricliant 
au jeu, et trop keureux, pour finir, d'accepter la 
main de mademoiselle Hortense Grattecap, fille 
unique de son principal créancier. Et lui-môme, 
ce Grattecap, un des produits les plus parfaits 
de la p^re financière,, sorti on ne savait d'où, 
enrichi par d'ignobles spéculations, devenu, par 
des marchés plus que louches, le fournisseur en 
titre du corps expéditionnaire du Mexique... 
Avec une âpre jouissance Olivier se remémorait 
des conversations nocturnes qu'il avait eues, en 
janvier 1871, sur la Loire, avec un vieux sous- 
officier, débris obscur de la ridicule épopée. 
« Entre Puebla et Queretaro, il y a plus de mille 
tombes de soldats morts pour avoir, dans les 
jours où on la crevait, mordu au biscuit de l'ad- 
ministration, le biscuit Grattecap, comme on le 
nommait... » Mille tombes! Ah! ces tombes, au 
Mexique, de petits Picards, de petits Touran- 
geaux, de petits Français qui sont partis, un 
jour, en agitant leurs grands mouchoirs à car- 
reaux. Mademoiselle de Mercoeur est riche, disait 
tout à l'heure ce bon monsieur Buffet. Peut-être 
ne savait-il pas!... Mais si, certainement, il savait. 
Quelle honte! 

Ce Grattecap! Pas de plus joli cavalier qu'Oli- 
vier de Préneste. Il a, il y a cinq ans, je tiens à 
le rappeler, fait, sous Orléans, ce qu'on est, dans 
son monde, convenu d'appeler son devoir, tout 
naturellement. Il est un merveilleux chasseur de 
renard, et nul ne sait mieux que lui que lors- 
qu'un appel de triste sirène retentit dans une 



32 POUR DON CARLOS 

forêt de sapins, c'est qu'un coq de bruyère est 
perché en haut d'un de ces arbres noirs. Il met- 
trait très bien sa balle, à cinq cents mètres, entre 
les deux petites cornes d'un chamois arc-boutô 
sur un rocher. La suite de cette histoire prouvera 
môme, je l'espère, que les nuances les plus fines 
de l'esprit et du cœur ne lui sont pas absolument 
étrangères. Mais pour le reste, ah! pour le reste! 
Il ne sait pas très bien distinguer un Clouet d'un 
Constantin Guys. Il n'est guère plus apte à com- 
prendr.e le mécanisme de la fortune que son 
mariage va lui donner. Il ignore à peu près tout 
du cours de la rivière. Il subodore vaguement la, 
putréfaction de la source. 

Ce Grattecap! Trois millions gagnés, et dans 
quelles conditions, au service de l'intervention 
et de Maximilien, il n'y a qu'à les prêter au gou- 
vernement de Benito Juarez; automatiquement, 
le capital se double. Mille pauvres capotes bleucn 
peuvent bien être enfouies dans la poussière du 
Zacatécas, sous les aloès géants et les catalpas 
où les iguanes viennent traîner leur ventre mou. 
Bazaine est rembarqué. Charlotte est folle. Maxi- 
milien pourrit au couvent des Capuchinas. Mais 
Juarez vit, Juarez est maître, vive Juarez! Juarez 
spolie le clergé mexicain. Quel meilleur place- 
ment que ces vastes terres? Quelques pots de vin 
judicieusement colloques, et on les a toujours 
eues pour le vingtième de leur valeur. Après cela, 
on peut revenir en France, y prendre le parti du 
peuple, parler hautement du problème social, 
stigmatiser Rouher avec Jules Favre et Darimon... 



POUR DON CARLOS 33 

Jamais, entre ISGS et 1870', les idées nouvelles 
n'auront eu prôneur plus chaud que Sylvestre 
Grattecap, beau-père de M. le duc de Mercceur. 
La Commune a été ingrate, vraiment, lorsqu'elle 
a brûlé, le 20 mai, rue Saint-Georges, l'hôtel 
somptueux de cet homme de bien, qui en est 
mort, à Versailles, deux jours après, d'apopkxie. 

Rien, maintenant, dans l'appartement de la 
rue de Tournon, qui rappelle ce robuste écumeur. 
Jean, dernier duc de Mercœur, i>eut bien cepen- 
dant y être portraituré sept ou huit fois, en 
hussard bleu, en hussard noir, dans ce superbe 
uniforme rouge et blanc des cuirassiers de l'Im- 
pératrice, et dans cet autre uniforme, vert, à plas- 
tron rose, de capitaine de dragons, sous lequel, 
à Forbach, il a pu racheter, en une seconde d'ago- 
nie, toute une vie de stupres. N'importe, c'est 
partout que le hideux souvenir plane, parmi les 
mille bibelots trop riches et trop récents. C'est 
lui qu'Olivier retrouve sur les perles trop grosses 
du collier de madame de Mercœur, dans ce pas- 
tel où s'étale sa beauté plébéienne. C'est lui qu'il 
recherche, avec une avidité cruelle, dans la pho- 
tographie de sa fiancée. 

Va-t-il l'y découvrir? Et pourquoi, en tout cas, 
ovoir attendu jusqu'à ce soir pour dresser en 
batterie d'aussi beaux scrupules? Pourquoi, pour- 
quoi s'en embarrasser, puisque, il le sait bien, 
il passera outre? Qu'est-ce encore que cette tar- 
dive et vaine hypocrisie? De quelque côté qu'on 
l'envisage, cette union n'est-elle pas d'ailleurs 

irfaitement assortie : si une Mercœur ne déroge 



^Hiartaitem 



a 



34 POUR DON CARLOS 

pas à épouser un Préneste, le sous-prefet de Ville- 
léon peut bien sans déchoir épouser la petite- 
fille de Sylvestre Grattecap! Et puis, n*aime-t-il 
pas Lucile? 

Question bizarre, que, pour la première fois 
peut-être avec sincérité, se pose Olivier de Pré- 
neste. Question ridicule. Tant d'autres questions 
ont déjà été réglées à propos de ce mariage... On 
pense bien que celle-là n'a pas été oubliée. 

Et Lucile?... Opportunément, la femme de 
chambre vient d'entrer : ces dames sont en re- 
tard. Le feu se comporte-t-il bien? Monsieur n'a- 
t-il besoin de rien? Elle balaie la cendre. Olivier 
s'énerve. Il lui tarde maintenant de poursuivre 
l'examen où il découvre ce soir tant de choses 
surprenantes. Elle sort , enfin, après avoir touché 
à la mèche d'une des lampes. 

Dans la glace, sans avoir désormais besoin de 
se lever ni même de retourner la tête, Olivier 
aperçoit le portrait de Gabrielle de Vendôme. 
Une moitié du tableau, celle de l'équerre, est 
dans l'ombre. Mais le basilic, lui, comme il est 
violemment éclairé! 

M. de Préneste baisse la tête, autant pour ne 
plus voir le petit monstre que pour revenir à la 
photographie de Lucile, qu'il a reprise sur le 
guéridon, dès que la femme de chambre s'est 
éclipsée. Quelle tristesse, quelle lassitude dans ce 
regard, mon Dieu! Jamais il ne s'en était aperçu. 
Et soudain, avec une infinie pitié, il se le de- 
mande : la petite fille de Sylvestre Grattecap 
sait-elle? Elle avait dix-huit ans quand son redou- 



POUR DON CARLOS 35 

lable grand-père est mort. Elle Va peu connu, 
sans doute. Mais au couvent? Que ne peut-on 
attendre de la cruauté de ces fillettes en troupe! 
Ce qu'il a appris, lui, un soir, en grand'garde, sur 
la Loire, d'un vieux soldat sans venin, des com- 
pagnes qui la jalousaient ont bien dû s'arranger 
pour en informer candidement Lucile. 

C'est plus que probable. C'est certain. Mais rien 
ù lire dans ces yeux pâles, sur ce visage à la fois 
las et fermé. Olivier connaît Lucile moins qu'aux 
premiers jours! 

A l'été de la Saint-Martin, chaque année, les 
dames de Mercœur ont coutume d'aller passer 
deux ou trois semaines dans une propriété au 
bord de la Marne. C'est dans l'église du petit 
village de Dampmart que, pour la première fois, 
Olivier de Préneste, un dimanche matin, il y a" 
trois ans, a vu mademoiselle de Mercœur. Ciel 
d'automne pommelé. Silence tiède et amollissant 
de la campagne environnante. Quand il pénélra 
dans l'église, il n'eut aucun mérite à la recon- 
naître parmi les humbles petites rurales. Il la 
voyait, elle ne le voyait pas. Maintenant, il se 
rend compte qu'il ne s'est jamais plus donné de- 
puis la peine de la regarder. 

Dans la partie gauche du pauvre sanctuaire, 
il y a un vitrail qui représente le Christ parmi les 
docteurs, un Christ dont la tunique, d'un terrible 
bleu, faisait sur les dalles une large tache outre- 
mer. Pendant l'office, Olivier vit cette plaque 
s'avancer, s'avancer et finir par atteindre made- 
moiselle de Merctoeur. Sous cet éclairage qui fai- 



36 POUR DON CARLOS 

sait cadavériques les autres femmes, Lucile parut 
soudain étrangement belle. Mais le médiocre 
soleil d'automne, presque aussitôt, se fondit der- 
rière les vitraux. Les cheveux ne furent plus que 
blonds, la robe ne fut plus que blanche. 

Se rappelant maintenant cette transfiguration, 
Olivier doute de voir revenir un jour une impres- 
sion semblable. La vie, telle qu'elle s'ouvre pour 
la future madame de Préneste, c'est une chapelle 
aux vitraux de verres blancs, soigneusement dé- 
polis. Tout embrasement inattendu en paraît 
bien banni. « Ah! pauvre fille, se dit-il avec une 
sécurité un peu méprisante, tu ne m'apparaîtras 
plus jamais dans la lumière bleue. C'est l'équcrre 
qui a tracé notre vie, telle qu'elle paraît bien 
devoir se dérouler. Le jardin de la sous-préfec- 
ture de Villeléon ne doit pas être une forêt de 
Brocéliande où puisse aisément vagabonder le 
basilic. » 

Il a pourtant de la gêne à sentir que, s'il pense 
ainsi, c'est peut-être un peu pour se rassurer lui- 
même. Il vient, en effet, de s'apercevoir de la 
ressemblance parfaite qu'il y a entre la main de 
Lucile et celle de Gabrielle de Vendôme. Eh! il 
vaut mieux qu'il en soit aîïisi, sans doute, et que 
le sang des Grattecap y ait mis de la discrétion. 
C'est entendu. Mais il est inquiétant, néanmoins, 
de la voir, cette main gauche, si pareille à celle 
qui, dans le tableau du vieux Clouct, caresse avec 
tant d'amour le fanlasque petit lézard. 

Mais à quoi riment de telles préoccupations? 
Et qu'y a-t-il d© commun entre la hautaine 



m 



POUR DON CARLOS 37 

ligueuse qui, à Gisors, mettait en fuite à coups de 
houssine dix-huit reîtres wurtembergeois, et cette 
éternelle fatiguée qu'est Lucile de Mercœur? 
Jamais Olivier ne l'a vue rire. Une fois, seule- 
ment, il se rappelle qu'elle a souri. C'était quel- 
ques jours après que sa mère lui eût rendu ses 
comptes de tutelle. Un notaire venait de déposer 
entre ses mains une énorme somme, produit sans 
doute de la vente des ténébreuses terres mexi- 
caines, et qu'on allait aussitôt remployer. Olivier 
n'oubliera jamais la lueur étrange de ses yeux 
pâles, ni le ton avec lequel, ayant pris sa liasse 
au bonhomme et l'ayant lancée sur la table, elle 
a dit : « Ah ! que ne ferait-il avec cela, celui qui 
aurait un peu d'imagination! » Madame de Mer- 
oœur était mal à son aise. Elle n'aime pas à voir 
manier l'argent, de même que les fils des assas- 
sins n'aiment pas à voir toucher à un revolver. 
Ah! celle-là est bien une Grattecap. 

A manier lui-même ces souvenirs, Olivier sent, 
mais trop tard, qu'il a dépassé ses faibles forces. 
La mère et la fille vont rentrer. Il est extraordi- 
naire qu'elles ne soient pas encore là. Il n'a que 
le temps de s'enfuir, s'il veut échapper à un 
entretien, à une confrontation qu'il se sent tout 
à coup incapable de soutenir. Donner des expli- 
cations à madame de Merdœur, lui apprendre sa 
nomination, prendre des décisions, tandis que la 
silencieuse Lucile disposera la table à thé et les 
assiettes de biscuits, ces biscuits, association 
d'idée infâme... les biscuits Grattecap!... Ah! non, 
pas ce soir, dans cette ombre désolée... Demain, 



38 POUR DOX CARLOS 

au grand jour, si l'on veut, quand le soleil aura 
balayé tous les fantômes que vient si malencon- 
treusement d'évoquer M. de Préneste. 

Il s'est levé. Avec cette habileté merveilleuse 
des velléitaires une fois décidés, il accomplit sans 
bruit sa retraite ridicule. L'antichambre est som- 
bre et déserte. Il la traverse à pas de loup. La 
porte du palier est double. La première s'ouvre 
en silence. Mais la seconde crie atrocement. 
Qu'importe, il est déjà dans l'escalier, qu'il des- 
cend quatre à quatre. 

Une exclamation. L'ombre de trois étages le 
protège. Il lève une seconde la tête pour aper- 
cevoir, tout en haut, éclairée par la lampe à abat- 
jour vert qu'elle tient à bout de bras, la figure 
stupéfaite de la femme de chambre. 



CHAPITRE m 



LE CLUB DBS OSSELETS 



Entre les deux tours de l'église Saint-Sulpice, la 
lune, parmi les nuages balayés par le vent, pour-, 
suit sa course immobile. Il ne pleut plus. 

« Vais- je rentrer chez moi? « se demande 
Olivier de Préneste. 

Il n'en a pas envie. Il n'a envie de rien. 

Il prend la rue du Vieux-Colombier. Au coin 
de la rue Madame, il voit, derrière des rideaux, 
au premier étage d'une maison d'angle, des raies 
lumineuses. 

« Ah! pense-t-il, c'est jour de réunion des 
Chevau'légers. » 

Il va continuer sa route, lorsqu'une pensée lui 
vient. Le marquis de Franclieu doit être là. 

Vieil ami du père d'Olivier, le marquis de 
F'ranclieu représente à l'Assemblée le départe- 
ment des Hautes-Pvrénées. Il est un des mem- 



40 POUR DON CARLOS 

bres les plus influents de l'extrême droite, les 
Chevau-légers, comme on appelle les fidèles du 
comte de Chambord. 

« Hautes-Pyrénées, Basses-Pyrénées! Si j'allais 
lui demander quelques renseignements sur Ville- 
léon, se dit Olivier. » 

Il passe sous le porche. Dans l'antichambre, 
un laquais lui prend son pardessus. 

— Monsieur le marquis n'est pas encore là, — 
lui dit cet homme. — Mais il ne peut tarder, — 
ajoute-t-il confidentiellement, — il y a ce soir 
une réunion de la plus haute importance. 

Et il annonce, ouvrant la porte du premier 
£alon : 

— Monsieur le duc de Préneste. 

Le club des Osselets était le cercle où se réu- 
nissaient les représentants autorisés du parti 
légitimiste. C'est là qu'ils avaient attendu, toute 
une nuit fameuse, que le comte de Chambord, 
passé la barrière de Versailles, leur apparût 
sous le nom de Henri V, Ils s'assemblaient trois 
fois par semaine pour supputer les chances de la 
Cause et commenter les messages du prince. 
C'était le centre droit qui avait donné à leur lieu 
de réunion le nom de Club des Osselets : les jeux 
de cartes étaient en efTet exclus comme trop pos- 
itionnants et susceptibles de compromettre la 
gravité des délibérations. 

On ne s'étonnera pas, dès lors, que le club des 
Osselets comptât peu de jeunes gens. Olivier de 
Préneste lui-même n'y venait que bien rarement. 
Il fallait une soirée comme celle-ci, où toutes ses 



POUR DON CARLOS 41 

habitudes se trouvaient désaxées, pour qu'il péné- 
trât dans cet asile suprême du droit divin. 

Au mur est le portrait du comte de Chambord. 
Il dénombre, d'un regard désabusé, ses ultimes 
partisans. Les voici tous. A la table centrale, le 
président des Chevau-légers, M. de la Rochette, 
joue au loto avec M. de Gavardie et le marquis 
de Plœuc. A gauche, une partie de jonchets est 
engagée entre MM. de Gouvello et Paulin Gillon. 
Le baron de Vinols s'évertue seul au baguenau- 
dier. M. de la Bouillerie, vice-président de l'ex- 
trême droite, mène un domino à quatre avec le 
marquis de la Roche jacquelein, M. Bourgeois et 
le comte de Boisboissel. D'autres jouent aux 
échecs ou aux dames. D'autres causent dans les 
embrasures. 

Olivier de Préneste serre quelques mains. Il se 
sent de trop. Il voudrait bien qu'un de ces vieux 
gentilshommes le prît à part, s'inquiétât de sa 
jeune personne. Mais, après deux ou trois ba- 
nales paroles de politesse, ils l'ont abandonné à 
lui-même. C'est à l'écart qu'il attendra la venue 
de M. de Franclieu. Au fait, que voulait-il lui 
demander? Pourquoi est-il ici? Ah! quelle soirée 
stupide! S'il s'était douté de tout cela, comme il 
serait allé à l'Odéon, entendre cette Maîtresse 
légitime, dont le commandant Gracieux lui disait 
tant de bien! 

Près des grands rideaux de reps vert, il y a 

une petite table. C'est là qu'Olivier de Préneste 

s'installe. Sans qu'il l'ait demandée, on lui sert 

i une tasse de camomille. Sur 1^ table, il y a un 



42 POUR DON CARLOS 

jeu de solitaire. Eh bien, soit! Et Olivier com- 
menœ à enfoncer les chevilles d'ivoire, une à 
une, dans les trous jaunes de l'octogone d'acajou. 
Ce faisant, il laisse son regard traîner sur les 
assistants. Le crâne chauve de M. de la Rochette 
luit sous les lampes. De sa voix basse et obstinée, 
le président appelle les numéros qu'il retire len- 
tement du sac de moire rouge. 

— 56. ..42, « Quaternc », — annonce le marquis 
de Plomc. 

— « Quine », — dit M. de Gavardie. 

M. de Vinols a fini par délivrer son baguenau- 
dier de ses bagues. Par un blanc partout, M. de 
Boisboissel vient de mettre à mal MM. Bourgeois 
et de la Roche jacquelein. MM. Paulin Gillon et de 
Gouvello luttent encore... Mais ils s'arrêtent, sans 
avoir terminé leur partie. 

— - Je soutiens, messieurs, — vient de dire le 
marquis de Plœuc, — que le discours de mon- 
sieur de Castellane est tout à fait remarquable. 
Nous ne pouvons pas lutter contre les radicaux, 
tant que nous ne serons pas organisés comme 
eux, en vue des élections. 

— C'est la faute des orléanistes, — dit M. de 
Gavardie. 

— Nous avons cependant les maires, — mur- 
mure le marquis de Plœuc. 

— Oui, mais les conseils municipaux sont aux 
radicaux, — dit M. de Gouvello. 

— Et les loges, — fait M. Paulin Gillon. 

— Nous n'avons rien à attendre de bon de 
toute cette cuisine, — gronde M. de Gavardie. 



POUR DON CARLOS 43 

La voix de M. de la Rochette s'élève. 

— Ce n'est pas à nous de juger, messieurs. Le 
prince nous a fait savoir de façon formelle que 
nous n'avons pas le droit de nous désintéresser 
de la lutte électorale. Tout notre effort doit ten- 
dre à préparer de bonnes élections. 

Il y a un silence... 

— Oui, mais ce Gambetta a tellement de ta- 
lent, — murmure M. de la Bouillerie, 

Cette phrase du vice-président du club n'est 
pas relevée. On entend le bruit sec des jonchets 
que monsieur de Gouvello mêle nerveusement. 

— Il ne faut pas nous décourager, messieurs, 
— fait la voix terne de M. de la Rochette. 

Il répète : 

— Il ne faut pas nous décourager. 
Et, de nouveau, tous se taisent. 

Dans son coin, Olivier de Préneste se tient coi. 
Ah! se peut-il que, dans une même soirée, lui 
M peu fait pour prêter attention à ces choses, il 
cumule tous les malaises. 

Il regarde les têtes pensives de ces vieillards 
assemblés. « Ils sont le courage et l'honneur 
mêmes, se dit-il. La chose n'est pas douteuse. Tel 
d'entre eux est couvert de blessures reçues, dans 
les endroits les mieux choisis, pour la défense du 
pays. Tel autre s'est condamné à une vie de mé- 
diocrité et de privations pour ne pas trahir le 
serment prêté il y a cinquante ans à son prince. 
Tel autre... Oui, mais aucun n'a foi dans la 
cause pour laquelle il est prêt, au demeurant, à 
tout sacrifier... Ce Gamhctia a tellement de ta- 



44 POUR DON CARLOS 

lentl... Ils le méprisent tous, mais chacun recon- 
naît en lui son vainqueur... »; 

Olivier poursuit le cours de ses désolantes 
lucidités. 

« Je vais plus loin. Ne trouvent-ils pas une 
espèce de volupté acre à se dévouer, corps et âmes, 
à une cause qu'ils jugent perdue? Ce M. de la 
Rochette, il est l'impeccable héritier des officiers 
bretons qui, sentant la lutte impossible, clouaient 
au grand mât de leur frégate le pavillon fleur- 
delysé et s'engloutissaient avec lui... Mais il n'a 
pas la foi. Ils n'ont pas la foi! » 

Et soudain il tressaille. Il a la sensation de 
commettre une injustice. C'est qu'il vient d'aper- 
cevoir les visages contractés de M. Bourgeois et 
de M. Paulin Gillon. Ce ne peut être à eux que 
s'adresse sa condamnation. L'esprit de caste ne 
règle pas les actions de ces partisans. Si ceux-là 
luttent, c'est qu'ils croient. Dans un éclair, Oli- 
vier vient d'apercevoir de combien le garde- 
chasse Michu dépasse les frères de Cinq-Cygne, 
et même la divine Laurence. 

« Ah! pense-t-il, si un jour elle arrive à triom- 
pher, cette malheureuse Cause, ce sera grâce à 
ces roturiers-là. » 

Un effort aussi inaccoutumé a excédé le jeune 
homme. Le marquis de Franclieu n'est toujours 
nas arrivé. Olivier s'absorbe dans sa partie de 
"nJUaire. Les mots centre droit, centre gauche, 
-roupe Lavergne, que lui apporte une bourdon- 
nante discussion, ont cessé d'avoir un intérêt 



POUR DON CARLOS 45 

pour lui. Il ne s'occupe plus que de la manfœuvre 
de son bataillon de chevilles blanches. 
Derrière lui, quelqu'un a dit : 

— Vous avez joué votre partie trop à droite. Je 
suis curieux de voir comment vous allez dégager 
les trois chevilles de gauche. 

Olivier se retourne vers le donneur de conseils. 
C'est un petit vieillard efflanqué dans une anti- 
que redingote, dont les pans sont ramenés sur 
ses genoux, qu'il tient écartés. Il est assis, le 
menton appuyé aux deux mains qui reposent 
sur le pommeau d'or d'une haute canne. 

Il répète. 

— Je suis curieux, vraiment, de voir. 
Olivier se vexe. Cette 'partie qu'il a engagée, 

pour passer le temps, en dépit du bon sens, il 
s'en rend compte, comme il voudrait maintenant 
la gagner! Il joue trop vite. Il s'affole. Il perd. 
Le petit vieillard a un ricanement. 

— Je l'avais bien dit. 

Olivier le dévisage avec humeur. Quelque hobe- 
reau. Les chaussettes blanches apparaissent 
entre les lourds souliers plats et le pantalon trop 
court. L'immense gilet de vigogne est inénar- 
rable. Olivier ne peut retenir une moue. 

Le petit vieillard s'est penché vers lui. Olivier 
sent sa main lui étreindre le bras. Une main de 
fer. 

— Ecoutez! 

La face tannée du vieux est contre la sienne. 
Un grand bec d'aigle coupe une lèvre rasée et 
grimaçante; de terribles yeux gris luisent sous 



46 POUR DON CARLOS 

(les sourcils en broussailles... Quel âge peut avoir 
ce bonhomme? Soixante, soixante-dix ans? 
L'étreinte se resserre. 

— Savez-vous, jeune homme, ce qu'il y a de 
plus bête au monde qu'un libéral? 

Olivier avoue son ignorance d'un geste 
ennuyé. 

— Eh bien, c'est un chevau-léger, monsieur, 
un chevau-léger. 

Et le petit vieux répète, avec un rire ravi qui 
s'achève dans un aigre toussotement : 

— Un chevau-léger. Ah! ah! ah! 
L'impatience d'Olivier est à son comble. 11 

vient de voir entrer le marquis de Franclieu, qui 
lui adresse, en ce môme instant, un amical signe 
de tête. Il se lève pour aller vers lui. 

— Monsieur, je vous demande pardon... 
La redoutable main le force à se rasseoir. 

— N'êtes-vous pas de mon avis? Qu'y a-t-il de 
plus bête qu'un libéral?... 

Olivier comprend qu'il faut ap|»r«ndre à cet 
homme son erreur. 

— Permettez-moi de me présenter : duc de 
Préneste. 

Un gloussement de joie manque d'étrangler 
le petit vieux. 

— Parbleu! je sais bien. Naturellement! Nous 
sommes tous logés à la même enseigne... Sans 
cela, serions-nous ici! Mais ce n'est pas une rai- 
son pour abdiquer notre franc-parler. C'est égal, 
mordieu, jeune homme, je suis heureux d'avoir 
fait votre connaissance. 



POUR DON CARLOS 47 

Et, avec une grandeur dont l'aisance con- 
quiert aussitôt Olivier, il se lève, s'incline : 

— Comte Mathieu de Magnoac. 
Et il se rassied. 

Olivier, également, s'est rassis. 

— Vous avez connu mon père? — demande- 
.-ii. 

— Surtout votre grand-père, jeune homme. 
C'est à lui que j'ai dû de faire, en 1836, le pèle- 
rinage de Goritz. Nous étions tous deux aux 
funérailles de Sa Majesté Charles X- C'était le 
temps où monsieur Victor Hugo chantait : 

'7 moi, je ne veux pas, harpe qu'il a connue, 
Qu'on mette mon roi mort dans une bière nue. 

Votre grand-père était un homme. Sur la 
question : « Qu'y a-t-il de plus bête au monde 
qu'un libéral, sinon un chevau-léger? » il eût été 
de mon avis. Mais la jeunesse est devenue cir- 
conspecte. 

Et il a un ricanement. 

— Monsieur, — dit Olivier de Préneste sur 
un ton de reproche (mais quel besoin, mon Dieu ! 
a-t-il de se disculper), — pourquoi me parlez- 
vous ainsi? Certainement, si je connaissais vos 
raisons, je... 

— Mes raisons? — M. de Magnoac, de nou- 
veau, lui a saisi le bras. — Mes raisons? Avez- 
vous entendu parler des élections des sénateurs 
inamovibles? 

Olivier fait signe que non. II tombe de?^ nues. 

— Eh bien, ces malheureux, — il désigne les 



48 POUR DON C-aILOS 

chevau-légers qui, assemblés autour de M. de la 
Rochette, s'entretiennent maintenant avec mys- 
tère, — ces malheureux, ces profonds politiques, 
sont en train de manigancer une bonne petite 
alliance avec les bonapartistes et la gauche pour 
interdire l'entrée du Sénat aux orléanistes. 
Demain, ce damné Breton, — son doigt se tend 
vers M. de la Rochette, — va se rencontrer avec 
monsieur Raoul Duval chez monsieur Jules 
Simon, place de la Madeleine, pour faire triom- 
pher les amis de Gamhetta aux dépens de ceux 
du duc de Broglie. Voilà le nec plus ultra de la 
politique des ultras. Ah! buveurs de camomille 
de malheur! 

— Si j'ai bien compris, monsieur, — dit Oli- 
vier de Préneste, qui essaye de mettre de l'équité 
dans son étonnement, — vous êtes d'avis de con- 
clure un pacte avec les partisans du comte de 
Paris? 

M. de Magnoac le foudroie du regard. 

— Et vous, monsieur, quand la maison brûle, 
vous êtes d'avis de commencer par demander aux 
pompiers accourus leurs papiers d'identité? 

Olivier de Préneste a un geste vexé : il ne 
dira plus rien. 

— D'ailleurs, je suis un sot de m'étonner, — 
conclut avec une ironie amère son interlocuteur. 
— Vous êtes ici, c'est tout dire. 

Olivier ne peut, malgré tout, se résoudre à tant 
d'injustice. 

— Vous vous trompez, monsieur, — fait-il 
avec une dignité triste. — Je suis absolument 



POUR DON CARLOS 49 

étranger aux intentions de ces messieurs. Si je 
suis ici, c'est que... 

... Plus tard, quand les événements se précipi- 
tant ont contraint Olivier de Préneste à revenir 
sur la cause minime de cette avalanche, il s'est 
maintes fois demandé comment, lui d'ordinaire 
si discret des choses de lui-même, il a pu être 
amené à se confier ainsi à ce vieillard rogue. Il 
ne l'a jamais compris. Le certain, c'est qu'il l'a 
fait.^ 

— Si je suis ici, — continue-t-il, — c'est que 
je désire parler au marquis de Franclieu. Le 
marquis de Franclieu a des terres dans les 
Basses-Pyrénées, et je... 

Il s'arrête. Qu'a-t-il donc dit qui ait pu faire 
ainsi sursauter M. de Magnoac? 

— Et, comme il est chasseur et que je le suis 
aussi, je viens lui demander quelques renseigne- 
ments sur les ressources qu'offre la région sous 
ce rapport, — achève-t-il. 

La voix de M. de Magnoac se fait très basse. 

— Y aurait-il de l'indiscrétion à vous deman- 
der les raisons de votre voyage dans les Basses- 
Pyrénées? 

— Il n'y a pas d'indiscrétion à cela, monsieur. 
Je me rends dans les Basses-Pyrénées parce que 
je viens d'être nommé sous-préfet de Villeléon. 

Et Olivier rougit de façon charmante. 

— Sous-préfet de Villeléon, — répète lente- 
ment M. de Magnoac. 

Il y a un moment de silence. « Ce vieux chouan 



50 POUR DON CARLOS 

me désapprouve certaincmcnl, pense Olivier. 
Aussi, pourquoi lui raconter mes histoires? » 

Il se trompe. Il n'y a pas de désapprobation 
dans la voix de M, de Magnoac. Une certaine 
oppression, peut-être«. 

— Sous-préfet de Villeléon. Mais alocs, mon- 
sieur, monsieur Laplace-Loduc? 

— Monsieur Laplaee-Leduc vient d'être relevé 
de ses fonctions. L'arrêté qui le révoque et celui 
^qui me nomme paraissent demain malin au 
Journal officiel, — dit Olivier avec autorité. 

— Mais comment savez-vous cela? 

— Parce que je quitte monsieur Buffet, 
ministre de l'Intérieur, et qu'il a pris devant mol 
celte double décision. Elle m'intéresse assez pour 
que j'en sois le premier informé. 

M. de Magnoac se tait de nouveau. Avec éton- 
nement, Olivier remarque qu'il est ému. 

— Excusez-moi, mon enfant, — dit enfin le 
vieillard. — Mes questions doivent vous paraître 
insolites. Mais je connaissais beaucoup votre 
prédécesseur, ce pauvre monsieur Laplaee- 
Leduc, un charmant garçon! Il m'a fait plusieurs 
fois le plaisir de venir chasser dans mes terres 
des Landes... Qu'est-ce qui a bien pu motiver sa 
disgrâce? 

— Il paraît qu'il était en partie fine à Biar- 
ritz, — répond en souriant Olivier. — Un télé- 
gramme du ministre de la Guerre est arrivé à 
Villeléon. Ce télégramme est resté deux jours 
sans être ouvert. Ce qu'il contenait, monsieur 
Buffet, à vrai dire, a jugé inutile de jne le con- 



POUR DON CARLOS 51 

fier ce soir. Mais je me doute bien que ce devait 
être un ordre à l'adresse du cordon de troupes 
chargé de surveiller à la frontièi-e les bandes car- 
listes. 

— Vous ne paraissez pas trop mal raisonner, 
jeune homme, — murmure M. de Magnoac. — 
Et qui peut vous faire croire?... 

— Ce qui peut me faire croire, c'est que mon- 
sieur Buffet a affirmé, en frappant du pied, que 
cette affaire allait encore entraîner une protes- 
tation de l'ambassade d'Espagne. 

Le vieillard le regarde avec un sourire indéfi- 
nissable. 

— Vous devez avoir raison. Pauvre, pauvre 
monsieur Laplace-Leduc ! 

Il s'est rapproché d'Olivier. Ses petits yeux 
gris flambent étrangement. Il lui parle à l'oreille. 

— Vous êtes chasseur, m'avez-vous dit? 
Pourquoi prendre ces airs de conspirateur 

pour poser une question aussi banale? Olivier se 
borne à désigner une breloque sertie d'or que 
M. de Magnoac porte sur son gilet de vigogne. 

— Une dent de blaireau, — répond-il sim- 
plement. 

— Ah ! très bien ! parfait, — dit le petit vieux. 
Il ajoute, plus bas encore : 

— Vous êtes chasseur. Eh bien, supposez que 
vous êtes à l'affût, avec, en main, une bonne 
carabine Durban? 

— Je préférerais mon Lefaucheux, — objecte 
en souriant Olivier. 

-— J'ai dit une carabine Durban, — martèle 



52 POUR DON CARLOS 

la terrible voix basse. — Bon! Et supposez que 
vous ayez deux cibles, et que vous êtes, ah! ah! 
ah! forcé, vous m'entendez, forcé de tirer sur 
l'une d'elles, et que, de ces deux cibles, l'une 
soit un carliste, l'autre un soldat de l'armée 
libérale... 

— Quelle supposition! — s'exclame Olivier. 

— Sur qui tirerez-vous? 

— Mais sur personne, monsieur, sur personne, 
— répond Olivier, qui essaye vainement d'arra- 
cher son bras à l'étreinte de M. de Magnoac. 

— J'ai supposé que vous étiez contraint de 
tirer. 

— Mais rien ne peut me contraindre à une 
chose pareille, monsieur, — s'exclame Olivier, 
que le décousu de cette conversation commence 
à épouvanter. 

M. de Magnoac assène violemment un coup sur 
la table. Les chevilles d'ivoire tressautent dans 
leur boîte. 

Tous deux se sont levés. Ils se regardent face 
à face. 

Et soudain le vieillard éclate de rire. 

— Ah! ah! ah! très drôle, mon jeune ami. 
Je vois que vous avez de la volonté. Et, si au lieu 
d'avoir au bout de votre Durban un carliste et 
un libéral, vous avez au bout de votre Lefau- 
chcux un blaireau et un renard, lequel choisirez- 
vous? 

— Le blaireau, — répond avec empressement 
Olivier. — Je n'en ai jamais tiré. 

— Eh bien, mon jeune ami, dit avec sa haute 



POUR DON CARLOS 53 

bonhomie le comte de Magnoac, — il faut que 
cette lacune soit comblée avant la fin de la 
semaine. Ma terre de Saint-Pandelon, près de 
Dax, est une merveilleuse chasse à blaireaux, et 
c'est sur le chemin de votre Villeléon. Vous allez 
me faire le plaisir de vous y arrêter deux jours. 
Quand partez-vous? 

— Je dois être à Villeléon à la fin de la 
semaine prochaine, monsieur, — répond Olivier, 
qui ne oache pas qu'il est vivement tenté. — Je 
vois demain matin monsieur Buffet, qui doit me 
donner ses dernières instructions et fixer la date 
de mon départ. Croyez bien que si je puis... 

— Vous pourrez, vous pourrez. Que diable! 
vous devez bien cela au vieil ami de votre père 
et de votre grand-père. Et ne soyez pas si pressé 
d'aller vous enterrer à Villeléon... Vous m'avez 
bien dit que vous n'y connaissez personne? 

— Absolument personne. 

— Vous arriverez toujours assez tôt dans 
votre trou. Allons, c'est dit? 

— C'est dit. Merci mille fois, monsieur. Dois- 
je emporter mon ^usil? 

— Ce n'est pas la peine, on vous en prêtera, 
— répond avec un bon sourire M. de Magnoac. 



CHAPITRE IV 



VILLELÉON 

Olivier de Préneste débarqua à Bordeaux le 
vendredi 3 décembre 1875, à sept heures du 
matin. 

Il laissa ses bagages à la consigne, et se mit à 
la recherche de la ville, ne conservant avec lui 
que le petit sac de voyage où il avait mis les trois 
enveloppes revêtues de cette suscription : « A 
n'ouvrir qu'à votre arrivée à Villeléon », et qui 
contenaient les instructions secrètes de M. Buffet 
cl du fjénéral de Cissey, ministre de la Guerre. 

il aurait préféré les garder avec lui. Mais il 
avait craint que leurs majestueux cachets ne se 
rompissent. Aussi, pas une minute, ne devait-il, 
durant tout le voyage, se séparer de son sac. 

M. de Magnoac, brufw^uement rappelé dans les 

l.itndes le dimanche précédent, an lendemain 

du soir où ils nvaif'nt noné fonnaissaïu'C, 

. aH donné rendez-vous à Bordeaux, hôtel 

de Bayonne, pour le vendredi suivant. Olivier 



POUR DON CAULOS Oj 

comptait passer avec lui la journée du samedi, 
et abattre ainsi un de ces fameux blaireaux. 
— Il n'avait besoin d'être à Villeléon que le 
dimanche soir, mais il tenait à ne pas avoir de 
retard, et à ne pas se mettre, pour ses débuts, 
dans le cas du pauvre M. Laplace-Leduc. 

M. de Magnoac n'était pas encore arrivé à 
l'hôtel de Bayonne. Le rendez-vous n'étant que 
pour midi, Olivier ne s'en étonna point. Il se 
restaura, remit au point l'ordonnance sobre de 
sa toilette, et s'en fut faire un tour sur le cours 
de l'Intendance. 

Il circule par Bordeaux, dans les pâles matins 
ensoleillés de décembre, un air allègre et froid 
qui rend gai et donne faim. Olivier de Préneste 
déjeuna de fort bon appétit, seul il est vrai, 
M. de Magnoac n'étant toujours pas arrivé, « Il 
n'arrive la plupart du temps que par le train de 
trois heures, lui dit-on à l'hôtel. » « Diable, 
pensa Olivier, puisque nous prenons ce soir à 
sept heures et demie le train de Bayonne, il 
n'aura pas grand temps pour se pavaner sur 
l'Intendance. Il est vrai qu'il doit la connaître. » 

Et Olivier, pour tuer le temps, toujours muni 
de son sac, s'en alla fumer un cigare au bord 
des quais. Le repas avait été parfait, le vin au- 
dessus de tout ce qu'on avait pu lui dire. Sa 
béatitude était immense. 

« Ces beaux et grands navires, imperccptî- 
hlement balancés sur les eaux Iranquillcs, ces 
robustes navires, à l'air désœuvré et nosialgiquCf 



5f) POUR DON CARLOS 

ne nous disent-ils pas dans une langue muette : 
Quand partons-nous pour le bonheur? » 

Voilà en effet ce qu'ils semblent dire à Olivier, 
ces beaux et grands navires que le vent crépus- 
culaire balance sur les eaux grises de la Garonne. 
« Dépêche-toi, monte à notre bord, murmurent- 
ils, tant que nous sommes là, sous ce triste soleil 
qui va mourir. Sinon, demain matin, quand tu 
reviendras dans la lumière joyeuse, tu ne nous 
retrouveras plus. » 

Tout au bord du quai, aussi près que possible, 
Olivier s'est approché d'un de ces beaux conseil- 
leurs. C'est un charmant trois-mâts, peint tout 
entier en beige pâle, si fin, si bien proportionné 
que, malgré ses deux cents pieds de long, on le 
prendrait pour un jouet d'enfant. Et quel beau 
nom il porte, en lettres noires, sur ses ceintures 
de sauvetage luisantes et blanches, comme en 
porcelaine : San-Esteban. 

Olivier le regarde avec la même ferveur que, 
petit, derrière son treillis de fer du jardin 
d'Acclimatation, il admirait la poule sultane. Ah ! 
comme elle, il vient de là-bas... Mais elle, elle 
n'y retournera jamais, tandis que lui, demain, 
ce soir, peut-être, il va repartir pour le bonheur... 

Le vent fraîchit; les innombrables cordelettes, 
dont Olivier ignore les noms, s'entre-croisent 
d'un mât à l'autre, toile d'araignée qui découpe 
l'azur blanchissant du soir. A côté, sur les autres 
navires, des coups sourds, de vagues cris, des 
bruits de seaux qu'on vide au fleuve. Sur celui-ci, 
rien. A mesure que les autres noircissent avec 



POUR DON CARLOS . 57 

le jour qui décline, il semble que le brick beige 
devienne un brick blanc. 

Une légère passerelle, longue de six pieds, le 
relie au quai. Etonné lui-même de son acte, Oli- 
vier s'engage sur cette passerelle. 

Il va mettre le pied sur le voilier. — Il n'en a 
pas le temps. Une forme noire a surgi de l'entre- 
pont. Olivier aperçoit à peine une tête crépue, 
une face cuivrée, presque rouge. Le voilà projeté 
sur le quai. Un peu plus, son sac lui échappait 
et tombait dans la Garonne... Comme c'eût été 
agréable : trouver une barque, pour courir après 
les autographes des ministres du maréchal! 

La passerelle a disparu : le brick silencieux 
ne touche plus à la tête que par les deux grandes 
cordes qui oscillent au-dessus des flots. 

« Quelle brute! se dit Olivier. Mais à quelle 
nation peut bien appartenir ce particulier? » 

Il longe le voilier. Par les écoutilles, nul bruit, 
nulle lumière ne filtre. A la proue, à la poupe, 
rien : pas même le nom du port d'origine. 

« Au diable soit le brick! se dit-il en riant. 
C'est ma faute, M. de Magnoac doit être à l'hôtel, 
à m'attendre depuis une heure. Rentrons. » 

M. de Magnoac n'est pas à l'hôtel. En revanche, 
une dépêche datée de Bayonne apprend à Oli- 
vier qu'il est retenu dans cette ville et qu'il 
l'attendra à la gare de Dax au train de cinq 
heures et demie du matin. 

Dans l'immense gare de Bordeaux, Olivier crut 



58 POUR DON CARLOS 

mourir de froid et d'ennui. Le trqin qui arri- 
vait à Dax à cinq heures et demie parlait 
à minuit. C'était nn abominable train omnibus, 
qui s'arrêtait dans un tas de gares à noms 
baroques : Laboulieyrc, Yehoux, Soiférino. 
Réveillé brutalement, Olivier se frotta les yeux 
à l'appel de cette station. Il pesta contre de telles 
fantaisies géographiques. Puis il chercha avec 
angoisse son sac de voyage. Il était toujours là. 

Tout le monde dormait dans la gare de Dax 
quand son train fantôme l'y descendit. Seul, un 
homme d'équipe, disparaissant sous sa pèlerine, 
agitait sans con\iclion une lanterne rouge. Inter- 
rogé par Olivier, cet homme ne lit aucune diffi- 
culté pour lui remettre une lettre qu'il déchiffra 
péniblement à la lueur de la lanterne. Par cette 
lettre, M. de Magnoac s'excusait avec des phrases 
navrées : il n'avait pu terminer à temps ses 
affaires à Bayonne. La chasse au blaireau serait 
pour une autre fois. Il poussait toutefois l'ama- 
bilité jusqu'à indiquer à Olivier que le train pour 
Puj'oô, d'où part la diligence à destination de 
Villeléon, quittait Dax à six heures vingt. 

— Cette fois, c'est trop fort! — dit Olivier. 
— Est-il formé, ce train pour Puyoô? 

L'homme d'équipe lui fit faire une petite pro- 
menade à travers les voies de garage. Un wagon 
de première classe y stagnait mélancoliquement. 
Olivier s'y hissa en maugréant. Il régnait dans 
son compartiment un froid terrible. La bouil- 
lotte de fer lui glaça les pieds. Il s'allongea tant 
bien que mal sur la banquette, plaça sous sa 



POUR DON CARLOS 59 

lèle le précieux sac de voyage. Un carreau mal 
joint lui déversait un mortel vent coulis. Olivier 
le détraqua complètement en essayant de le fer- 
mer. Puis il tomba dans un demi-sommeil maus- 
sade. 

Quand il se réveilla, rompu et transi, son 
wagon roulait. Un jour blafard remplissait le 
compartiment. Olivier consulta sa montre. On 
approchait de Puyoô. 

Il s'accota à la vitre et recula, ébloui. Les mon- 
tagnes étaient là. Sur le ciel gris, à l'horizon, elles 
se détachaient, complètement blanches, rég ]- 
Hères au possible. Olivier ne -connaissait que les 
Alpes. Quel contraste entre celles-ci et le morne 
chaos des autres! 

Le Gave roulait, parallèle au train. C'étaient 
des flots noirs qui bouillonnaient autour des 
rocs dont son lit était plein. Tout autour, de 
calmes campagnes vallonnées. Les maisons 
avaient des toits d'ardoise pointus, à cause des 
neiges. Les châtaigniers étaient encore pourvus 
de quelques feuilles cuivrées... 

Un coup de sifflet : Puyoô! 

La diligence ne partait qu'à deux heures pour 
Villeléon. Dans une calme cuisine d'auberge, 
Olivier s'installa devant un grand feu. Puis, lesté 
d'un bol de café au lait, il exhuma de son sac le 
r .emier des deux tomes du Traité de droit admi- 
nistratif de M. Ducrocq (1), et se mU à étudier 

<1) Cet ouvrage jouit encore de nos jours d'une autorité 
que n'ont pas fait oublier les très remarquables précis de 
MM. Bcrthélemj' et Hauriou, 



PO POUR DON CARLOS 

attributions des sous-préfets. Il n'avait 
i!!ie notion du droit en général, ni du droit 

; : nistratif en particulier. Etant, de sa nature, 

'iisciencieux, il jugeait que ce n'était pas trop 
d'une matinée pour se mettre au courant de ses 
louvelles fonctions. 

Il referma bientôt le livre. « Tout cela, c'est 
de la théorie, se dit-il. Seule, la pratique importe. 
Je compte d'ailleurs décentraliser le moins pos- 
sible. » 

Et il sortit pour aller contempler les Pyrénées, 
qui luisaient d'un bleu glacé dans le faible azur 
d^ matin. 

Comme par hasard, la diligence avait plus 
d'une heure de retard. La nuit était presque 
tombée quand elle arriva à Sauveterre où était 
le premier relais. Olivier but un bol de vin chaud 
à l'hôtel de Thionville. On repartit avec trois 
voyageurs : deux Basquaises, emmitouflées dans 
leurs capes noires, et un vieux prêtre somnolent. 
Quand le rideau de cuir de l'avant se disjoignait, 
démasquant la lueur des lanternes, Olivier aper- 
cevait le visage des femmes, d'une blancheur de 
cire. 

La route montait. On le sentait au froid qui 
devenait de plus en plus vif. Un glou-glou inin- 
terrompu accompagnait le bruit des roues. Un 
torrent coulait à droite, qu'on ne voyait pas. 

A l'intérieur, le prêtre ronflait. Une des deux 
femmes, vieille, récitait son chapelet. L'autre, 
immobile, devait dormir. Olivier pensait à lui. 
Puis, comme on traversait une espèce de gorge 



POUR DON CARLOS 61 

sinistre, où la bise pleurait désespérément, il 
songea aux dames de Meraœur, qui devaient lui 
rendre visite sous peu. 

« Seules, ces pauvres femmes mourraient de 
peur, ici. J'irai les chercher à Puyoô. » 

Vers huit heures, les chevaux accélérèrent leur 
allure. Ils sentaient l'écurie. Quelques lumières 
brillèrent dans l'obscurité. On arrivait. 

« Tout de même, se dit Olivier, quand on 
pense qu'il y a des sous-préfecture qui s'ap- 
pellent Fontainebleau, ou Toulon! » 

La diligence s'était arrêtée. 

— Vous n'avez rien à déclarer? 

Des rires répondirent dans la voiture. Les 
deux employés de l'octroi abandonnèrent la 
•langue administrative. On s'interpella en basque. 
Le postillon descendit. Une des femmes tira de 
son panier une bouteille. On trinqua dans la nuit. 

Olivier sourit. 

« Les centimes additionnels ne doivent pas 
rapporter grand'chose, à Villeléon. Il faudra 
mettre bon ordre à tout cela. » 

Jusqu'ici, son incognito l'avait ravi. Tî pensa 
frapper un grand coup en disant au postillon : 

— Vous m'arrêterez devant la sous-préfec- 
lure. 

— Je ne ferai certes pas un crochet, — dit 
l'homme avec rudesse, — je vous dirai' quand 
il faudra descendre. 

Et la voiture repartit. 

« Je ferai reviser le cahier des charges de la 



62 POIJR DON CAliLOS 

correspondance du chemin de fer », se promît 
Olivier, vexé. 

Un arrêt brusque. 

— C'est ici. On vous attend, — fit le postillon 
en écartant les rideaux. 

On l'attendait en effet. 

Une forme noire s'avança vers Olivier, et, d'au- 
torité, s'empara du sac de voyage. Le sous-préfet 
de Vllleléon suivit, sans mot dir«, son conduc- 
teur. 

Ils remontèrent tous deux une grande ave- 
nue plantée d'arbres dépouillés et qui balançaient 
au vent d'hiver leur ramure décharnée. Dans 
les branches, la lune fuyait. La même lune 
qu'entre les tours de Saint-Sulpice, mon Dieu! 

Ils marchaient vers une maison sombre où 
d€S vitres d'or se découpaient dans la nuit. 

« On va me faire un accueil de choix », pensa 
Olivier. 

Et il prépara quelques paroles, très cordiales 
et très simples. 

Il ne savait pourquoi, cependant, il ne se sen- 
tait pas à son aise. 

Cette impression disparut dans la cour de la 
sous-préfecture. Il y avait là cinq ou six che- 
vaux dont les sabots claquaient sur les pavés. 
Des soldats les tenaient par la bride. Olivier eut 
un réconfort inexplicable à reconnaître l'uni- 
forme de la H.çfne. Les soldats maujïréaient contre 
la fraîcheur de la nuit et le manque de tabac. 

Olivier eut envie de serrer leurs mains, de 
leur offrir des cigarettes. Puis il pensa qu'il avait 



l'Obll DOi\ CAULOS \i?y 

mieux, à faire que de se commettre avec des 
ordonnances. Son guide venait d'ailleurs de lui 
ouvrir une porte dans la partie gauche du bâti- 
ment. Ils franchirent tous deux, à tâtons, un 
corridor, et Olivier se trouva dans une petite 
salle à manger, éclairée seulement par deux 
chandeliers posés sur une table où un souper 
était sers'i. Olivier avait faim. Il s'attabla sans 
demander d'explications. Le serviteur muet le 
servait 'avec une grande dextérité. Olivier igno- 
rait le vin de Jurançon. Il en arrosa amplement 
une excellente truite et un non moins bon pâté 
de perdreaux. A la flamme des bougies, il consi- 
dérait avec satisfaction son verre empli du beau 
vin de brique claire. Au travers, il entrevoyait 
dans l'ombre la silhouette de son silencieux 
majordome. « On ne m'a pas trompé, quand on 
m'a dit que ces Basques n'étaient guère com- 
municatifs, se disait-il. C'est curieux, je crois 
avoir vu cette tête quelque part, et il n'y a pas 
longtemps... Mais ils se ressemblent tous. » 

Au même instant, il lui sembla percevoir un 
bruit lointain : des éclats de voix, des rires... Il 
écouta. Il n'entendit plus rien. 

Il se leva et alluma un cigare à l'un des flam- 
beaux. 

Le serviteur taciturne s'empara de l'autre. Oli- 
vier le suivit. 

Ils montèrent un escalier de chêne. Au pre- 
mier étage, un buste du maréchal de Mac-Mahon, 
dans le vestibule, fit sourire Olivier. Son bien- 
être s'accentua quand il eut reconnu M. Buffet 



64 POUR DON CARLOS 

dans un des deux portraits qui ornaient, en 
outre, ce vestibule. L'autre lui parut être le por- 
trait du duc d'Audiffret-Pasquier. 

« Et voilà sans doute ma chambre », se dit-il. 

La pièce où il venait de pénétrer était d'assez 
belles dimensions. Une alcôve en tenait un côté. 
De l'autre, il y avait une bibliothèque. A droite 
et à gauche, deux fenêtres, avec de larges 
rideaux sombres. Olivier alla vers celle de droite 
et l'ouvrit. Il huma, une seconde, le grand air 
froid, puis tressaillit. Il n'y avait plus aucun 
doute. On buvait, on fiait, on portait des toasts 
dans l'aile droite de la sous-préfecture, dont les 
fenêtres du jez-de-chaussée lui apparaissaient 
éclairées entre les raies noires des persiennes. 
Olivier se retourna pour demander des expli- 
cations à son conducteur. Mais celui-ci, ayant 
allumé, sur la cheminée, une lampe à huile, 
venait de s'éclipser. 

Olivier revint vers la. fenêtre. Il appuya sa 
tête aux lourds barreaux de fer qui la quadril- 
laient. Le joyeux toUu-bohu continuait à lui arri- 
ver. Mais il lui était impossible de rien discerner 
de façon précise dans ces éclats de voix enche- 
vêtrés. 

Soudain, les sons lui parvinrent plus distincts. 
En môme temps des appels retentirent. Il enten- 
dit sur le pavé un remue-ménage de sabots de 
chevaux. Il comprit que les convives avaient 
quitté leur salle. Mais il ne voyait toujours rien. 
La sortie s'efTectuait par le devant de la sous- 



m 



POUR DON CARLOS 65 

éfecture. Sa fenêtre, à lui, donnait sur le parc, 
errière. 
Une voix claire retentit. 

— Au revoir, mon commandant. N'êtes-vous 
pas trop mécontent de votre soirée? 

Une autre, joyeuse et forte, repartit : 

— Pas mécontents, monsieur ? C'est-à-dire 
que nous sommes enchantés, ravis. Quel hôte 
merveilleux vous faites. N'est-il pas vrai, mes- 
sieurs? 

Un murmure approbateur, mêlé de hennisse- 
ments de chevaux, répondit. 

— Eh bien, alors, à bientôt! 

— A bientôt, mais cette fois, c'est vous qui 
serez notre invité. Si la popote du 49" ne peut 
lutter avec la cuisine de la sous-préfecture, nous 
vous montrerons, vive Dieu! que le oœur y est. 

Des bruits de fers. Des cavaliers se mettaient 
en selle. 

— Au revoir. Et maudits soient-ils, ces libé- 
raux et ces carlistes — nous les mettons tous 
dans le môme sac — qui vont nous faire passer 
une nuit de plus à la belle étoile. 

Brusquement, Olivier s'écarta de la fenêtre. Il 
venait de se rappeler l'enveloppe cachetée, por- 
tant les ordres du ministre de la Guerre : « A 
n'ouvrir qu'à votre arrivée à Villeléon. » C'était 
le commandant des troupes du cordon de sur- 
veillance qui était là. Et les ordres, les ordres... 
Il ne fallait pas qu'il partît avant de connaître les 
ordres. 

s 



63 POUR DON CARLOS 

Les ordres! Son sac de voyage! Ah! il Tavait 
laissé en bas, dans la salle à manger. 
., Il s'élança vers la porte. Le loquet joua. Mais 
la porte resta fermée. Olivier se rua sur elle avec 
frénésie. Durant quelques secondes, dl la secoua, 
appela, se meurtrit les poings. Peine perdue. La 
porte était verrouillée à l'extérieur. Olivier était 
bel et bien prisonnier dans s« chambre. 

Alors, un peu pâle, il revint vers le milieu de 
la pièce. Un sourire passa sur ses lèvres. Le sous- 
préfet de Villeléon avait disparu. II n'y avait plus 
qu€ le duc de Préneste. 

Olivier se dirigea vers l'alcôve. Le lit était pré- 
paré, étincelant de blancheur. Il le tâta. Il y avait 
une bouillotte. 

Dans une glace, il refît le noeud de sa cravate. 
Sur la table de nuit, il vit une carafe et un 
sucrier. Il but un verre d*eau. Un grand air vif 
venait de la fenêtre ouverte. Les fumées du ter- 
rible Jurançon commençaient î\ se' dissiper. 

« Voyons, se dit M. de Préneste, procédons par 
ordre. Avec un tel luxe de prévenances, il est peu 
probable que j'aie affaire S de vulgaires détrous- 
seurs. Assurons nî^anmoins la matérielle. « 

Il retira de son portefeuille ciuatre ou cinq bîî- 
l.'îts de mille francs. Ses regards errèrent h tra- 
vers la chambré. Il avisa la bibliotlièquë. Les 
livres portaient, sur Ta reliure, en petites lettre! 
d'or : Sona-pTâfccfvrc de Villeléon. 

Il éh prit un r Volupté, de Sainte-Beuve. 

Tl ouvrît le livré, intercala entre les pages ses 
billets, remît le volume en place. 



POUR DON CARLOS 67 

— Ici, je suis bien tranquille. Personne ne 
viendra les chercher. 

Il s'assit alors, dans un large fauteuil confor- 
table, et attendit. 

Soudain, il tressaillit. Des graviers criaient sous 
la fenêtre ouverte. On marchait dans le jardin. 

Olivier éteignit sa lampe. Puis, doucement, très 
doucement, il alla vers l'embrasure, il regarda. 

D'abord, il ne vit rien. Deux murmures dis- 
tincts efnplissaient la nuit. Celui de la brise pas- 
sant à travers des arbres non encore dépouillés 
de leurs feuilles, et celui, plus lointain, /Je quelque 
gave sombre qui devait couler là-bas, au fond du 
parc. 

Et puis, deux points d'or, dans la nuit, lui appa- 
rurent. Deux personnes qui fumaient se prome- 
naient dans le jardin. 

La lune surgit des nuages. Olivier vit enfin deux 
ombres. 

M. de Préneste examina la premiôro. C'était un 
homme mince, tête nue, le corps recouvert d'un 
grand manteau sombre. L'autre, drapé dans une 
cape qui lui tombait jusqu'aux pieds, était une 
sorte de colosse, qui tanguait en marchant. Il por- 
tait l'immense bicorne des prêtres espagnols, lon<* 
de près d'un mètre, aux bords roulés en gout- 
tières. 

Une folle envie de rire secoua Olivier. Son Beau- 
marchais lui revint en mémoire : 

« Ah! Basile, mon mignon, si jamais volée de 
bois verf... ■)>" 

Mais, tout de suite, il redevint sérieux. Les deux 



03 POUR DON CARLOS 

ombres s'étaient arrêtées. D'un geste impératif, 
l'homme à la tète nue faisait signe d'écouter. 

Le front aux barreaux de fer, M. de Préneste 
prêta Toreille. Alors, plutôt qu'il ne l'entendit, il 
perçut une vibration lointaine, saccadée, sourde... 

Le canon. 



CHAPITRE V 



EXPEDITION DES AFFAIRES COURANTES 

Dans un rêve abracadabrant où il' mêlait une 
battue aux blaireaux, le maréchal président, les 
quais de la Garonne, M. Buffet, le vieux Gratte- 
cap, une partie de jonchets, Olivier entr'ouvrit les 
yeux. La fenêtre laissée ouverte emplissait la 
chambre d'un brouillard matinal glacé. 

Olivier ramena frileusement les draps de son 
lit, car il s'était couché. 

On frappait à la porte. 

— Entrez, — cria-t-11. 

Un bruit de clef dans la serrure. Il avait devant 
lui son conducteur de la veille. 

— Mais, pai'bleu ! je le reconnais. C'est la brute 
aui a failli me Jeter dans la Garonne. L'homme 
du San-Estehanî 

Le visage cuivré du serviteur silencieux ne 
broncha pas sous cette apostrophe. 

— Que veux-tu, animal? 

Sur un petit plateau qu'on lui tendait, il y 
avait un billet plié. 



70 POUR DON CARLOS 

Décidé à ne s'étonner de rien, Olivier lut cepen- 
dant avec une certaine surprise : 

« Prière à Monsieur le duc de Préneste de vou- 
loir bien faire savoir s'il désire recevoir ce matin 
la sainte communion. » 

— Commence par fermer la fenêtre, — dit-il 
à l'homme. 

Celui-ci obéit. Il comprenait, apparemment, le 
français, s'il ne le parlait pas. 

— Quelle heure est-il? 

L'homme désigna, sur la cheminée qu'éclairait 
un jour blafard, une pendule : s«pt heures et 
quart. 

— Donne-moi un crayon. 

Au verso du billet, Olivier écrivit simplement : 
« Monsieur le duc de Préneste désire : primo, 
qu'on lui monte à déjeuner; secundo, qu'on lui 
fiche la paix! » 

— Porte cela à qui t'envoie. 

Resté seul, il s'étira paresseusement, et se mit 
à réfléchir sur les aléas de la carrière préfec- 
torale. 

Ses réflexions furent de courte durée. On frap- 
pait de nouveau. 

— Entrez. 

Le serviteur silencieux réapparut, porteur d'une 
tasse de chocolat et de briochesw 

— Pose ça là, et déguerpis. 

Un second billet était épingle à la scrvicltf. 
« Ah! ça, se dit Olivier, est-ce que nous allons 
passer la matinée à jouer aux petits papiers! » 
Le second billet contenait ces mots : « On vicn- 



POUR DON CARLOS 71 

dra chercher à huit heures et demie monsieur le 
duc de Préneste, pour lui fournir les explications 
qu'il est en droit d'exiger. » 

« J'ai une heure devant moi », pensa Olivier. 

Il déjeuna posément, de fort bon appétit. Puis 
il voulut voir le paysage. Les montagnes, cou- 
vertes de neige, étaient tout près, si près qu'elles 
semblaient marquer la limite du jardin de la 
sous-préfecture. Entre les branches noires des 
arbres, Olivier vit l'allée où, la nuit précédente, 
les deux ombres se promenaient. 

Avec un soin méticuleux, il procéda à sa toi- 
lette. 

« Après ÏQui, je ne vois pas pourquoi je me 
tourmenterais, pensa-t-il. Ces gens ont l'air très 
poli. Je vais toujours voir ce qu'ils me veulent. 
Quant au gouvernement, il n'a qu'à ne pas dépê- 
cher ses agents dans des traquenards. Si on me 
fait des histoires de ce côté, je me pourvois devant 
le Conseil d'Etat. Recours contentieux. » 

Quand la pendule sonna la demie de huit 
heures, il eut néanmoins un léger frisson. 

— Diable! ils sont exacts, — murmura-t-il, 
comme la porte s'ouvrait. 

Il descendit et se trouva dans une pièce d'un 
luxe tout administratif. Une table-bureau cou- 
verte de dossiers. Des fauteuils de cuir. Par les 
fenêtres, une avenue d'arbres dépouillés s'aper- 
cevait, et, à quelque cent mètres, la ville, avec son 
clocher d'un bleu humide. 

Une cheminée où flambait un grand feu faisait 
le fond de ce cabinet. Deux hommes se tenaient 



72 POUR DG.\ CAIiLOS 

auprès d'elle, l'un debout, l'autre assis. Olivier 
reconnut les mystérieux promeneurs de la nuit, le 
prêtre et l'homme à la tête nue. 

Le premier était bien l'espèce de géant qu'il 
avait deviné dans les ténèbres. Sa soutane relevée 
jusqu'aux genoux, il était en train de rôtir devant 
l'âtre ses énormes mollets noirs. 

L'autre, très jeune, se tenait droit, adosse à la 
flamme. Olivier eut un haut-le-corps à le voir 
vêtu de l'habit de gala de sous-préfet. Les bandes 
d'argent du pantalon noir scintillaient. Le bicorne 
et l'épée étaient posés en travers de la table. 

Il est un homme dont les traits sont sinistre- 
ment familiers à tous les membres de la famille 
de Préneste. Cet homme est Louis de Saint-Just, 
député à la Convention nationale. C'est sur l'accu- 
sation de Saint-Just qu'André de Préneste, 
trisaïeul d'Olivier et général à l'armée de Custine, 
est monté sur l'échafaUd. Dès son enfance, Oli- 
vier a appris à connaître, -dans des portraits hai- 
neusement conservés, le visage du redoutable 
pourvoyeur de guillotine : longs cheveux noirs, 
teint mat, beauté ambiguë et régulière. Et ces 
yeux tout pleins d'une sombre flamme fanatique! 
Ce sont eux, à n'en pas douter, dont le terrible 
regard pèse maintenant sur lui. Il sent vaciller 
sa volonté d'indifférence. Ah ! quel effort il sent 
qu'il va lui falloir pour parler comme il le doit 
au plus inattendu des interlocuteurs! 

Une bûche a dégringolé du foyer. Le jeune 



PC-cii. DON CARLOS 73 

homme s'est retourné. D'un coup de tisonnier, 
il a rompu l'énorme rondin. 

« Ah! pense Olivier, aussi fort que beau. » 
Brusquement il s'est ressaisi. Le jeune homme 
lui parle. En lui parlant, il le tutoie. Olivier tres- 
saille sous l'insulte. 

L'homme à la tête nue s'exprime avec une non- 
chalance grave. Sa main est posée sur la table. Il 
y brille un prodigieux diam^'t. 

— Je t'ai prié de venir, Ml je t'ai fait venir, 
comme tu voudras, pour te fournir les explica- 
tions que tu es en droit d'exiger. Il est bon que 
tu saches, d'abord, qui tu as devant toi. 

Il désigne le prêtre. 

— Don Iiïigo, docteur en théologie, archiprêtre 
honoraire de Santa Maria de las Remedios, église- 
cathédrale de Ciudad Bolivar. 

Olivier reste impassible. 

Le sous-préfet aux cheveux bruns a un sourire. 

— Quant à moi, — ajoute-t-il, — peu t'importe 
mon nom. Je ne suis pas né, c'est tout ce que j'ai 
à te dire. Don Philippe, tel est le nom que tu me 
donneras, si lu veux, et si tu as l'occasion de me 
parler. 

Un instant de silence. Don Philippe joue avec 
la petite épée de nacre. 11 en ploie la tendre lame 
avec amusement. 

— J'arrive au fait, — reprend-il. — Il y avait 
intérêt à ce que, pendant une quinzaine de jours, 
la sous-préfecture de Villeléon fût entre nos 
mains, pour le service du Roi. 



74 POUR DON CAIILOS 

— De quel roi? — demande Olivier sèchement, 

— De Charles VII. 

— De Don Carlos? — dit Olivier, avec une iro- 
nie qu'il arrive à rendre naturelle. 

— De Charles VII, roi d'Espagne, — réplique 
le jeune homme avec une souveraine gravité. 

— De Charles VII, — dit Don Inigo, qui s'est 
signé. 

Olivier s'est assis près de la table. Si Don Phi- 
lippe joue avec la pkite épée, il s'est, lui, saisi du 
bicorne galonné d'argent et s'en évente avec désin- 
volture. Sur la coiffe de soie blanche, if vient de 
reconnaître la marque de son fournisseur : Mar- 
tial, 23, rue de Richelieu. 

— Et c'est pour le service de Don Carlos, dit 
Charles VII, que vous m'avez volé mes habits? — 
domande-t-il doucement, en conliiiuant de s'éven- 
ter. 

Don Philippe a un sourire de mépris. 

— J'ai eu, à revêtir cette .livrée, plus de répu- 
gnance que lu n'en .éprouveras jamais toi-même, 
— se borne-t-il à dire. 

Olivier a rougi. 

— Nous ne sommes d'ailleurs pas ici pour épi- 
loguer, — reprend Don Philippe. — Tu es entre 
nos mains. Désormais, trois partis s'ouvrent 
devant toi. 

— Lesquels? 

— Premier parti : être des nôtres. Un Fran- 
çais, qui était, je pense, de souche aussi vieille 
que la tienne, n'a pas dédaigU'é de devenir Espa- 
gnol sous le nom de Philippe V. Seconde-nous, et, 



POUR DON CARLOS 75 

ta tâche faite ici, suis-nous. Le grand prince au 
nom duquel je te parie ne t'oubliera pas. Puisque 
ta vocation est d'administrer une ville, il t'en con- 
fiera une qui ne te fera pas regretter Viileléon, 
avec ses quatre mille habitants. 

— Quel est le second parti? 

— C'est de ne rien faire, ni pour nous aider, 
ni pour nous contrecarrer. Tu attendras, dans 
ta chambre, que notre besogne soit terminée. On 
te devra alors un dédommagt>xiient en argent. Tu 
l'obtiendras. Et tu pourras compter sur notre dis- 
crétion. 

— ' Et quel est le troisième parti? — demande 
Olivier ironiquement. 

— Demeurer notre adversaire, — répond le 
jeune homme. — Dans ce cas, tous les moyens 
nous serons bons, naturellement, pour te tenir à 
notre merci. 

— Je crois bien que ce troisième parti est celui 
que je choisirai, — dit M. de Préneste. 

Don Philippe le regarde avec gravité. 

— A ta guise. Je crois, de mon côté, qu'il m'est 
difficile de te désapprouver. Mais il est juste que 
tu saches d'avance à quoi tu t'exposes. 

Il fait un signe : 

— Maïpure. 

Olivier se retourne. A l'autre bout du cabinet, 
le petit homme à face de cuivre, son conducteur, 
se tient contre la porte, qu'il garde. 

— Maïpure, — répète Don Philippe, désignant, 
à deux doigts de sa tempe, sur la cheminée, un 
buste en plâtre du maréchal président. 



76 POUR DON CARLOS 

Une détonation. La pièce s'emplit de fumée. Le 
buste du vainqueur de Magenta a volé en éclats. 

D'un fin mouchoir de dentelles, Don Philippe 
époussète ses beaux cheveux noirs, couverts d'une 
poussière plâtrée. 

— Tu as compris? deraande-t-il, en souriant, 
à Olivier. 

« Ah! pense celui-ci, quelle façon de prendre 
possession d'une honnête sous-préfecture! » 

Mais il sait ne pas faire part de son étonnc- 
ment. Et, d'une voix très calme : 

— Est-ce qu'ils sont tous aussi adroits au pis- 
tolet, à bord du San-Esteban? 

Gomme il est heureux : Don liîigo et Don Phi- 
lippe ont échangé un rapide regard. 

— Je vois que tu t'es arrêté à l^ordeaux, — 
dit ce dernier. — Si je l'avais su, j'aurais donné 
des ordres pour que tu fusses mieux reçu à bord 
de ce navire que tu n'as dû l'être. Mais causons 
sérieusement. 

— Dans ce cas, — dit M. de Préneste, — je 
vous demanderai ce que vous avez fait de mes 
papiers. 

Don Philippe désigne, sur le bureau, deux enve- 
loppes aux cachets rompus. 

— Tu peux lire. 

Olivier parcourt l'ordre signé du général de 
Cissey. 

« Le commandant des forces de surveillance, y 
est-il dit, devra concentrer immédiatement ses 
troupes entre le col d'Orgambida ci Urdcx. C'est 



POUR DON CARLOS 77 

par cette route que les forces carlistes de la 
Navarre doivent, en passant en territoire français, 
se joindre aux forces qui opèrent dans le Guipuz- 
coa, où a lieu à l'heure actuelle le regroupement 
de l'armée du prétendant. La ligne susdite devra 
être occupée le lundi 6 décembre à minuit. Ordre 
de résister par la force à toute tentative de viola:'- 
tion du territoire. » 

— Inutile de te dire que les troupes françaises 
de surveillance n'ont pas quitté leurs emplace- 
ments, à trois lieues au nord de la ligne Orgam- 
bida-Urdax, — dit en souriant Don Philippe. — 
Le colonel qui les commande, et que j'ai eu le 
plaisir d'avoir à dîner hier soir, avec ses princi- 
paux officiers, m'a affirmé que, sans ordres, il ne 
bougerait pas. Je n'ai pu qu'approuver son atti- 
tude. 

— Mais alors? — dit Olivier, qui comprend la 
portée de la catastrophe. 

— Nos troupes ont commencé cette nuit leur 
mouvement entre Orgambida et Urdax, — dit 
avec beaucoup de simplicité Don Philippe. — 
L'armée de Pérula compte un peu plus de dix 

!iille hommes. Quatre mille ont passé cette nuit, 
i;uatre mille passeront la nuit prochaine. Dans 
ti'iux jours, toute l'armée de l'est sera à l'abri. Et 
l'armée libérale, qui a des principes, s'arrêtera 
devant la frontière française. Tu comprends 
maintenant, j'espère, pourquoi j'ai consenti à 
exercer à Villeléon, sans émoluments, les fonc- 
tions dont tu es régulièrement investi. 



78 POUR DON CARLOS 

Olivier craint de perdre son calme. Il serre les 
poings. Le lourd regard brun de Don Philippe 
pèse sur lui. 

— Et l'autre lettre? — dit M. de Préneste avec 
placidité. 

Ce ïont les ordres du ministre de l'Intérieur. 
M. Buffet prescrit la révocation immédiate de 
douze agents des douanes et d'autant d'agents 
des eaux et forêts suspects de connivence avec les 
Carlistes. 

— Ces braves gens sont en effet des nôtres, — 
dit Don Philippe. — Il y aurait eu pour nous un 
grave inconvénient à être prives de leurs services, 
tant que le convoi de chevaux, mulets et muni- 
tions, qui se concentre ici môme, et dans les envi- 
rons, n'a pas franchi la frontière, où nos braves 
troupes l'accueilleront avec enthousiasme. 

Olivier froisse nerveusement la lettre de 
M. Buffet. 

— Combien de temps avez-vous besoin de jouer 
cette comédie? — demande-t-il. 

— Huit jours encore, environ, — dit Don Phi- 
lippe. — Dans huit jours, l'armée de Pérula, que 
les libéraux de Martinez Campos avaient réussi 
à acculer malencontreusement à la frontière, cette 
armée aura rejoint le gros de nos forces en Gui- 
puzcoa. Dans huit jours, j'aurai réussi à fair 
passer dans les provinces basques tout ce qui e 
nécessaire à nos soldats, démunis par trois an 
de guerre. On te rendra alors ta liberté. Mais, 
jusque-là, il nous faut travailler tranquilles. 

Il ajoute, regardant fixement Olivier : 



POUR DON CARLOS 79 

— J'aime à croire que nous y parviendrons. 
Nos précautions sont assez bien prises. Le petit 
procédé ne sera pas éventé. Tu ne connais per- 
sonne, ici... 

Machinalement, Olivier l'a répétée, cette phrase 
qu'il lui semble avoir déjà dite, ailleurs, il n'y a 
pas longtemps : 

— Je ne connais personne. 

— Tu ne connais personne, c'est vrai, — dit 
Don Philippe. — Mais, dans deux, ou trois jours, 
il n'en ^era peut-être plus de même... 

— Que voulez- vous dire? 

— Quelqu'un va arriver ici, qui te connaît. Ta 
fiancée, je suppose î 

Don Philippe a retiré, de sous les dossiers, une 
photographie. La photographie de mademoiselie 
de Merciteur. 

Il la regarde longuement. 

— Elle est jolie. Mais qu'elle a l'air triste! 
L'aimes-tu? Est-ce qu'elle t'aime? 

— Monsieur! — crie Olivier furieux. 

Il fait un geste pour reprendre son bien. Mais 
Don Philippe a déjà passé la photographie de 
Lucile à Don liîigo. 

— Elle est jolie, — dit celui-ci, — et si le col- 
lier de perles qu'elle porte n'est pas du toc, elle 
doit être riche. Mais, aujourd'hui, on ne sait 
jamais. 

— Calme-toi, — dit Don Philippe à Olivier qui 
ne se contient plus. — Nous n'avons pas l'inten- 
tion de manquer de respect à ta fiancée. Tout au 
contraire. Nous n'avons pas intérêt à éparpiller 



80 POUR DON CARLOS 

la surveillance dont tu as actuelkment l'heureux 
monopole. Et toi, d'autre part, tu n'as pas intérêt 
à laisser cette petite s'aventurer jusqu'ici... On 
ne peut prévoir comme ces choses finissent. Aussi 
ai-je préparé ce télégramme. Tiens, lis, il ne 
manque que l'adresse. 

Le projet de télégramme est ainsi libellé : 
« T'ordonne de ne partir pour Villeléon que 
lorsque t'aurai avertie. » 

— Mais jamais de la vie! — proteste Olivier 
avec véhémence. — D'abord je ne tutoie pas 
mademoiselle de Mercteur. 

— Cela ne m'étonne pas, — dit Don Philippe, 
qui a repris le portrait de Lucile. — Rédige toi- 
même la dépêche. 

Olivier hésite. Au fond, cet homme a raison. 
Que viendrait faire la pâle Lucile dans cet im- 
broglio? Il écrit la dépêche. L'ordre de rester à 
Paris est tout aussi formel, s'il est plus poli. 

— Maïpure, tu feras partir cela, — ordonne 
Don Philippe. — Fumes-tu? — demande-t-il, en 
tendant un porte-cigares à Olivier. 

— Je ne fume pas, — dit-il, quand son inter- 
locuteur s'est servi. Je communie tout à l'heure, 
à la grand'messe, qui est dite à l'intention de la 
victoire de Charles VIL 

— Mais c'est épouvantable! — murmure 
Olivier. — L'archiprètre a accepté? 

— Tout le monde est bas<^iue ici, — dit négli- 
gemment Don Philippe. — Ils sont étonnés et 
heureux d'avoir, pour la première fois, un sous- 
préfet qui ^tvoiulo los aspirations locales. 



POUR DON CARLOS 81 

— En huit jours, je serai révoqué! 

— J'en ai peur, — dit Don Philippe, et il 
sourit. — Je ne t'emmène pas à la grand'messe, 
— reprend-il, — <ce serait trop difficile de t'y 
surveiller. Mais Don Inigo va célébrer ici le 
samt sacrifice. Tu y assisteras. 

— Et le plus vivement possible, — dit, de sa 
voix de basse, Don Inigo, — je meurs littérale- 
•ment de faim. 

— A dix heures, si vous voulez bien, — dit 
Don Philippe avec une hauteur froide. — C'est 
l'heure de la grand'messe. Il est neuf heures. 
D'ici là, je juge correct de te mettre au courant 
des quelques mesures que j'ai prises, — dit-il 
à Olivier. 

Tous deux sont assis de chaque côté du 
bureau. Don Philippe se penche sur les dossiers. 
Olivier a devant lui, tout près, les beaux cheveux 
bruns du jeune homme. 

— Première affaire, — dit Don Philippe. — 
Nomination du médecin chef de l'hôpital de Ville- 
léon. Il y avait deux candidats: le docteur Haran- 
cot et le docteur Hariste. C'est le docteur Hariste 
qui avait le plus de titres. J'ai proposé le doc- 
teur Harancot. 

— Pourquoi? 

— Parce qu'il m'a promis, le cas échéant, de 
donner ses soins éclairés à un mien parent qui 
doit venir me voir ici, et qui est atteint de 
troubles mentaux : le pauvre diable se croit 
sous-préfet de Villeléon. 

* — Ah! — dit Olivier en souriant franche- 



82 POUR DON CARLOS 

ment. — Le pistolet de votre serviteur rouge ne 
vous suffit donc pas? 

— Maïpure tire bien, c'est une justice à lui 
rendre. Mais deux précautions valent mieu 
qu'une. J'ajoute qu'à l'hôpital de Villeléon, il n'y 
a pas d'appareil à douche. On utilise la lance des 
pompiers. 

— Passons à la seconde affaire, — dit Olivier. 
Successivement, cinq ou six décisions lui sont 

soumises : congé aux enfants des écoles à l'occa- 
sion d'une victoire carliste, révocation d'un 
employé de sous-^préfecture qui ne remplissait 
pas ses devoirs religieux, etc., etc. 

« Comment tout cela finira-t-il? » se demande 
Olivier. 

— Assez pour aujourd'hui, — dit Don Phi- 
lippe. — La municipalité m'attend à la cathédrale. 

Il regarde fixement Olivier. 

— Veux-tu me donner la main? — uemande- 
t-il d'une voix grave. 

Olivier la lui tend sans difficulté. 

« C'est étrange, se disait-il, cinq minutes plus 
tard. Ces gens-là sont en train de briser ma car- 
rière. Il faut que je pense et repense à ce détail 
pour leur en vouloir, et encore ne suis-je pas sûr 
d'y parvenir. Tout de même, ils exagèrent, pensa- 
t-il, en voyant le grand salon de la sous-préfec- 
ture transformé en chapelle, avec les portraits du 
président et des ministres retournés contre les 
murs. » 

Par exemple, Olivier n'avait jamais assisté à 



POUR DON CARLOS 83 

Une m€sse aussi promptemert expédiée. Don 
jlnigo brûlait les étapes. Maïpure, qui l'assistait, 

avait un «œil sur les burettes, l'autre sur Olivier. 
[M. de Préneste, pendant l'Offertoire, apercevait, 
[dans la poche du servant, la crosse d'un pistolet. 



Il était cinq heures du soir quand Ja dépêche 
d^Olivicr parvint chez les dames de Mercœur. La 
duchesse était au lit, en proie depuis deux jours à 
une bronchite. Une infirmière à face de grenouille 
la gardait revêchcment. 

Lucile entra chez sa mère, tout habillée, le 
papier bleu ouvert, à la main. 

— Je prends ce soir l'express de Bordeaux, — 
dit-elle simplement. 

— Mais qu'y a-t-il? Tii -es folle ! — eut la force 
de murmurer la faible madame de Merc^œur. 

Elle ajouta encore : 

— Me laisser ainsi, dans un tel moment! 
Lucile la baisa au front, sans mot dire. 
Rentrée dans sa chambre, elle emplit un petit 

sac de t)apiers, dé titres. Un j)li d'une extraordi- 
naire dureté barrait son pâle front lisse. Elle 
déchira quelques lettres, ferma à clef des tiroirs... 

Deux jours après, à huit heures du soir, elle 
iràppait à la porte de la sous-préfecture de Ville- 
léon. 






CHAPITRE VI 



UN NOUVEAU LA BARRE 



Le vendredi suivant, au moment où il quittait 
Don Philippe, avec qui il venait de s'entretenir de 
quelques questions administratives, Olivier de 
Préneste rencontra, dans le corridor du rez-de- 
chaussée, mademoiselle de MercxKur. 

— Vous! vous ici! — eut-il à peine la force 
de murmurer. 

Avec un sourire triste, elle le regardait. 

— Vous n'avez donc pas reçu mon télégramme? 

— Je l'ai reçu, — dit-elle. 

— Et... vous êtes venue? 

— Je suis venue. 

Elle avait la main sur le loquet de la porte de 
sortie. Un large chapeau noir couvrait d'ombre sa 
tète pâle. 

— Je vais à la cathédrale, — dit-elle. — Si 
vous le voulez bien, à mon retour, j'irai vous 
retrouver. Nous déjeunerons ensemble. 

— Depuis quand êtes-vous arrivée? — de- 
manda encore 01i\ier. 

— Depuis avant-hier soir. 

— Depuis avant-hier soir, Lucile? Ici! Mais 
savez-vous... 



POUR DON CARLOS 85 

Elle inclina la tête. 

— Je sais, je sais, dit-elle doucement. — A 

tout à l'heure. 

Elle sortit. Il voulait la suivre. Maïpure s'inter- 
posa. Docilement, Olivier regagna sa chambre. 

Un peu avant midi, mademoiselle de Mercœur 
l'y rejoignit. 

Il ne dit pas un mot. Il lui prit les mains. Elle 
se laissa faire. Ils se regardèrent, puis, en même 
temps, tous deux baissèrent les yeux. 

— Vous ici, Lucile ! 

— Je suis venue, — répéta-t-elle. 

— Mais pourquoi, pourquoi? 
Elle ne répondit pas. 

— Vous êtes ici depuis deux jours. Et je 
l'ignorais. Ah! sans doute, on vous a empochée de 
me voir. 

— On ne m'en a pas empêchée, — dit-elle, les 
yeux toujours baissés. — Je suis libre à Villeléon. 

— Vous êtes libre, Lucile? Mais alors, vous 
allez pouvoir m'aider, moi qui suis prisonnier... 
Vous ignorez peut-être dans quelles conditions. 

— Je sais tout, — dit-elle. 

— Alors, il faut m'aider, Lucile. Profilez de 
votre liberté. Partez. Allez à Pau, à Bayonne. 
Racontez tout. On viendra. Ce cauchemar prendra 
fm. Vous ne répondez pas? 

— J'ai donné ma parole, — dit-elle d'une voix 
faible. 

— Votre parole, Lucile. Votre parole! A ces 
bandits? 

Mademoiselle de Mer(teur releva la têtç. 



8^ PPUR DON CARLOS 

— Il n*y a pas de bandits ici, Olivier. II n'y a 
que des gens qui risquent leur vie, et qu'il 
n'appartient, ni à vous, ni à moi, de juger. 

Olivier la regarda avec stupeur. Elle élait 
droite, contre Ja cheminée. Sous ses beaux ban- 
deaux blonds et lisses, ses yeux bleus avaient une 
fixité étrange qui l'effraya. 

— Ah! — murmura-t-il, — il ne manquait 
plus que cela! 

Et il cacha sa tôle dans ses mains. En cette 
miniite, il fut le plus malheureux des hommes. 
Mademoiselle de Mer<5œur lui avait pris la main. 

— Non ! non ! — dit-il, avec des sanglots qui 
ne crevaient pas. — Allez! j'ai bien compris. 

— Qu'avez-vous compris? — fit-elle d'une voix 
dure. 

Sa douleur, très réelle, fit place à de l'embarras. 
Mais il comprit qu'il ne pouvait plus reculer. 

— Que vous ne m'aimez pas! 

Elle éclata d'un rire nerveux. Le malaise d'Oli- 
vier était à son comble, II se voyait coupable de 
la chose qui pouvait lui être la plus odieuse, d'une 
faute de goût. 

Maïpure venait d'entrer. II disposa rapidement 
deux couverts et se retira en silence. Olivier eût 
voulu le retenir. 

Ils déjeunèrent sans échanger une parole. 
Jamais encore M. de Préneste n'avait autant senli 
l'étrangeté de son aventure. A la dérobée, il regar- 
dait Lucile. Elle semblait ne faire aucune atten- 
tion à lui. « Elle est venue, pourtant, se disait-il. 
Ah ! Dieu ! Donnez-moi la force de lui parler sans 



POUR DON CARLOS 87 

fausse honte. Elle n'attend que cola, sans doute, 
pour tomber dans mes bras. Ce qu'elle a fait est 
inouï d'audace. Or, elle l'a fait pour moi. Sans 
moi elle ne serait pas à Villeléon. Oui, je l'avoue, 
je jouais la comédie, tout à l'heure, en lui disant : 
« Vous ne m'aimez pas. » Si, au lieu de cela, je 
lui disais, simplement : « Lucile, je vous aime... » 
Ces yeux obstinément baissés n'attendent que 
cette phrase pour se relever vers moi... Ah ! lâche 
Olivier, tu n'oses pas. Ose, ose donc. A des symp- 
tômes qui ne trompent pas, Lucile, tu le sens, est 
prête à te répondre. Ce beau corps, si tu le veux, 
peut, à l'insiant, être contre toi, tout secoué de 
longs frissons. Ose, ose vouloir... Ah! trop tard! » 

On vient de frapper à la porte. Don Philippe 
entre en souriant. 

Il va vers mademoiselle de Merciœur et lui baise 
la main. Ce baiser se prolonge de façon insolite, 
Lucile n'a pas retiré sa main. 

— Excusez-moi, — dit le jeune homme, — de 
troubler votre entretien. Mais il s'agit d'affaires 
sérieuses. 

Et s'adressant à Olivier :^ 

— Y a-t-il, dans les lois françaises, un texte 
punissant le scandale sur la voie publique? 

— Vous n'avez qu'à chercher, — répond Oli- 
vier sèchement, — j'ai vu, en bas, dans le cabinet, 
un code pénal et un code d'instruction criminelle. 

— Ces recueils, — dit Don Philippe avec pla- 
cidité, — sont trop compacts et sans ordre vrai- 
ment logique. Puisque tu nous refuses les lu- 
mières de la loi française, j'en serai quitlo pour 



.8 POUR DON CARLOS 

appliquer la loi «spagnole. Au lieu de lociis renil 
actum, ce sera judcx régit actum. 

— Je vous laisse, — dit Lucile en se levant. 

— Ne puis-je avoir un instant de paix? — fait 
Olivier furieux. Puisque vous avez pris la charge 
'le me remplacer ici, assuraez-la tout entière. 

— Nous le pourrions certes, — fait Don Phi- 
lippe. — Mais nos procédés augmenteraient peut- 
être par trop le prix des difficultés à la tête des- 
quelles lu ne manqueras pas de te trouver à notre 
départ. C'est dans ton. intérêt qu'à l'occasion je 
prends ton avis. 

— De quoi s'agit-il? 

— Il s'agit d'un de tes administrés, que je 
viens de faire conduire ici par des gendarmes. 
Don Inigo, qui est très versé en droit canon, est 
en train de l'interroger. Nous sommes décidés à 
l'envoyer un peu en prison. Mais il nous faut un 
texte de loi française, pour faire bonne figure 
dans les visas du jugement. 

— Qui est cet homme? Qu'a-t-il fait? 

— Qui est-il? Une vieille bête, un nommé Las- 
poumadères, Lionel Laspoumadères, retraité du 
contentieux du canal de Suez, et vénérable de la 
loge « les Admirateurs du Marboré » de Ville- 
léon. Ce qu'il a fait? Tout Ix l'heure, sur le passage 
de la procession, il s'est livré à une manifestation 
absolument déplacée. Il n'a pas salué le Saint- 
Sacrement. 

— Il ne l'a peut-être pas vu. 

— Non seulement il l'a vu, mais il avait eu soin 
de se poster tien en évidence pour qu'on le vît ne 



POUR DON CARLOS &9 

pas le saluer. Don Iiiigo n'a eu aucune peine à 
établir la préméditation. En conséquence, dès la 
fin de la procession, j'ai fait cueillir le bonhomme 
par deux gendarmes. 

— Que vous preniez à Villeléon toutes les ini- 
tiatives utiles à votre entrej^rise, — dit aigrement 
M. de Préneste, — je le comprends. Ce que je ne 
comprends pas, c'est que vous ayez plaisir à boule- 
verser une paisible ville par des actes comme 
celui-ci, qui n'a, ni de près, ni de loin, aucun rap- 
port avec le triomphe de Don Carlos. 

— La cause de Don Carlos est la cause de 
Dieu, — réplique froidement Don Philippe. 

Olivier a un geste excédé. Il vient de parler 
d'une voix fiévreuse, saccadée... 

Don Philippe le considère avec attention, puis, 
avec une ironie qui fait tressaillir M. de Préneste : 

— La belle petite fille blonde, — dit-il, — 
ingrat, tu n'es donc pas heureux qu'elle soit là? 

En bas, dans le vestibule, entre deux bons gen- 
darmes à bicorne assis sur une banquette de bois, 
il y avait un malheureux petit vieillard en 
jaquette d'alpaga qui, tout secoué d'une peur 
bleue, cherchait de façon touchante à se donner 
des airs romains. 

Don Inigo était affalé dans le fauteuil le plus 
large du cabinet. Il était secoué d'un rire qui fai- 
sait tressauter ses bajoues violettes. 

— Jamais je ne me serai autant amusé! — 
parvint-il enfin à dire. 

— Eh bien? 



r.8 POUR DON CARLOS 

appliquer la loi «spagnole. Au lieu de locus régit 
actum, ce sera jiidcx rcgit actum. 

— Je vous laisse, — dit Lucile en se levant. 

— Ne puis-je avoir un instant de paix? — fait 
Olivier furieux. Puisque vous avez pris la charge 
'le me remplacer ici, assumez-la tout entière. 

— Nous le pourrions certes, — fait Don Phi- 
lippe. — Mais nos procédés augmenteraient peut- 
être par trop le prix des difficultés à la tête des- 
quelles tu ne manqueras pas de te trouver à notre 
départ. C'est dans ton intérêt qu'à l'occasion je 
prends ton avis. 

— De quoi s'agit-il? 

— Il s'agit d'un de tes administrés, que je 
viens de faire conduire ici par des gendarmes. 
Don liïigo, qui est très versé en droit canon, est 
en train de l'interroger. Nous sommes décidés à 
l'envoyer un peu en prison. Mais il nous faut un 
texte de loi française, pour faire bonne figure 
dans les visas du jugement. 

— Qui est cet homme? Qu'a-t-il fait? 

— Qui est-il? Une vieille bête, un nommé Las- 
poumadères, Lionel Laspoumadères, retraité du 
contentieux du canal de Suez, et vénérable de la 
loge « les Admirateurs du Marboré » de Ville- 
léon. Ce qu'il a fait? Tout à l'heure, sur le passage 
de la procession, il s'est livré à une manifestation 
absolument déplacée. II n'a pas salué le Saint- 
Sacrement. 

— Il ne l'a peut-être pas vu. 

— Non seulement il l'a vu, mais il avait eu soin 
de se poster tien en évidence pour qu'on le vît ne 



POUR DON CARLOS 89 

pas le saluer. Don Inigo n'a eu aucune peine à 
établir la préméditation. En conséquence, dès la 
fin de la procession, j'ai fait cueillir le bonhomme 
par 4eux gendarmes. 

— Que vous preniez à Villeléon toutes les ini- 
tiatives utiles à votre entreprise, — dit aigrement 
M. de Préneste, — je le comprends. Ce que je ne 
comprends pas, c'est que vous ayez plaisir à boule- 
verser une paisible ville par des actes comme 
celui-ci, qui n'a, ni de près, ni de loin, aucun rap- 
port avec le triomphe de Don Carlos. 

— La cause de Don Carlos est la cause de 
Dieu, — réplique froidement Don Philippe. 

Olivier a un geste excédé. Il vient de parler 
d'une voix fiévreuse, saccadée... 

Don Philippe le considère avec attention, puis, 
avec une ironie qui fait tressaillir M. de Préneste : 

— La belle petite fille blonde, — - dit-il, — 
ingrat, tu n'es donc pas heureux qu'elle soit là? 

En bas, dans le vestibule, entre deux bons gen- 
darmes à bicorne assis sur une banquette de bois, 
il y avait un malheureux petit vieillard en 
jaquette d'alpaga qui, tout secoué d'une peur 
l)leue, cherchait de façon touchante à se donner 
des airs romains. 

Don Ihigo était affalé dans le fauteuil le plus 
large du cabinet. Il était secoué d'un rire qui fai- 
sait tressauter ses bajoues violettes. 

— Jamais je ne me serai autant amusé! — 
parvint-il enfin à dire. 

-— Eh bien? 



90 POUR DON CARLOS 

— Eh Lien, c'est fini. L'interrogatoire est ter- 
miné. Il n'y a plus qu'à préparer le verdict. Je 
vous attendais pour cela. 

— Mets-nous au courant. 

— Voilà. Il y a eu hier soir, chez le vénérable, 
réunion de tous les affiliés de la loge les « Admi- 
rateurs du Marboré». La réunion avait pour but 
de protester contre la politique nettement cléri- 
cale et provocatrice du sieur de Prénesle, sous- 
préfet de Villeléon. A l'unanimité, deux décisions 
ont été prises. D'abord, une lettre a été adressée 
au Grand-Orient de France, à Paris, avec mission 
de la faire déposer sur le bureau de l'Assemblée. 
Ensuite, les « Admirateurs du Marboré » ont 
décidé de se rendre le lendemain, à midi, sur la 
place de la cathédrale, et d'entonner, au moment 
du passage de la procession, la chanson : Hommes 
noirs, d'où sortez-vous? Tel était le plan initial. 
La nuit a dû porter conseil à ces messieurs, 
puisque, ce matin, il n*y avait que Laspoumadères 
à l'endroit convenu. Se voyant seul, il n'a pas osé 
chanter. Il s'est borné à garder son chapeau sur 
sa tête. 

— Quelles sont ses idées politiques? 

— Il est fermement attaché aux institutions 
républicaines. 

— Et ses idées religieuses? 

— Elles sont assez confuses. « Je crois en 
Dieu, m'a-t-il répondu. Mais mon Dlew, à moi, 
n'est pas une vaine idole de pierre ou de métal. 
II ne réclame d'autre temple que le cœur de 
l'homme de bien. C'est le Dieu de Rousseau, 



POUR DON CAaLOS "SI 

d'Anacharsis Kloots, de Raspail et d'Alain 
Targé. » 

— Gela suffit, — dit Don Philippe. — Huit 
jours de prison et cent francs d'amende. 

Olivier sortit du rêve lointain où il s'abîmait. 

— Vous allez laisser en paix ce pauvre imbé- 
cile, — protesta-t-il. 

— J'ai dit, — fit sèchement Don Philippe. 

Il frappa sur un timbre. Le piteux vieillard 
d'alpaga apparut entre ses deux gardes du corps. 

— Au nom de toute une vie de travail et de 
probité... commença-t-il d'une voix blanche. 

— C'est bon ! La cause est entendue, — dit Don 
Philippe. — Huit jours de prison et cent francs 
d'amende, sur lesquels on fera dire une messe 
pour ton retour à de meilleurs sentiments, stu- 
pide tête de mulet... 

— Au nom de toute une vie... murmura le petit 
vieillard. 

« Jamais, pensait Olivier en contemplant cette 
triste épave, jamais le principe de la séparation 
de l'exécutif et du judiciaire n'aura été plus 
outrageusement violé. » 

— Au nom de toute une vie de travail... 

— C'est bon! — répéta Don Philippe. — Bri- 
gadier; emmenez le condamné. Et voilà un louis 
pour boire à la santé des juges. 

Don Inigo s'était installé commodément devant 
la cheminée pour une petite sieste. Philippe et 
Olivier restèrent seuls. 

Le jour baissait. Un soleil rouge, sur lequel 
passaient de petits nuages de neige, descendait 



92 POUR DON CARLOS 

derrière les arbres noirs de l'avenue. Don liïigo se 
mit à ronfler. Pas d'autre bruit dans cette maison 
morte. 

Lentement, Don Philippe se leva et alla à une 
fenêtre. Il releva le rideau, appuya sa tête à la 
vitre toute pleine -d'une buée grise. Les feux du 
couchant entourèrent le profil pâle. Avec des 
reflets sanglants, ils jouèrent sur les cheveux 
noirs. 

Une sorte de mollesse détendait en cet instant 
Jes traits volontaires du jeune homme. Ses yeux, 
errant sur le paysage d'hiver, rejoignaient les 
montagnes blanches, les dépassaient, allaient à la 
rencontre de conjectures mystérieuses, de buts 
insoupçonnés. 

Sui-pris, anéanti devant sa beauté presque sur- 
humaine, Olivier se sentait envahir, auprès de ce 
bizarre geôlier, par un malaise tout empreint de 
douceur vague. « Ah! Don Philippe, tu as baisé 
tout à l'heure, avec une trop insistante ferveur, 
la main de ma fiancée, de cette Lucilc que je n'ai 
jamais tant chérie qu'aujourd'hui. Je ne t'en ai 
pas voulu, cependant, de même que je n'arrive 
pas à t'en vouloir pour avoir usur|>é ici mon auto- 
rité. Où s'arrêteront tes empiétements, terrible 
petit Saint-Just? » 

A mesure que les rayons du soleil tournent au 
mauve noir, le profil de Don Philippe se fait plus 
sombre. Il a fermé les yeux. Olivier songe au 
grand paysage intérieur qu'il doit, en celle mi- 
nute, contempler. Y tient-il, lui, Olivier, une 
place? Et quelle place? 



POUR DON CARLOS 93 

Sur le bureau, à portée de sa main, il y a un 
presse-papier, un bloc de granit bleuâtre, irradié 
de micas lactescents. Olivier le soulève avec une 
sourde frénésie. Un seul geste, et le bloc de pierre 
aura fracassé la belle tempe mate. Le lourd prêtre 
qui ronfle dans les ténèbres, il lui aura vite réglé 
son compte. Et quand il se sera emparé du pisto- 
let qu'il sait être dans la poche gauche de sa sou- 
tane, il n'aura qu'à sonner. C'est un Maïpure à 
sa merci qui entrera. Et alors, lui et Lucile seront 
libres, comme par le passé, avec, en plus, la 
conscience d'un trésor qu'ils n'avaient pas soup- 
çonné. 

Il songe à tout cela, Olivier de Préneste, Puis 
il sourit avec amertume. Usant d'infinies précau- 
tions, il repose le presse-papier sur la table. Pas 
assez doucement, cependant. Le choc a suffi pour 
tirer Don Philippe de sa rêverie. 

De sa voix sèche, il a appelé : 

— Maïpure. 

Le serviteur muet est déjà là. Il s'incline, fait 
signe à Olivier de le suivre. 

Et Olivier a obéi. 

Le voici maintenant dans sa chambre. Maïpure 
a allumé la lampe. Mais Olivier l'a éteinte dès que 
la clef a été tournée au dehors. Il n'y a plus que 
la lueur dansante d'un feu qui meurt. Olivier 
•cherche son lit. Il cache sa tête dans l'oreiller. 
Est-ce le triste vent de décembre dans les sapins 
noirs? Est-ce lui qui pleure? On ne sait. Et puis, 
qu'importe! 



91 PÔL'R DON CARLOS 

La cendre a rongé la flamme. Il n'y a plus 
autour de la cheminée qu'un mince croissant 
orange, mais qui n'éclaire plus la chambre. Oli- 
vier peut rouvrir les yeux sans rencontrer du 
regard les détails abhorrés du motide tangible. 

Puis, petit à petit, une plaque blanche naît sur 
le parquet, s'étend, grillagée de noir par les bar- 
reaux de la fenêtre. La triste lune des glaciers 
vient d'entrer dans le jardin de la sous-préfec- 
ture. 

Olivier se lève en chancelant. Les cônes sombres 
des sapins sont poudrés de verglas. Au fond du 
parc, le gave, si glacé qu'il soit, laisse monter 
dans l'air une bué^ violâtre. Que cette nuit Cst 
froide! Qu'il doit être pur, le vent qui souffle là- 
haut, sur les monts? Et le père Laspolimadères, 
dans sa cellule. Cette association d'idées! Juste 
échelle des phénomènes sociaux. 

La grande allée du parc est éclairée par la lune. 
C'est un fleuve de clarté entre les quais noirs des 
ifs et des troènes. Et voici deux formes sombres 
qui sortent de la maison, qui passent sous la 
fenêtre. Leurs têtes se touchent; le gravier bruit 
sous leurs pas; leurs mains s'enlacent et se désen- 
lacent... 

... Ah que ne donnerait Olivier pour savoir ce 
que Don Philippe dit à mademoiselle de Mer- 
cœur ! 



CHAPITRE VII 



LE VENT QUI VIENT D'OROCOPICHE 

Dans la salle à manger. Don Iftigo, ati coin du 
feu, fumait un cigare. Il somnolait. Il n'entendit 
même pas rentrer les deux jeunes filles. 

Mademoiselle de Mercœur, le front dans ses 
mains, les coudes sur la table, regardait d'un 
regard fixe sa compagne... 

— Maïpure, — dit celle-ci, après un moment 
de silence, — va voir si nos chambres sont prêtes. 

Le Caraïbe fit signe que oui. A pas lents, elles 
montèrent alors au premier étage. Elles ouvrirent 
la fenêtre, s'accoudèrent sans mot dire au balcon. 
Neuf heures du soir, dans îa nuit claire et froide, 
sonnèrent à la cathédrale de Villeléon. 

Allegria prit la main de mademoiselle de Mer- 
cœur, puis ferma la fenêtre. Le grand lit, drapé 
de rideaux sombres, occupait le milieu de la 
pièce. Allegria se dévêtit, quitta ses habits 
d'homme. Puis, drapée dans une grande robe 
blanche, à ramages noirs, elle vint s'asseoir près 
de la cheminée. 



DO POUR DON CAULOS 

Lucile posa sa tête sur ses genoux. 

Allegria caressa la belle chevelure blonde. 

Sur la cheminée, un cadre brillait. Il contenait 
le portrait d'un splendide jeune homme, au nez 
busqué, aux yeux à la fois languissants et durs. 
Coiffé de la boîna à gland d'or, il était vêtu de la 
tunique des brigadiers espagnols, avec l'ordre de 
Charles III et la Toison d'Or. Sa main gauche, 
gantée de blanc, s'appuyait sur le pommeau de 
son épée. 

Allegria prit le cadre. Elle passa son bras 
autour du corps de Lucile. Elle la baisa à la tempe. 

— Regarde-le, — murmura-t-elle. — Est-il 
beau ! 

Et, toutes deux, elles répétèrent avec une fer- 
veur indicible : 

— Don Carlos. Ah ! Don Carlos, notre roi. 
Elles restèrent ainsi, enlacées devant le portrait 

du prince. Les yeux de Lucile se mouillaient de 
larmes. Plus forte ou plus nerveuse, Allegria con- 
servait son dur regard fixe. Les cheveux de 
Lucile, dénoués, touchaient le sol. 

— Tu es morte de fatigue, — dit Allegria, — • 
•couchons-nous, ma bien-aimée. 

Lucile, agenouillée sur le tapis, enserra de ses 
bras nus les genoux de la jeune femme aux 
courtes boucles brunes. 

— Pas avant, — dit-elle, — que tu m'aies 
raconté ce que tu m'as promis. Je veux savoir 
pourquoi, moi qui n'ai jamais ployé devant per- 
sonne, je suis, en cet instant, à les pieds, la plus 
faible des créatures, et la plus domptée. 



POUR DON CARLOS 97 

Allegria la regarda avec une orgueilleuse 
ivresse. 

— Il est vrai, je t'ai promis. 

Elle réfléchit un instant encore, puis elle dit : 

— Ecoute donc. Et quand tu auras écouté, tu 
auras compris. Et quand tu auras compris, tu 
sauras ce qu'il te reste à faire. 

Pour toute réponse, Lucile imprima un 'ong 
baiser sur la main de sa compagne, sur cette 
main droite où brillait le diamant qui, cinq jours 
auparavant, avait arrêté le regard étonné d'Oli- 
vier de Préneste. 

— Peut-être, cette bague, — commença Alle- 
gria, — tu la trouves belle. C'est un don de la 
princesse de Beïra. Tu as sans doute entendu 
parler de la princesse de Beïra? Elle a porté dans 
ses flancs le père de celui que, dans quelques 
jours, tu verras à Durango, au milieu d'un éclat 
et d'une gloire que n'assombriront pas de passa- 
gères disgrâces, notre roi bien-aimé, Charles VII. 

« Non? Tu ne sais rien d'elle, vraiment? 
Petite, petite fille! Tu es noble pourtant. Noble, 
que dis-je? Ton sang est allié à celui de nos rois. 
Faut-il donc que ce soit moi, la fille d'un pauvre 
contrebandier basque, qui t'apprenne d'aussi 
graves choses! 

« Sache donc qu'il y a juste quarante ans, les 
mêmes provinces, pour la même cause, luttaient 
contre les mêmes ennemis. Jamais, tu m'entends, 
les gens de Biscaye, de Guipuzcoa, de Navarre ou 
d'Alava n'admettront de voir un petit rat de cave 



98 POUR DON CARLOS 

sévillan ou carthagénois venir leur réclamer le 
droit du timbre ou du tabac. Ce que ne nous 
demandaient pas la grande reine castillane ni le 
grand roi aragonais, nous ne l'accorderons pas 
aux prévaricateurs de Serrano ou d'Alphonse Xil. 
Mais j'ai tort, avec toi, de colorer de politique 
cette afiaire. Des yeux comme les tiens ne doivent 
être sensibles qu'aux puissances du sentiment... 
Sois donc satisfaite, ô bien-aimée. 

« Je m'appelle AUegria Detchart. Je suis née 
le 30 mars 1848, le jour même où naissait, à 
Leybach, en lUyrie, Charles-Marie de Los Dolorès, 
notre roi. Don Carlos. 

« Mon père, Pierre Detchart, était d'Iholdy, en 
France. Mais pour nous, il n'y a ni France, ni 
Espagne. Il n'y a que les Basques, et tous les 
Basques sont carlistes. 

« Mon père, comme Basque, était carliste. Mais 
il n'avait jamais eu l'occasion de servir sérieuse- 
ment le roi Charles V, jusqu'au jour que je vais 
le dire. Ce jour-là, le marquis de Bclzunce l'ayant 
convoqué, Pierre Detchart se trouva devant une 
jeune femme très belle et très triste : 

« — Pierre, lui dît le marquis, — cette dame 
est la princesse de Beïra. Elle va rejoindre son 
mari, le roi Charles V, en Espagne. Sa tôle est 
mise à prix. La reine Christine offre trente mille 
francs à qui lui livrera la princesse. Aussi ai-je 
songé à toi pour la conduire à travers les sen- 
tiers de la montagne jusqu'au camp carliste, 

<- Mon père s'acquitta de sa mission. Trois 



POUR DOS CARLOS 99 

jours après, la princesse de Beïra était dans les 
bras de Don Carlos. Quant à Pierre Detchait, 
parce qu'il est vrai qu'on se lie beaucoup plus 
par un service qu'on rend que par un service 
qu'on reçoit, à partir de ce moment, il ne vécut 
plus que pour le succès de la cause carliste. 

« Je te dis, ma bien-aimée, brièvement ces 
choses, qui sont toute ma vie, à moi. Je me rap- 
pelle, dès que j'ai été à même de comprendre la 
valeur des mots, le soir, auprès du grand fleuve 
qui m'a vue naître, je relevais les manches de la 
chemise de mon cher papa. « Et ceci, père, deman- 
dais-je, en touchant sur son bras une longue raie 
rose, où était-ce? — A Huesca, où fut tué Irri- 
baren. — Et ceci? — A Orduna. — Et ceci? — 
Au fort de Taries. » Quand l'infâme Maroto, par 
la trahison de Vergara, eut livré à Espartero les 
dernières forces carlistes, mon père appartenait 
aux troupes de Balmaceda, qui luttèrent jusqu'à 
la dernière extrémité. Sa situation était assez 
délicate : les gouvernements de Louis-Philippe et 
d'Isabelle se réclamaient mutuellement son extra- 
dition... Ah! il me l'a bien souvent raconté : le 
jour où il prit la mer, à bord d'une mauvaise 
chaloupe, près du Socoa, pour gagner, au large 
de Saînt-Jean-de-Luz, un voilier qui tirait d'assez 
beaux revenus du sauvetage des carlistes, il 
n'avait plus que deux cartouches : l'une fut, à 
droite, pour un sous-officier chrîstînos, l'autre 
pour un douanier français, à gauche. 

« Auparavant, il avait baisé la main de sa sou- 
veraine et celle de son souverain : 



102 p'OUU DON CARLOS 

de l'Etat de Guyana. Cet homme était aux cent 
coups parce qu'il n'arrivait pas à trouver un sur- 
veillant européen qui consentît à demeurer, pen- 
dant i'épaque des pluies, dans l'île d'Orocopiche, 
pour surveiller les plantations de pois et de maïs 
qu'y possédait le général. 

« — Ce n'est pas drôle, comme métier, j'en 
conviens, — disait-il. — Mais c'est bien payé. 

« Quand ils sortirent du restaurant, mon père 
suivit le gérant. 

« — J'accepterais bien, moi, monsieur, — lui 
dit-il dans l'ombre. | 

« Procopiche est une grande île, située à trois 
heures de navigation de Bolivar, au milieu de 
rOrénoque, qui a, en cet endroit, une lieue et 
demie de large. Elle est cultivée pendant la belle 
saison, puis, quand l'hiver approche, les cultiva- 
teurs la désertent. Elle est alors recouverte par 
les eaux jaunes et tristes de TOrénoçue, aux trois 
quarts. Seuls continuent à émerger, sur sa berge 
septentrionale, de grands rochers gris, entre les- 
quels coule une petite rivière, le rio Orocopiche. 

n C'est là qu'on installa mon père, dans une 
cahute construite en bois d'alcornoque. On le 
laissa avec des vivres, deux bons fusils, des car- 
touches; pour mission, il -avait a empêcher lès 
indiens riverains de venir piller les hangars où 
l'on entreposait pour l'hiver les instruments ara- 
toires de la plantation. 

« Tu penses comme sa vie put être drôle. 
L'isolement nVtait rompu que par les îm-ursîonS 
des pillards caraïbes de la rive nord. Lés Caraïbes 



POUR DON CARLOS 103 

n'ont pas de fusils, mais ils ont des flèches cm- 
poisonnées. La tactique consiste à ne pas les 
laisser approcher à portée. Ils arrivent, en silenoe, 
sur des ciiriares, qui sont de grandes barques 
pontées... Petite, j'en ai vu, de ces ciiriares, brisés 
par une balle de Winchester, faire eau, et les sau- 
vages à tête rouge rouler dans les remous jaunes 
de rOrénoque. C'est ainsi que nous avons, il y a 
vingt ans, pris contact avec Maïpure, ce bon Maï- 
pure, qui vient de nous bassiner à merveille le 
grand lit tiède qui nous attend. 

« Quand, iau bout de six mois, les colons du 
général Oublion revinrent, mon père eut Huit 
jolîrs 'de congé, à plein traitement. Il alla les pais- 
ser à Ciudad Bolivar. Le soir même de son: arri- 
vée, il entra dans le magasin de monsieur Lis- 
bonne, le plus gros changeur du Venezuela. 

7? — Combien me donnez-vous de ceci? — 
deman'da-t-il, en entr'ouvrant un mouchoir à car- 
reaux qui contenait un petit bloc terreux et 
rouge. — Inutile de biaiser. Je sais que c'est dé 
l'or. " 

« En réalité, il ne le savait pas du tout. Il le 
supposait seulement. 11 en fut sûr, quand il vit 
le regard àfTectueux 'dé ïnônsieur Lisbonne. 

■<( Alors, il se rendit a la poste, et il écrivit a 
pon frère Eugène qui habitait Dancharînéa, en 
France, ce simple mot': « Arrive "», en lui don- 
nant soi! à'dresé. 

« Il n'y a pas un Basque qui, recevant d'Amé- 
rique un ordre pareil, né s'empresse d'obéir. Mon 
oncle Eugène vendit aussitôt sa petite maison. 'Il 



104 POUR DON CARLOS 

arriva juste à temps à Bolivar pour reprendre, 
avec mon père, la faction des mois d'hiver dans 
Orocopiche. Avant de repartir, ils avaient obtenu, 
grâce à l'intervention du général Oublion, la con- 
cession d'une lieue carrée de terre dans la partit 
septentrionale de l'île, pour la culture des pois, 
moyennant une redevance annuelle de huit ccnls 
holivars. 

« Au bout de cinq ans, le général Oublion étant 
mort sans héritiers directs, le pays apprit avec 
étonnement que l'île d'Orocopiche était achetée 
par les frères Detchart. Ils vinrent, pour signer 
l'acte, â Bolivar, à bord d'un splendide yoilier, le 
Don-Carlos, que mon oncle Eugène était allé cher- 
cher à Charleston. Le voilier était manœuvré uni- 
quement par un équipage caraïbe. Mon père fui 
d*abord un peu surpris en le voyant armé d'^ 
'douze caronades de six, avec de la poudre plein 
les soutes. « Laisse faire!» répondit simplemcnl 
Eugène Dietchart, qui a toujours été prévoyant et 
taciturne. 

« Ils ne devaient pas rester longtemps sans 
apprécier l'utilité de cette précaution. 

« Leur demeure était déjà dans l'île à peu 
près telle que je l'ai connue. C'était, dominant les 
roche.rs nord d'Orocopiche, jamais submergés, 
une large maison en bois d'alcornoque, avec des 
soubassements rocheux. De là, on voyait les deux 
rives de l'Orénoque, et, quand le temps était 
beau, à l'ouest, Ja tache grise de l'île de Berna- 
yelle. 

« En bas étnit le corral, la grande enceinte où 



POUR DON CARLOS 105 

l'on enfermait, l'hiver, les troupeaux que l'été on 
laissait vagabonder dans l'île. Au milieu du corral 
s'élevaient les huttes où habitaient nos domes- 
tiques caraïbes, une soixantaine d'indiens, 
hommes et femmes, qui étaient venus là, l'un 
après l'autre, comme en un lieu d'asile, et dont 
mon père et mon oncle n'ont jamais eu à se 
])laindre. 

« Le Don-Carlos était mouillé tout à côté, dans 
une petite crique rocheuse, bien abritée. Il s'y 
balançait gravement parmi six beaux curiares, 
qui formaient, avec lui, la flotte- de guerre et de 
commerce des frères Detchart. 



(' Un jour d'été, comme mon père et mon 
oncle, assis sous les tamariniers qui ombragent 
noire terrasses, étaient en train de jouer aux 
cartes, ils virent une barque à voile tourner la 
pointe rocheuse qui sert de môle au port. Ils n'ont 
jamais pu assister, sans tressaillir, à un tel spec- 
tacle, car ils entretenaient à Bolivar un homme à 
seule lin de venir leur annoncer, sitôt la nouvelle 
reçue, que la bannière du roi légitime flottait de 
nouveau sur les montagnes de Biscaye. 

« Ce n'était pas l'annonciateur de la guerre de 
libération, c'était Don Inigo qui arrivait ainsi. 
Don Inigo, qui ronfle en bas, après s'être ingur- 
gité sa bonne pinte de vin de Jurançon, était 
alors premier vicaire de Santa Maria de Los 
Rcmedios, cathédrale de Ciudad Bolivar. Il venait 
souvent à Orocopiche, pour jouer aux cartes avec 



106 POUR DON CARLOS 

mon père et mon oncle, et aussi pour bénir la 
maison, la mine, le lleuve, les troupeaux. 

« Celte fois, sa visite était moins désintéressée: 
il avait joué, les deux soirs précédents, chez le 
ministre des Finances de l'Etat, et perdu une 
cinquantaine de mille bolivars, sur une somme de 
cent mille francs envoyée de Rome pour l'érec- 
tion d'une chapelle à Sainte Rose de Lima. 

« Sans sourciller, mon père sortit, et, revenanl, 
mit entre les mains du brave prêtre pleurant 
d'émotion et de gratitude les cinquante mille 
bolivars sauveurs. Puis mon oncle lui demanda 
de leur expliquer les coups qui l'avaient ainsi 
mis à mal, ce que Don liîigo s'empressa de faire 
avec confusion. 

« Le surlendemain, à la même heure, le pre- 
mier vicaire était de nouveau à Orocopiche. Mon 
père le vit venir avec un petit battement de la 
paupière. Ce n'était pas ce à quoi il s'attendait : 
Don Ifiigo avait bien, le soir même, rejoué chez le 
ministre les cinquante mille bolivars, mais il en 
avait gagné cent mille. Immédiatement il avait 
comblé le déficit dans la souscription de Sainte 
Rose. Il rapportait à mon père la somme que 
celui-ci lui avait prêtée. 

« — Mais ceci n'a qu'une mince importance, — 
ajouta-t-il. — Ecoutez. Je remercie Dieu de 
m'avoir fourni aussi vite l'occasion de vous prou- 
ver que vous n'avez pas eu alTaire à un ingrat. 

« Les trois chaises se rapprochèrent. A voix 
basse. Don liïigo parla. 

« Pendant la partie de cartes, chez le ministre 



POUR DON CARLOS 107 

des Finances, la conversation ctaiî; vcniie sur les 
frères Detchart. Il y avait là le général gouver- 
neur, les principaux foncUonnairse, deux, ou trois 
gros armateurs. Les revenus des miens furent 
évalués à plus de six millions de bolivars. 

« — Et songez, — dit Don José Rombiera, le 
ministre du Commerce, — qu'ils ne paient par an 
qu'une redevance de huit cents francs. Encore 
un coup de cette canaille d'Oublion! 

« Il fut décidé, d'un commun accord, que le 
contrat serait dénoncé, et que l'Etat de Guayana 
remettrait la main sur l'île d'Orocopiche et ses 
richesses. 

« Mon père et mcn oncle écoutaient grave- 
ment, fumant leurs pipes. 

« — Comment s'y prendront-ils? — murmura 
Eugène Detchart. 

« — Vous allez, d'ici deux jours, — dit Don 
liîigo, — recevoir une convocation vous priant de 
vous rendre chez le général gouverneur, pour 
affaire vous concernant. Là, il est vraisemblable 
que vous serez proprement ligotés, et dirigés vers 
un lieu qu'on a omis de me révéler, mais où vous 
resterez, je pense, assez longtemps pour oublier 
jusqu'à votre nom. 

« — Eh bien ! — dit mon oncle, — nous allons 
tout préparer pour être exacts au rendez-vous, et 
môme un peu en avance. 

« Le lendemain, par un beau soleil, battant à 
sa corne le pavillon fleurdelisé d'or, le Don-Carlos 
s'embossait devant Ciudad Bolivar. Sa première 
bordée envoya au fond de l'eau la flotte de l'Etat 



108 POUR DON CARLOS 

de Guyana. La secnde bordée fut équiiablement 
répartie entre le parlement, les casernes et le pa- 
lais du général gouverneur. Un quart d'heure 
après, le gouvernement était tombé et le drapeau 
blanc hissé sur la citadelle. Ni Pierre, ni Eugène 
Detchart ne voulurent accepter le pouvoir, que 
vinrent leur offrir, à bord du Don-Carlos, douze 
j)lénipolentiaires plus dorés que des oiseaux-lyres. 

« Ils se bornèrent à leur faire signer un bon 
petit traité et, comme ils n'avaient pas plus que de 
raison confiance dans ces signatures, ils prirent 
leurs précautions pour qu'elles ne fussent pas 
reniées un jour. Les forteresses de Bolivar furent 
démantelées et leur matériel, canons et munitions, 
transporté à Orocopiclie. L'armée fut réduite à 
un général, deux colonels et vingt-quatre 
hommes. Enfin la propriété de l'île fut reconnue 
aux frères Detchart par une clause spécirJe que 
le parlement ratifia le lendemain à l'unanimité. 

« Un des quatorze points du traité prescrivait 
la nomination de Don Inigo comme archiprctre 
de la ville. Mais, en vrai sage, il n'accepta pas 
son poste, se contenta de l'honorariat, et vint 
habiter l'île. Depuis, il ne nous a plus quittés, 
jîrave homme! Ecoute-le. C'est son ronlîcment 
qui secoue les cloisons de la sous-préfecture. 

« Le gouvernement -défunt de Guayana avait 
exagéré en estimant à six millions de bolivars le 
revenu de mon père et de mon oncle. Aujour- 
d'hui, ce ehifTre doit être à peu près exact. C'est 
te dire, eependant, que mon père n'eut pas beau- 
coup de peine à trouver ce qu'il lui fallait, parmi 



POUR DON CARLOS 109 

l'aristocratie de Bolivar, quand il jugea que le 
temps était venu de prendre femme. Il sentait 
décliner ses forces. Il était encore jeune, qua- 
rante-cinq ans, mais on ne mène pas impunément" 
la vie qu'il avait menée jusqu'alors. Il se maria 
donc. Je ne parlerai pas de ma mère. Je me bor- 
nerai à te dire qu'elle était belle, et qu'elle est 
morte. Le 30 mars 1848, jour où je naquis, mon 
père eut aux yeux de grosses larmes en voyant 
que je n'étais pas un garçon. Il ne m'en appela 
pas moins Allegria, en témoignage de joie, et en 
souvenir de la bourgade basque où, pour la pre- 
mière fois, il avait baisé la main de son roi. Sur 
son ordre, les canons de l'île tonnèrent vingt et 
une fois, faisant s'envoler en tous sens les per- 
ruches bleues et les arozeros noirs et jaunes. Ah! 
s'il avait pu savoir que le même jour, à la même 
heure, naissait en Illyrie le prince dont nous bai- 
sons toutes deux, en cette minute, le portrait, 
comme il eût fait décupler la ration de poudre, 
le pauvre homme ! 

« Un jour, j'avais dix ans, ma mère était déjà 
morte, Pierre Detchart ne se leva pas. Il nous fit 
venir auprès de son lit, moi, et mon oncle Eugène 
qui, je me rappelle, tortillait entre ses gros doigts 
émus une -chevelure blonde de maïs. 

« — C'est fini, dit-il, — je ne reverrai pas 

l'arbre de Guernica. Tu m'entends, Eugène : c'est 
moi qui ai trouvé l'or, c'est à moi d'ordonner, 
bien que je sois le cadet. Eh bien, écoute : si notre 
roi rentre dans les provinces basques avant que 



llû POUR DON CAULOS 

la petite ait vingt et un ans, vends l'île à la 
banque Morgan. Us en connaissent le prix, ils te 
la paieront à sa valeur. Mets le tout en dépôt à 
la banque Gomez, de Bayonne, et pars avec Alle- 
gria et Don Inigo. Tu les laisseras tous les deux 
en France. Tu iras, toi, trouver le prince. Tu lui 
diras : « J'ai telle somme à votre disposition. Il 
faut beaucoup d'argent maintenant dans les 
guerres. » Puis, tu feras ton devoir, en refusant 
d'accepter, pour prix d'un service qui n'en est 
pas un, tout autre emploi que celui que peut tenir 
un pauvre montagnard. Mais... — et les yeux du 
moribond brillèrent, — si Don Carlos ne reparaît 
pas en Espagne avant 1870, date à laquelle Alle- 
gria aura vingt et un ans, eh bien! alors, alors, 
Eugène, quelque prix qui puisse t'en coûter, lu 
laisseras ta nièce partir seule, avec le voilier et 
un équipage choisi parmi nos meilleurs Caraïbes. 
Toi, Eugène, tu resteras ici, à produire sans trêve 
l'or pour la banqu2 Gomez. Il faut beaucoup d'or 
dans les guerres européennes, et celle-là sera 
dure. 

« Quant à toi, — dit-il, en tournant vers moi 
son regard brûlant, je n'ai pas besoin de te répé- 
ter, Allegria, petite Allegria, ce que je t'ai dit, 
depuis que tu as l'âge de me comprendre... Et 
ton oncle, ton père maintenant, a dix ans devant 
lui pour te répéter chaque jour comment une fille 
basque doit servir Don Carlos. 

« Il prit nos deux mains, ma bien-aimée, les 
baisa, puis les croisa sur son cœur. Il y avait à 
mon doigt le diamant de la princesse de Beïra. 



POUR DON CAIILOS 11 1 

Alors il baisa aussi la bague, avec un immense 
sourire calme. Puis ayant prié Don Inigo, qui 
pleurait comme je n'ai jamais vu pleurer 
d'homme, de faire entrer les Caraïbes, il nous 
bénit. Il eut encore la force de demander qu'on 
donnât au bateau qui nous emmènerait com- 
battre le nom de San-Esteban, parce que le jour 
où il mourait était le 26 décembre, jour de la fête 
de saint Etienne. Et puis... Et puis, c'est tout. 

Allegria resta un instant sans mot dire. Elle 
retira de son doigt la bague de la princesse de 
Beira et, lentement, la passa au doigt de Lucile, 
Le feu mourant du foyer teinta la pierre de 
lueurs sanglantes. 

Elle reprit : 

— Ce que j'ai fait depuis, au service de Don 
Carlos, tu en connais une part. Le reste, tu l'ap- 
prendras par d'autres que par moi. Il y a des 
choses que la modestie m'empêcherait de te dire. 
D'autres, Lucile, la pudeur... 

— Ah! quelque chose que tu aies pu faire, tu 
auras toujours eu raison, — murmura avec élan 
mademoiselle de Mercœur. 

— Je le sais, — répondit durement l'orgueil- 
leuse fille en regardant sa tendre compagne. — 
J'ai sacrifié pour commencer une fortune, et une 
fortune qui n'avait pas besoin d'être lavée... 

Lucile inclina la tête. La petite fille de Sylvestre 
Grattecap cacha ses yeux contre la gorge de la 
iille de Pierre Detchart. 

— Cela n'est rien, c'est le moins qu'on puisse 



112 POUR DON CARLOS 

faire. Tu le sauras un jour, amie, dit Allegria 
d'une voix douce. N'aie crainte... 

Elles étaient maintenant debout devant le feu 
mort, dans la chambre ténébreuse qu'un froid 
mortel commençait à gagner. 

Elle saisit dans ses bras Lucile et l'y serra avec 
une frénésie sauvage. 

— N'aie crainte, — reprit-elle, — aie confiance, 
c'est moi qui te l'ordonne. Même là-bas, tu enten- 
dras les fauteurs de découragement et de panique. 
C'est vrai, le grand Zumalacarreguy n'est plus. 
Cabrera a trahi. Santa-Cruz est prisonnier à Lille. 
Andechaga est mort. Les hordes sans dieu ont 
pris Pampelunc... Mais les pâtres d'Alava et les 
marins de Biscaye sont debout. Le vieux Valdes- 
pina commande toujours le régiment du Cid, 
Mendiri les gens d'Urbistondo, Caldéron les 
Navarrais, Dorregaray est à la tête des vaillants 
de la montagne... Ah! petite, petite fille, dis-moi, 
dis-moi que j'ai eu raison... 

Lucile l'embrassa en frissonnant. 



CHAPITRE VIII 



QUATRE HEURES SONNENT A ELIZONDO 

Le lundi 13- décembre l'Slo, MM. Littré et 
Jules Ferry, de la loge la « Clémente amitié » 
prirent le premier train pour Versailles. Ils 
étaient porteurs de la lettre adressée, le jeudi 
précédent, au Grand-Orient ide France, par les 
« Admirateurs >du Marboré ». 

Dans les couloirs de l'Assemblée, ils rencon- 
trèrent MM. Ernest Picard, et Lockroy,,qui s'en- 
tretenaient de l'élection des inamovibles. Ils leur 
firent lire la lettre. 

— Nous cherchons Gambetta, — dit M. Littré. 
■ — Avec un document pareil à sa disposition, il 
met demain le ministère en minorité. 

M. Ernest Picard tournait et retournait la lettre. 
II ne parvenait pas à cacher qu'elle l'amusait 
prodigieusement. 

— Vous allez encore vous faire moquer de 
vous, — fit avec ironie M. Lockroy, mâchonnant 
son cigare. 



114 POUR DON CARLOS 

— C'est ce que nous verrons, — dit M. Jules 
Ferry, vexé. — Mais voici Gambetta. 

Le grand tribun s'avançait, en roulant, le 
visage congestionné. Ils allèrent à sa rencontre. 

— Savez- vous ce que nous vous apportons? — • 
firent-ils ensemble. 

— Et savez-vous ce que contient cette note? — 
dit M. Gambetta qui brandissait une feuille de 
papier au-dessus de sa tête. 

Ils dirent, tous trois ensemble : 

— De quoi faire sauter Je ministère. 

Puis ils se regardèrent avec étonnement, 
échangèrent leurs documents. Ils se référaient 
tous deux à l'affaire Laspoumadères. Mais celui 
de M. Gambetta, plus récent, contenait, avec le 
récit de la condamnation du vénérable de Ville- 
léon, quelques détails plus précis sur les agisse- 
ments du sous-préfet >de cette ville. 

— C'est grave, excessivement grave, — mur- 
mura M. Gambetta. — Venez, il faut, d'urgence, 
réunir nos amis. 

Et ils sortirent, tête haute, sous l^il narquois 
de MM. Ernest Picard et Lockroy. 

Vers une heure, les représentants de l'extrême 
gauche achevaient, à l'hôtel du Cheval-Rouge, un 
déjeuner copieusement arrosé. Outre MM. Gam- 
betta, Littré et Ferry, il y avait, réunis autour de 
la table, MM. Naquet, Vernhes, Maigne, Boysset, 
Madier de Montjau, Peyrat, et l'inévitable M. Ba- 
rodet: 

— C'est entendu, — dit M. Gambetta. — Je 



POUR DON CARLOS 115 

fonce droit. Je déchire des trames laborieusement 
tissées par les Jules Simon et autres endor- 
meurs. Et voici ce que je leur envoie comme 
bouquet. 

Et, les deux poings sur la table, le visage et la 
voix enflammés, il leur offrit la primeur de la 
péroraison fameuse que des raisons de tactique 
parlementaire devaient faire renvoyer au 4 mai 
suivant : 

«... Vous sentez donc, vous avouez donc qu'il y 
a une chose qui, à l'égal de l'ancien régime, 
répugne aux paysans de France, c'est la domina- 
tion du cléricalisme... Vous avez raison, et c'est 
pour cela que du haut de cette tribune je le dis, 
pour que cela devienne précisément votre con- 
damnation devant le suffrage universel, et je ne 
fais que traduire les sentiments du peuple de 
France en disant du cléricalisme ce qu'en disait 
un jour mon ami Peyrat : le cléricalisme, voilai 
l'ennemi. » 

— Bravo ! bravo ! — dit l'ami Peyrat. 

— Bravo! bravo! — dirent les autres. 

— Oui, mais, jyratiquement, que décidons- 
nous? — susurra M. Naquet. 

Le grand orateur le foudroya du regard. 

— J'irai, — proposa M. Madier de Montjau, — 
trouver Victor Hugo. Je Iqi demanderai d'écrire 
un poème flétrissant l'intolérance : 

Bien! dit Laubardemont. Va! dit 7'o^<7"e'îî«^«- 
« L'effet serait énorme, surtout à l'étranger. 



116 POUR DON CARLOS 

— Oui, mais, pendant ce temps, le brave Las- 
poumadèrcs continuera à moisir en prison, — 
ricana M. Naquet. 

— Vous critiquez toujours, Naquet, — dit 
aigrement M. Gambetta. — Proposez quelque 
chose, au moins. 

— C'est précisément ce que je vous demande 
la permission de faire, cher ami, — répondit 
mielleusement le petit homme. — Voici. Je pro- 
pose d'agir immédiatement, et de trois façons. 
Vous, qui êtes notre chef incontesté, vous allez, 
en vous attelant à votre discours de demain, vous 
charger de l'essentiel, qui est, — et il jeta un 
regard ironique autour de lui, — je pense que 
nous sommes tous bien d'accord, de nous débar- 
rasser du ministère. Premier point. Second 
point : deux ou trois d'entre nous se rendront 
tout à l'heure chez M. Buffet, et lui deman- 
deront à brûle-pourpoint, sur les faits révélés 
par les documents que nous mettrons sous ses 
yeux, des explications qu'il ne pourra nous refu- 
ser et que nous vous rapporterons aussitôt. Enfin, 
troisième point, le plus important à mon avis, une 
délégation composée de trois d'entre nous quittera 
ce soir même Paris. Elle sera mercredi à Ville- 
léon, procédera sur place à une enquête; les 
résultats de cette enquête seront comparés avec 
ies explications fournies d'autre part à nos amis 
par M. Buffet. Inutile d'ajouter que les frais du 
voyage seront supportés par la caisse de propa- 
gande radicale. 

Tout le monde applaudit à un projet aussi 



POUR DON CARLOS 117 

habile. M. Gambetta lui-même daigna approuver. 
On désigna, pour Villeléon, MM. Vernhes et Pey- 
rat, avec, pour ohef, M. Madier de Montjau, qui 
avait l'habitude des voyages et était un amateur 
forcené de ce genre de croisades. Les autres se 
levèrent pour se rendre immédiatement au minis- 
tère de l'Intérieur. Le soin de régler l'addition fut 
laissé, d'un accord tacite, au bon M. Littré, qui 
avait été heureux d'annoncer à ses amis, au cours 
du repas, la cinquantième édition de son très 
remarquable Dictionnaire de la langue française, 

M. Buflfet était dans son cabinet, compulsant 
un. dossier avec mauvaise humeur. On annonça 
le duc Decazes. 

— - Mon cher président et ami, — dit le 
ministre des Affaires étrangères, — excusez-moi 
de vous déranger. Mais la chose est d'impor- 
tance; je suis venu moi-même... 

M. Buffet l'arrêta d'un geste. 

— Je sais, — dit-il. Vous venez de recevoir 
la visite de l'ambassadeur d'Espagne, 

— Le marquis de la Vcga de Armijo sort effec- 
tivement de chez moi, — dit M. Decazes. 

— Il vous a apporté la protestation de son 
gouvernement contre les agissements du sous- 
préfet de Villeléon. 

— Vous êtes au courant? 

— Je suis au courant : toute une armée car- 
liste se dérobant, en utilisant la frontière fran- 
çaise, h l'étreinte de l'armée du général Martinez 
Campos. Plus d'armes et de vivres fournis en 



118 POUR DON CARLOS 

huit jours aux Carlistes qu'en deux années. Vous 
voyez, je suis au courant. 

— Que répondre? — dit le duc Decazes. 

— Et s'il n'y avait que des complications 
d'ordre diplomatique! — grinça M. Buffet, en 
assénant un coup de poing sur son dossier. — 
Mais, tenez, parcourez cela. 

— Ce monsieur de Préneste est foo, — dit lo 
ministre des Affaires étrangères, après avoir lu. 

— Il n'y a pas trois semaines, je l'avais à 
Paris, dans mon cabinet, — dit M. Buffet. — Un 
jeune homme calme, en apparence, trop calme 
même... Qui aurait pu prévoir! 

— Les gauches ne vont pas manquer d'utiliser 
ces déplorables incidents, — dit M. Decazes... 

Au même instant, l'huissier présentait au 
ministre de l'Intérieur la carte de M. Jules 
Ferry; MM. Maigne, Boysset, Naquet et Barodet 
y avaient inscrit leurs noms. 

— Je vous laisse avec ces messieurs, — dit le 
duc Decazes prudemment. 

Olivier de Préneste se réveilla, comme la pen- 
dule de sa chambre sonnait huit heures. 

« Maïpure est en retard pour m'apporter mon 
déjeuner », pensa-t-il. 

II attendit un quart d'heure, puis se leva, assez 
mal à son aise. 

Il alla vers la porte. Elle n'était point fermée 
à clef. Il tressaillit désagréablement. 

Il s'habilla au galop, descendit l'escalier. Le 



PQUR DON CARLOS 119 

mystère des maisons vides l'étreignit durant 
cette descente. 

Dans le cabinet, dans la salle-chapelle, per- 
sonne. Un petit domestique dormait dans la 
cuisine. Olivier le secoua rudement. . 

— Ils sont partis ? 

L'enfant roulait des yeux terrifiés. 

— Parleras-tu ! 

— Ils sont partis. Le monsieur, la dame et le 
curé. 

— Quand cela ? 

— Vers trois heures du matin. Il y avait des 
mules dans la cour, avec deux hommes. On m'a 
réveillé pour faire chauffer le lait. J'ai ciré les 
bottes de Don Inigo. Puis ils sont partis ; je me 
suis endormi. 

— Eh bien, rendors-toi, imbécile. 

Olivier revint dans le cabinet. Des papiers traî- 
naient sur le bureau. II les parcourut. 

« Préfet Basses-Pyrénées arrivera mercredi 
17 décembre à Villeléon pour enquête, disait un 
télégramme officiel. Services sous-préfecture sont 
confiés en attendant à M. Castelain, sous-préfet 
Oloron-Sainte-Marie. » Et c'était signé : Louis 
Buffet. 

« Ah ! se dit Olivier, quel charmant homme ! 
Il ne m'a pas encore révoqué. » 

Il lut ensuite une note de la mairie, datée du 
16 au soir. On avertissait le sous-préfet de 
l'arrivée pour le 17 d'une commission d'enquête 
parlementaire présidée par M. Madier de Mont- 
jau, député à l'Assemblée nationale. 



120 POLU DON CARLOS 

M. de Prénestc haussa les épaules. 

— A un autre ! — dit-il. 

« Suis sans nouvelles. Inquiète au possible. 
Pars ce soir pour Villeléon » , disait une dépêche, 
datée du 15 décembre et signée H. de Mercœur. 

Olivier eut un rire nerveux. 

— Tout ce monde va être ici ce soir, — mur- 
mura-t-il. — .Je suis curieux de savoir ce que 
je vais bien pouvoir leur raconter. 

Il mit un peu d'ordre sur le bureau, parcourut 
quelques dossiers en souffrance. 

« Je crois réellement que je n'aurais pas fait 
un trop mauvais sous-préfet >', pensa-t-il, avec 
un sourire amer. 

Sur ce, il prit son chapeau et sortit. Il com- 
mença par se rendre dans le jardin, suivit l'allée 
qu'il avait vu suivre à mademoiselle de Mercœur 
et à Don Philippe. Avec une âpre joie, il mit ses 
pas dans leurs pas. 

Puis, contournant le bâtiment, il se trouva 
devant la porte d'entrée. Il contempla la maison 
silencieuse. 

— Allons faire un tour en ville, — ricana-t-il. 
Deux ou trois de ses administrés le croisèrent. 

Il salua. On lui rendit à peine son salut. 

« Drôle de façon de se promener dans sa 
bonne ville -», pensa-t-il. 

11 n'avait aucune acrimonie. Seulement, une 
immense lassitude. 

Devant une maison, un cabriolet était arrêté. 

— A qui cette voiture ? demanda-t-il à un 



POUR DON CARLOS 121 

homme qui fendait du bois sur le seuil de la 
porte. 

— Au docteur Hariste, — lui fut-il répondu. 
Il se souvint : 

« Le docteur Hariste. Ah ! oui : je ne l'ai pas 
proposé pour le poste de médecin de Thôpital. 
Encore un qui doit me porter dans son cœur. » 

Au même instant, le docteur Hariste sortait. 
C'était un petit vieillard à l'allure gauche et 
timide. 

— Vous faites vos visites, docteur ? — dit 
M. de Préneste. 

— Il faut bien, monsieur, — dit humblement 
le vieillard. 

Et il ajouta avec timidité : 

— C'est bien à monsieur Philippe que j'ai 
l'honneur de parler ? 

— - Plaît-il ? fit Olivier. 

— A monsieur Philippe, le parent de monsieur 
le sous-préfet. 

« Ah oui ! pensa M. de Préneste, le parent dont 
le docteur Harancot avait bien voulu accepter de 
soigner les troubles mentaux. » 

— Je suis en effet monsieur Philippe. 

Ils se regardèrent, le docteur de plus en plus 
embarrassé, Olivier avec une forte envie de rire. 

— Alors, ça va mieux ? — put cnlin articuler 
M. Hariste. 

— Beaucoup mieux, — dit Olivier. — Voyez, 
on m'a permis même une petite sortie. 

— Monsieur Harancot a bien l'habitude de ces 
choses, — dit le pauvre médecin. 



122 POl K Uu.\ CAKLOS 

« Ah ! pensa Olivier, devant une telle résigna- 
tion, le brave homme ! » 

— Vous avez là une bien jolie jument, doc 
leur, — dit-il, pour changer la conversation. 

— Miquette est certainement une belle bête, 1 
— dit M. Hariste, heureux, lui aussi, de s'évader. 
Il y a seulement six ans elle ne craignait aucune 
comparaison avec les autres juments du canton. 
Mais elle se fait vieille. Aujourd'hui, j'ai une 
course assez longue à lui demander ; je serai 
certainement obligé de la bouchonner moi-même 
au retour. 

— Vous allez loin, docteur ? 

— Jusqu'à Sarce, à douze kilomètres, à deux, 
lieues de la frontière, — dit M. Hariste. — Un. 
cas de scarlatine. 

— Voulez-vous m'emmener avec vous ? — 
demanda Olivier. — Cette course au grand air 
me ferait du bien... 

« Je serai toujours assez tôt de retour, pour 
ce qui m'attend ici », pensa-t-il. 

— Mais bien volontiers, monsieur, — dit le 
docteur Hariste, — seulement... 

— Seulement ? 

— Vous ferez peut-être bien de prendre un 
manteau. Nous ne rentrerons pas avant quatre 
heures, et il fait froid, là-bas, vu l'altitude. 

— Bah ! — dit Olivier, — je partagerai avec 
vous cette belle couverture. 

Miquette avait un petit trot sec et volontaire. 



PO'JR CON CARLOS 123 

Au bout d'une lieue, le docteur Hariste en était 
déjà aux confidences. 

— Je puis bien le dire, monsieur, ça a été pour 
moi une grande déception. Car enfin, le docteur 
Harancot n'avait pas mes titres. J'ai été interne 
à Bordeaux, monsieur. Et lui a échoué à l'exter- 
nat. En plus, je suis marié, et il est garçon. 

— Vous avez des enfants, monsieur Hariste ? 

— Une fille, monsieur, j'avais une fille ; elle 
est morte en couches. 

— Et votre femme ? 

— Ma femme, ma femme, — dit M. Hariste. 

— Ah ! on a bien dû vous en parler aussi. 

Il le regardait en-dessous, avec un pauvre air 
sournois. 

— Je vous assure, — dit Olivier gêné. 

— Oli ! je puis bien vous le dire. On vous le 
dirait tôt ou tard. Autant que ce soit moi. Ma 
femme vit toujours, mais nous ne nous enten- 
dons pas très bien. Elle continue à m'en vouloir. 

— A vous en vouloir ? 

— Oui, il y a vingt ans, elle n'était déjà plus 
toute jeune, elle est partie avec un écarteur. Au 
bout d'un an, elle est revenue. Si vous l'aviez vue, 
la malheureuse ! J'ai pardonné. Un mois après, 
elle me faisait des scènes, parce que la maison, 
cela se comprend, n'avait pas été tenue pendant 
son 'absence comme elle aurait dû l'être. Cela 
dure toujours... Là! Miquette, là!... 

» Cela dure toujours, — eontinua M. Hariste. 

— Je ne peux pas lui en vouloir. Sa responsa- 
bilité est 1res atténuée. La frontière toute proche, 



124 POUR DON CARLOS 

VOUS savez. Il ne faut jamais mettre une femme 
à môme de faire un coup de tête. La frontière 
toute proche... 

— La frontière toute proche ! — murmura 
Olivier. 

— N'empêche que, quand on m'a préféré le 
docteur Harancot, j'ai compris, — acheva M. Ha- 
riste. — Ce poste-là, c'est un poste quasi de 
fonctionnaire. Les fonctionnaires doivent avoir 
une vie privée irréprochable. 

Olivier de Préneste ne dit rien. Le trot de 
Miquette était plus rapide. On arriva à une mai-, 
son basse, perdue au milieu des sapins. 

— C'est ici, — dit le docteur Haristc. 

Il attacha la jument par la bride à un arbre 
mort. 

— Je ne serai pas longtemps. Ce sont de pau- 
vres gens. Je crois que vous serez mieux dehors, 
à m'attendre. 

Olivier resta immobile quelques minutes. Plus 
tard, il a cherché à se rappeler ce que furent alors 
ses pensées. Il n'a jamais pu y parvenir. 

La roule s'élevait. Le faîte d'une petite côte 
lui barrait la vue. Une bizarre envie de voir lui 
vint. Il gravit la crête. 

Au sommet, rien, le ciel blanc, un passage 
ravagé par l'hiver. A droite, un boqueteau de 
chênes nains. 

Olivier laissa la route, il s'enfonça dans le 
bois. Et tout d'un coup, il se mit à courir... 

Quand il s'arrêta, il essaya d'apercevoir la 



POUR DON CARLOS " 125 

roule qu'il avait quittée. Il ne la vit plus.- Il mar- 
cha, trébuchant dans les fougères et les genêts. 
Puis il trouva une autre route. Il la suivit. 

Deux jours plus tôt, il avait neigé. Le sol était 
d'un blanc sordide. Des ruisseaux pleurants le 
rayaient de noir. Aux ronciers du chemin, il y 
avait encore des mûres. 

« On vu bien loin quand on est lassé ! » disait 
à M. de Fierdrap mademoiselle de Percy, la vieille 
amie du chevalier des Touches. Jamais M. de 
Préneste ne s'était senti aussi lassé. Jamais pour- 
tant il n'avait marché aussi (longtemps, du même 
pas soutenu et régulier de somnambule. 

On ne voyait pas le soleil. A peine arrivait-on 
à deviner, dans le ciel blême, l'endroit où il en 
était de sa course. 

« M. de Nadaillac, madame de Mercœur et 
M. Madier de Montjau sont sur le point de pren- 
dre, à Puyoô, la diligence pour Villeléon. Ils 
auront tout le temps de lier connaissance en 
route », pensa Olivier. 

Cette idée baroque le fit rire, rire très fort. Une 
pie s'envola d'un petit champ de maïs qui alignait 
ses piteux piquets jaunes. 

M. de Préneste allait, indifférent aux grandes 
lignes du paysage, attentif seulement aux détails. 
De temps à autre, un merle, devant lui, émergeait 
d'un buisson et traversait la route en trottinant, 
petit oiseau transi. Sur le pieu d'une claie, Olivier 
vit un rouge-gorge immobile. « Tu ne sais pas 
pourquoi tu es ici, semblait-il lui dire. Moi non 
plus, mais, du moins, je ne bouge pas. » 



12G POUR DON CARLOS 

Le sentier montait, puis descendait, sans mo- 
t''; avouables. Les souliers vernis d'Olivier 
supportaient mal cette course en montagne. Il 
haleta en montant une côte plus rude que les 
autres, puis, quand il en eut atteint le sommet, 
un vent aigre se mit à secouer les ronces, ridant 
l'eau morte des fossés. 

M. de PréncsLe frissonna. Il s'assit sur une 
borne. Il ne lut pas les indications qu'elle portait. 
Il vit seulement qu'elles étaient en langue espa- 
gnole. Il avait franchi la. frontière. Depuis où, 
depuis quand ? II ne savait... 

Il reprit sa marche. Maintenant, il avait fran- 
chement froid. Et, cependant, sa tête brûlait. Il 
avait soif. Une petite cascade coulait au flanc 
d'un rocher. Il baigna ses mains, son front, enleva 
avec son mouchoir mouillé une tache de glaise 
rouge qui maculait le genou de son pantalon. 

Une autre borne. Il s'assit encore, réfléchit à 
des choses vagues. Sa montre marquait trois 
heures. Il tira de ses poches quelques papiers : 
la note acquittée de la pension Primatice, des 
lettres d'indifférents, un court billet de mademoi- 
selle de Mercœur. 

Il les déchira méthodiquement, et, se penchant 
sur le parapet de la route, qui était maintenant 
en corniche, il les éparpilla dans le vent. 

« J'ai laissé mes cinq billets de mille francs 
dans Volupté », se souvint-il. Avec un détache- 
ment complet, il dénon^bra le peu d'argent qu'il 
avait sur lui : deqx ou trois pièces 4'or, quelque 
menue monnaie. 



POUR DON CARLOS 127 

A mesure qu'Olivier se sentait plus fatigué, le 
terrain s'aocidentait davantage. La brume qui, 
tout le jour, avait voilé les montagnes, s'écarta. 
Elles surgirent de tous côtés, immenses et blan- 
ches, sous le ciel brun. 

Ah! quelle force folle le pousse, ce jeune homme 
en pantalon gris perle à sous-pieds, en fine redin- 
gote, en chaussures vernies, quelle force le pousse 
à escalader, dans ce morne soir qui tombe, les 
sentiers les plus désertiques du Baztan !... 

Soudain, celui qu'il suivait s'élargit et se mit 
à descendre en longs lacets. 

Une vallée s'ouvrait, comme un trou gris. A 
l'horizon, très loin, une couronne de montagnes 
sombres. 

Sur leurs crêtes, Olivier «crut voir un point 
jaune et clignotant. Puis il en vit deux, puis trois. 
A mesure que l'obscurité tombait, ces points-là 
devinrent roses, puis rouges. 

Des maisons qui brûlaient... des villages... peut- 
être. Et cet affreux silence. Ah ! si seulement on 
avait entendu le canon. 

Olivier ac^'éléra sa marche. Il claquait des 
dents. 

« Si je trébuche, se dit-il, je ne me relèverai 
pas. » 

Il ne trébucha pas. Il s'arrêta. 

Eclairée d'une dernière lueur, une ville venait 
de lui apparaître. Une ville, ou plutôt une grosse 
bourgade, aux toits noirs, aux murs rougeâtres. 



128 POUR DON CARLOS 

Au centre, un clocher carre, avec un toit en 
coupole. 

Olivier reconnut le clocher. Où donc Tavait-il 
vu ? Ah ! oui ! dans sa chambre, à Villeléon. Une 
photographie, avec cette légende : Elizondo, capi- 
tale du Baztan. 

Au même instant, un son clair retentit dans 
la nuit à peu près totale. Un coup, deux, trois, 
quatre coups tintèrent au clocher. 

Olivier se mit à courir vers la ville. Et il com- 
prit qu'il avait peur. 

Devant lui, à une cinquantaine de mètres, sur 
la route qui faisait un coude, il lui sembla voir 
des ombres s'agiter. 11 courut plus vite, droit vers 
elles. 

— Halte ! — cria une voix sonore. 

En même temps, un bruit sec. Le bruit d'un 
fusil qu'on arme. 
Olivier s'était arrêté. 

— Pour Don Alphonse ou pour Don Carlos ? 

— dit une voix. 

Olivier ne comprit pas tout d'abord. Il passa 
une main sur son front. La ville était tout près, 
à cinq cents mètres à peine. Maintenant, on ne 
distinguait plus le ciel des monts. Seuls, les 
points rouges , là-bas, permettaient de délimiter 
la tragique ligne des terres. 

Un autre bruit sec. Un second fusil venait de 
s'armer. 

— Pour Don Alphonse ou pour Don Carlos ? 

— répéta la voix. 



POUR DON CARLOS 12'9 

Et on sentait que c'était la demî?!re fois qu'elle 
interrogeait ainsi. 

Alors, Olivier sourit. Il chercha ses gants dans 
sa poche, boutonna sa redingote... Puis, sur un 
ton dont l'indifférence le combla de surprise, il 
répondit : 

— Pour Don Carlos ! 



DEUXIÈME PARTIE 



OLIVIER 



I 



CHAPITRE PREMIER 



LES PROPOS DU BRIGADIER GAMUNDI 

Le capitaine Charles de Setubal, du 3" batail- 
lon guipuzcoan, chargé du mess de i'état-major 
de la brigade Gamundi, était en train de procéder 
à l'installation de la table pour le repas du soir. 
Il y avait deux invités et on fêtait, en outre, l'heu- 
reuse issue de la retraite de l'armée Pérula, à 
laquelle appartenait la brigade Gamundi. 

Le capitaine surveillait son ordonnance, qui 
disposait les couverts. 

— Ici, le brigadier, à sa place habituelle. En 
face de lui, mon frère, le commandant Xavier de 
Setubal. Ici, le lieutenant de Mondragon. Là, le 
capitaine Narvaëz. Là, le capitaine Tristan de 
Setubal. Là, le lieutenant de Sabradiel. Moi, ici," 
à la droite du général. Ici, monsieur Olivier de 
Préneste... 

Il jeta un coup d'œil satisfait sur la nappa 
blanche parée de bruyères roses. 

Un bruit joyeux de rires. Le commandant de 
Setubal, aide de camp de Charles VII, pénétra 



Iâ4 POUR WON caklos 

dans la salle, en compagnie des capitaines Nar- 
vaëz et Tristan de Setubal et du lieutenant de 
Mondragon. Xavier de Setubal venait d'arriver 
du Quartier Royal de Durango, avec mission de 
voir dans quelles conditions l'armée Pérula, dont 
la brigade Ganïundi formait l'aile marchante de 
droite, avait effectué sa retraite à travers le Baz- 
tan. Tristan de Setubal commandait les deux 
escadrons de hussards qui composaient la cavale- 
rie de la brigade, Narvaëz son artillerie, Alphonse 
de Mondragon assurait la liaison entre les diffé- 
rentes armes. Le plus âgé n'avait pas trente ans. 
Ils étaient tous heureux de ces heures de répit, 
devant une bonne table, avant les combats du 
lendemain. 

Ils écoutaient avec joie Xavier de Setubal, qui 
leur racontait comment avait été montée la farce 
énorme de la sous-préfecture de Villeléon, grâce 
à laquelle Pérula avait pu accomplir son escapade 
à la barbe de l'armée de Martinez Campos et 
du cordon de troupes du maréchal de Mac- 
Mahon. Eux-mêmes venaient de lui apprendre 
que la victime de cette mystification, arrêtée 
vers quatre heures par un petit poste carliste, se 
trouvait à Elizondo. 

— Il paraît que c'est toi qui il'as interrogé ? — 
dit Xavier à son frère Charles. — Pauvre garçon, 
comment est-il ? 

— Vous allez le voir, — répondit avec une cer- 
taine gravilé Charles de Setubal. — Le brigadier 
m'a donné l'ordre de l'inviter à dîner. 

Au môme instant, le général Gamundi entrait 



PÙVA DON CAÎILÔS 135 

Il était très grand. Une moustache raide et 
blanche barrait sa face de vieux compagnon de 
Zumalacarreguy. Ses bottes crottées décelaient 
une récente visite aux avant-postes. Il portait, 
avec la boïna bleue à houppe d'or, la tunique 
sombre des brigadiers généraux, sans décora- 
tions, sans autre insigne que, brodé sur la poi- 
trine, à gauche, le scapulaire au cœur enflammé, 
entouré de la devise : « Arrête, le cœur de Jésus 
est avec moi. »' 

— Bonsoir, messieurs, — dit-il. 

Et, s'approchant de la cheminée, il présenta à 
la flamme ses mains rêches. 

— Commandant de Setubal, bonsoir ! Vous 
arrivez de Durango ? 

— A la minute, mon général. Et je suis heu- 
reux de vous apporter toutes les félicitations de 
Sa Majesté pour le beau mouvement que vous 
▼enez de réussir. 

— Don Carlos est sans doute trop occupé pour 
\enir lui-même complimenter ses braves troupes, 
— laissa. tomber Gamundi. 

Xavier de Setubal rougit. 

— Sa Majesté a, en effet, tous ces temps-ci, des 
sijets de préoccupations assez graves. 

— L'organisation d'un nouveau bal, je pré- 
sime, — dit le brigadier. 

Xavier ne répondit pas. Le vieillard lui prit la 
main. 

— Il reste entendu que j'ai le plus grand plai- 
sîi à vous voir ici, commandant de Setubal, — 
di>il. 



135 POUil DON CAIILOS 

Il se tourna vers Charles de Barraute. 

— Et notre invité ? 

— Il est avec le lieutenant de Sabradiel, mon 
général. Les habits du pauvre garçon étaient 
dans un état lamentable. Sabradiel, qui est de 
sa taille, lui a offert une tenue de rechange. Il 
doit être en train de la revêtir. 

— J'ai pensé, messieurs, — dit lentement 
Gamundi, — que, puisque le hasard nous a 
envoyé ce monsieur, il était bon de l'accueillir 
avec toute la courtoisie désirable. Notre succès 
a fait son infortune, et, entre nous, il est fondé à 
dire qu'on n'a peut-être pas agi avec lui fort cor- 
rectement. J'ajoute qu'il appartient, paraît-il, k 
une des meilleures familles françaises, et je pré- 
sume — ajouta le vieux plébéien avec une nuance 
d'ironie — qu'une telle considération n'est pas 
pour vous laisser indifférents. 

Les jeunes officiers étaient devenus graveî. 
Peut-être entrevoyaient-ils le côté pile d'une plai- 
santerie dont le côté face les avait tant diverfs 
tout à l'heure. 

— Monsieur de Préneste a-t-il de la fortune? 
— demanda le brigadier. 

— Je l'ignore, mon général, — dit Charles le 
Barraute. — Mais vous allez le voir : ce n'est pis 
quelqu'un à qui on puisse, d'emblée, poser une 
question de ce genre. 

— D'ailleurs, tout ceci vous regarde, comman- 
dant, — dit Gamundi à Xavier de Barraute. — • 
Nous n'y sommes pour rien. C'est à Durango me 
s'est combinée cette histoire. Vous repanez 



POUK DOS CARLOS 137 

demain pour le Quartier Royal, je pense. Vous 
verrez à emmener M. de Préneste à Durango et 
à tout arranger au mieux de ses intérêts et de 
l'honneur de l'armée royale. 

Olivier de Préneste entra sur ces entrefaites, 
précédé par le lieutenant de Sabradiel. Il portait 
avec amusement le dolman bleu foncé à brande- 
bourgs noirs, la culotte azur à bandes d'or des 
hussards de Charles VIT. Sa charmante désin- 
volture lui conquit toute l'assistance. Jean de 
Sabradiel semblait être sa réplique, en blond. 
Les deux jeunes gens paraissaient ravis de cette 
identité de mise et de cette ressemblance. 

Il y eut un murmure. 

— Qu'ils sont beaux, tous les deux l 

Le général Gamundi était allé à leur rencontre. 
Sabradiel restait au garde-à-vous. Le brigadier 
lui serra la main. Puis il salua M. de Préneste, 
qui répondit par une légère inclination. 

— Monsieur, — dit Gamundi, — je vous dirais 
que je suis heureux de vous voir parmi nous, 
n'étaient les circonstances dans lesquelles vous '' 
vous y trouvez. Je vous le dis, néanmoins, en mon j 
nom et au nom de ces messieurs. 

Et il lui présenta ses officiers. Quand il arriva, 
à Xavier de Setubal : 

— Le commandant, — dit-il, — est aide de 
camp de Sa Majesté Charles VII. Il regagne 
demain le Quartier Royal. Je me plais à espérer 
que vous ne refuserez pas de l'y suivre. Je ne crois 
pas dépasser la pensée du Roi en vous disant 



138 POUR DON CARLOS 

qu'il sera heureux de vous connaître et de réparer 
le dommage dont vous avez été victime. 

— Mon général, — dit avec un sourire Olivier 
de Préneste, — ne parlons pas de cela. Je suivrai 
monsieur où il voudra. Mais, depuis quinze jours, 
j'ai été trop malheureux dans mes projets. J'ai 
juré de ne plus vivre que pour l'heure présente. 
Or, celle qui s'oflre à moi est pleine d'agrément. 
Mon général, messieurs, j'ai fait cinq lieues, en 
souliers vernis, dans la montagne, et je n'ai pas 
mangé depuis hier soir. 

Jamais repas ne fut aussi plein d'entrain. 
Deux des frères Setubal, ainsi que le lieutenant 
de Mondragon, avaient combattu pour la France 
cinq ans auparavant. Olivier découvrit qu'à plu- 
sieurs reprises, lors des marches et contremar- 
ches sur la Loire, il ne s'était pas trouvé loin 
d'eux. Pas une seconde, il ne fut question de 
l'affaire de Villeléon. Les vins, dont Charles de 
Setubal avait pris un soin méticuleux, répan- 
daient leurs trésors de sympathie. Olivier se 
faisait donner par Xavier de Setubal des déiaiÎR 
sur la cour de Durango, par les autres des rensei- 
gnements sur la cavalerie carliste, sur la possi- 
bilité de se mettre en quête, pendant les accalmies, 
de chamois ou de bartavelles. Le général Ga- 
mundi se laissa lui-même aller jusqu'à conter 
quelques épisodes de chasse à Cuba, où il avait 
combattu l'insurrection, avant de se ranger de 
nouveau sous la bannière carliste. 

— Ah ! termina-t-il, séduit par l'attention dé- 



POUR DON CAHLOS 139 

férente avec laquelle Olivier l'avait écouté, — que 
ne restez-vous parmi nous 1 Le commandant de 
Setubal aurait vite fait de vous envoyer de 
Durango un brevet de capitaine dans mes hus- 
sards... Cela liquiderait tout. 

— Mon général, — dit Olivier en souriant, — • 
croyez que je suis très flatté de l'honneur que 
vous me faites, et je ne dis pas que je ne serai 
pas un jour des vôtres. Mais reconnaissez qu'il 
y aurait de ma part un certain manque de dignité 
à accepter aussi vite une carte forcée. Je ne suis 
pas fâché, d'autre part, pour des raisons person- 
nelles, de me rendre à l'invitation du comman- 
dant de Setubal et de le suivre à Durango. 

— Je comprends votre point de vue, — dit le 
général. — Je me suis borné à vous exprimer un 
vœu, qui est celui de tous ceux qui m'entourent. 

Les ordonnances avaient apporté le Champa- 
gne. Gamundi en remplit une coupe, qu'il pré- 
senta à Olivier. Tous les ofliciers s'étaient levés 
en même temps que leur chef. 

— Vous voudrez bien, en attendant, — dit le 
général à M. de Préneste, — nous donner la 
preuve que vous êtes désormais sans rancune ù 
l'égard de l'armée royale et accepter de porter 
avec nous la santé de Celui qui symbolise ses 
luttes et ses espoirs. 

Olivier prit la coupe en s'inclinant. 

— J'ai l'honneur, messieurs, — dit Gamundi, 
— de boire à Don Carlos de Bourbon, notre Roi 
bien-aimé, Charles VII, ainsi qu'à la Reine Mar- 
guerite. 



140 POUR DON CAKLOS 

Tous répétèrent en chœur : 

— A Don Carlos, à Dona Marguerite ! 

Ils se rassirent. Olivier de Prénesle, ayant rem- 
pli son verre, se leva de nouveau : 

— Mon général, messieurs, j'éprouve à être 
parmi vous un réel plaisir. Vous me permettrez 
d'en témoigner en portant, à mon tour, un toast 
à la santé de la personne à qui je dois cette joie. 
Buvons, si vous le voulez bien, à mademoiselle 
Allegria Detchart. 

Un silence accueillit ces paroles. Les assistants, 
le verre tendu, restaient immobiles. 

— Eh bien, messieurs ? — dit M. de Prénesle, 
La voix grave du général Garaundi s'éleva. 

— Vous connaissez Allegria Detchart, mon- 
sieur ? 

— Je la connais, mon général, pour l'avoir 
vue, à Villeléon, dans mon uniforme de sous- 
préfet, qu'elle portait d'ailleurs avec beaucoup 
de charme, et pour avoir été son prisonnier. Mais 
d'elle, je ne sais que ce que m'a révélé, tout à 
l'heure, le capitaine Charles de Sctubal, quand 
vos soldats m'ont conduit à lui : fort peu do 
chose. 

— Et vous désireriez, sans doute, en savoir 
davantage ? 

— C'est peut-être mon droit, mon général, — • 
fit Olivier de Préneste. 

Il regarda les convives avec un sourire. Tous 
baissaient la tête. Un grand malaise venait d'en-, 
trer dans la salle. 



POUR DOX CARLOS 141 

— Il y a, — dit lentement le brigadier, — . 
deux femmes dont pas un carliste n'ignore le 
nom. Je ne parle pas de la Reine Marguerite. 
Sa Majesté fait son devoir d'épouse et de souve- 
raine. Elle soigne nos blessés avec le dévoue- 
ment le plus inlassable. Mais elle n'a pas, ce n'est 
pas lui faire tort que de le reconnaître, cette 
sorte de folie sublime des héros. 

» La première des deux femmes auxquelles je 
fais allusion est l'épouse de Don Alphonse, frère 
du Roi, Son Altesse Dona Marie de Las Nieves. 
Toute l'armée de Catalogne tremble d'amour 
pour ce miracle de pureté et de grâce blonde. Les 
hommes se feraient tuer pour suivre sa boïna 
blanche. Elle est leur lys. 

» La seconde, sauf qu'elle est aussi belle, est 
juste l'opposé de la première. Toute l'armée de 
Navarre tressaille d'une terreur presque sacrée 
quand elle passe, dans son amazone noire, sous 
sa boïna noire à houppe d'argent. Sa légende 
attire les cœurs et les repousse. Si vous désirez 
savoir pourquoi, j'essaierai de vous le dire. Mais 
est-ce bien utile, jeune homme ? Vous qui avez 
vécu près d'elle, plus près que je n'y ai vécu, 
n'avez-vous pas déjà subi sa fascination ? 

— Mon général, — repartit Olivier avec une 
gaîté affectée, — je croyais vous avoir dit que^ 
jusqu'au moment où j'ai été détrompé par mon- 
sieur de Setubal, j'avais cru que mademoiselle 
Detohart appartenait à notre sexe. Il est assez 
normal, dans ces conditions, que j'aie échappé à 



142 POUR DON CARLOS 

son charme. Le contraire m'eût, je l'avoue, un 
peu inquiété. 

Cette ironie sonna faux dans le malaise général. 

— Allegria Detchart ! — dit le brigadier après 
un silence. — Je me rappelle ! La première fois 
que je l'ai vue, elle sortait du Quartier Royal, 
ici même, à Elizondo. Elle venait de mettre aux 
pieds de Don Carlos sa formidable fortune. Elle 
avait encore son énorme chevelure noire. Huit 
jours plus tard, elle galopait sur le front de 
l'armée en marche vers Estclla, secouant avec 
une joie frénétique ses petites boucles courtes. 
Moins de deux après, Dorregaray, dans un dîner 
où il y avait Valdespina, Mendiri et moi, nous 
disait à son propos la phrase célèbre... Oui, oui, 
messieurs, je sais, vous la connaissez, tout le 
monde la connaît ici, mais notre hôte l'ignore... 

— Quelle est cette phrase? — demanda Olivier. 

— Eh bien, parlant d'Allegria, Dorregaray 
disait : « Je me fais fort de forcer les lignes de 
Sommorostro avec une colonne formée unique- 
ment des carlistes dont elle a été la maîtresse. » 
Voilà ce que disait Dorregaray, il y a deux ans 
de cela. Et si, à mon tour, je vous la ré-pète, cette 
phrase, jeune homme, ce n'est pas vous donner le 
droit de mépriser Allegria, au contraire... 

— Au contraire, — dit amèrement Olivier. 

— Au contraire, jeune homme, — fit le géné- 
ral avec une extraordinaire hauteur. J'ai bien dit. 
II faut comprendre certaines choses. Regardez les 
têtes courbées de ces officiers qui viennent de 
se battre, qui se battront demain. Pas un sourire 



POUR DON CARLOS 143 

équivoque, pas une de ces ignobles railleries 
d'hommes. Il fSut comprendre... 

— Que faut-il comprendre ? — murmura 
M. de Préneste. 

— Il faut comprendre que celle à qui tout 
souriait, et qui a fait l'admirable sacrifice de sa 
fortune, a été plus admirable encore en faisant 
un autre sacrifice, un sacrifice que vous com- 
mencez peut-être à deviner. 

Olivier essuya ses tempes. 

— Elle était belle, de la beauté que vous savez. 
Elle a mis au service du Roi, outre sa richesse, 
cette autre force de propagande. Combien lui 
a-t-elle ainsi amené de vaillants ? Personne ne 
s'aviserait de donner le chiffre de ceux que, dans 
l'armée carliste, on appelle, et sans intention 
blessante, je le jure, « les recrues d'Allegria », 
moi moins que quiconque. Cependant, je n'ai 
pas l'impression de trahir un secret en vous 
disant qu'à la table où, ce soir, nous sommes 
réunis, sur sept officiers de Sa Majesté, il y a 
deux recrues d'Allegria... 

M. de Préneste parcourut du regard le cercle 
silencieux des convives. Il vit le capitaine Nar- 
vaëz très rouge, la tête basse. Le petit lieutenant 
de Sabradiel était raidi sur son siège, pâle, les 
yeux fixes. 

— Deux recrues d'Allegria, — poursuivit le 
brigadier Gamundi. — Le capitaine Narvaëz était 
un bon lieutenant dans l'artillerie de Serrano. 
Il tomba entre nos mains, à Abarzuza. C'est alors 
qu'il vit pour la première fois AllegrJa. Quinze 



1 i4 POUR DON CARLOS 

jours plus tard, il était des nôtres. Eh bien, celle 
qui nous a donné un tel officier,» peut-être je ne 
lui confierais pas l'éducation de ma fille, mais 
libre à moi de la révérer plus que les belles dames 
qui viennent, à Durango, faire les mijaurées aux 
thés de Sa Majesté. N'est-ce pas, commandant de 
Setubal ? 

— Mon général, — murmura d'une voix atter- 
rée l'aide de camp, en désignant Jean de 
Sabradiel. 

— C'est vrai, j'allais l'oublier, — reprit le ter- 
rible vieillard. — Il y a deux ans, Jean de Sabra- 
diel n'était qu'un petit rien du tout, regrettant 
que les jeux de Saint-Sébastien fussent fermés 
et s'en dédommageant à Biarritz. Il a vu Alle- 
gria... Et, maintenant, il est le lieutenant de 
Sabradiel, le plus brave hussard de la cavalerie 
carliste, dont j'ai fait partir aujourd'hui la pro- 
position pour le grade de capitaine... 

Un sanglot interrompit Gamundi. Jean de 
Sabradiel pleurait. Un éclair de joie haineuse 
traversa l'œil, d'ordinaire si indifférent, d'Olivier 
de Préneste. 

Le brigadier s'était levé. Contournant la table, 
passant entre ses officiers, qui s'écartaient en 
silence, il alla vers le petit hussard effondré sur 
la nappe. Il posa lentement ses deux mains sur 
les pauvres épaules frémissantes. 

— Tu m'en veux, petit, — dit-il avec une 
rudesse tendre. — Je sais, oui, cela dure encore. 
Cela finira, tout finit ! J'ai bien fait, crois-moi, 
de te parler ainsi, devant les autres. J'ai bien fait. 



POUR DON CAhLOS 145 

Il ne faut pas surtout, à elle, lui en vouloir. Sa 
tâche fut pénible. Elle t'a aimé peut-être. Ne dis 
pas non ! Qu'en sais-tu ? Il ne faut pas lui en 
vouloir... 

Il caressait maintenant le front de l'enfant, 
mouillant ses rudes mains aux larmes tièdes. 

Les autres officiers considéraient cette scène 
avec une prodigieuse émotion. Seul, Olivier de 
Préneste, un mauvais pli au coin de la lèvre, 
continuait à sourire. 

— C'est fini, — dit Gamundi, — c'est fini. 
Pense à demain : nous allons recommencer, c'est 
une dure chose que de charger en montagne. H 
nous faudra toute ta force, mon petit hussard, 
mon petit capitaine. 

Jean de Sabradiel releva la tête; un pâle sou- 
rire brillait sous les larmes, entre les mèches de 
ses 'cheveux blonds. 

Il saisit la main du général et voulut la baiser. 
Gamundi la retira brusquement. Il était redevenu 
le rude soldat du début de la soirée. 

— Debout, — ordonna-t-il, — lieutenant dé 
Sabradiel ! Debout ! vous tous ! Et faisons hon- 
neur à la proposition de notre hôte, remplissez 
les verres. 

Il prit le sien, l'éleva et dit d'une voix forte : 

— A la santé d'Allegria Detchart ! 

— A la santé d'Allegria Detchart ! — répé- 
lîrent les assistants. 

M. de Préneste s'était approché du brigadier. 

— Je vous remercie, mon général, d'avoir 
exaucé mon vœu. Mais n*y aurait-il pas lieu de 

10 



146 POUR DON CARLOS 

porter une troisième santé ? Jamais deux sans 
trois... 

— Laquelle, monsieur ? 

— La santé de celui qui a ouvert une si belle 
carrière, la santé du privilégié qui, le premier 
a reçu les faveurs de la bien-aimée de ce pauvre 
monsieur de Sabradiel. On doit le connaître... 

— Monsieur, — répondit sèchement le général 
Gamundi, — c'est en son honneur que nous avons 
d'abord élevé nos verres. 



CHAPITRE II 



JOURNAL DU MARQUIS DE LLOBREGAT 

Durango, jeudi 6 janvier 1876. 
Rien. 

Samedi S janvier. 

Soirée des plus agréables. On a pris le thé che;;? 
la duchesse du Tech- La vieille madame de Lahir- 
rigoyen s'est mise au piano. J'ai valsé avec la 
duchesse qui m'a dit que je dansais comme un 
jeune homme. C'est une femme supérieure. Je 
ne crois pas un mot des histoires qu'on débite 
sur son compte et comme quoi, avec Setubal, 
et Gurowsky... De l'envie et de la méchanceté ! 

Sa Majesté n'a fait qu'entrer et sortir. Je lui 
ai vu l'air soucieux. Dame ! Pérula est obligé à 
un nouveau regroupement de ses forces, toujours 
plus à l'ouest. Si cela continue, on arrivera à 
entendre le canon d'ici. Comme c'est amusant ! 
Ces militaires sont réellement au-dessous de tout. 

Il y a aussi l'affaire du nonce qui ne contribue 
pas à mettre Don Carlos de bonne humeur. I^ 



148 ' POUi. DOS CARLOS 

pape hésite toujours à se faire représenter 
auprès de notre gouvernement. Aussi Pie IX n'a- 
t-il pas ici une très bonne presse. Moi, je pense 
que ces affaires sont plus complexes qu'on ne le 
croit. Pie IX est parrain d'Alphonse XII. Quoi 
qu'il fasse, il mécontentera son monde. On a tôt 
fait de lui jeter la pierre... Il faut se mettre à la 
place de cet homme, que diable ! 

Dimanche 9 janvier. 

Très gracieuse attention de Louis de Joantho. 
J'ai reçu ce matin de Biarritz un splendide por- 
tefeuille de maroquin havane. Il porte, sur sa face 
interne, gravé en or : 

MARQUIS ANTONIO DE LLOBREGAT 

MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, 

DES BEAUX-ARTS ET DES CULTES 

DE S. M. CHARLES VII 

D. P. R. 

J'ai eu une joie d'enfant à y enfermer diverses 
affaires contentieuses, ainsi qu'un projet accor- 
dant aux casinos la personnalité civile. Trop fati- 
gué pour travailler ce soir. A demain les affaires 
sérieuses. 

Mardi 11 janvier. 

Journée très absorbante. J'ai accompagné le 
Roi à l'Université d'Onate. Don Carlos tient à 
interroger les étudiants. J'ai dû passer ma nuit 
à préparer les questions qu'il leur poserait. Une 
par chaire. Cocmme il y a déjà quatre chaires à 



POUR DON CARLOS 1^9 

l'Université d'Onate, une de théologie, une de 
jurisprudence, une de droit canon et une de phi- 
losophie, on voit que l'élaboration d'un pareil 
voyage n'est pas une sinécure. Heureusement que 
j'ai des livres. En philosophie, les universaux ont 
toujours bon dos. Pour la jurisprudence. Don 
Carlos interroge sur la Pragmatique sanction de 
1832. C'est une question qu'il a de bonnes raisons 
pour connaître, puisque c'est cet acte infâme qui 
l'a écarté du trône. Pour la théologie, le Syllabus 
et l'encyclique Quanta Cura ont fait les frais. 
Mais, pour le droit canon, je n'ai rien pu trouver, 
rien. Don Carlos m'a fort aimablement excusé. 
II a dit qu'il poserait des questions tirées de son 
propre fonds. C'est ce qu'il a fait. 

Pendant le voyage de retour, après lui avoir 
présenté mes très humbles félicitations, j'ai ex- 
posé à Sa Majesté mes idées relativement à l'en- 
seignement supérieur. Sur quatre chaires que 
compte l'Université d'Oiïate, il y a quatre profes- 
seurs ecclésiastiques. C'est, à mon avis, une 
proportion trop élevée. Je suis le dernier à 
méconnaître les bénéfices que nous devons à 
l'Eglise, mais il est des courants qu'on ne re- 
monte pas. C'est ce que j'exposais à Don Carlos, 
avec toute la persuasion dont je suis capable. 
Le Roi m'écoutait d'un air lointain, en hochant 
la tête. Visiblement, il avait d'autres sujets de 
préoccupation. Cette maudite guerre, sans doute... 

Jeudi 13 janvier. 

Je peux me rendre cette justice. Avant-hier, en 



150 POUR DON CARLOS 

voyant le Roi si absorbé, je me doutais de quelque 
chose. Mais pouvais-je soupçonner l'objet véri- 
table des soucis de Sa Majesté ! Réellement, les 
rois ne sont pas faits d'une autre pâte que le com- 
mun des mortels. Il y a là, je crois, matière à 
réflexions profondes et d'une mine encore peu 
exploitée. 

Ce matin. Don Carlos m'a fait appeler. Dans 
l'antichambre, j'ai rencontré Corazon, son petit 
serviteur nègre. Corazon était vêtu de noir et or. 
Quand Corazon est vêtu de noir et or, c'est que 
son maître est triste. Je suis entré en me com- 
posant une mine de circonstance. 

Don Carlos était à sa table de toilette. Il passait 
dans sa belle barbe un petit peigne d'écaillé, en 
poussant de profonds soupirs. Son loup familier 
était couché à ses pieds. Je n'aime pas cet animal: 
quand on parle au Roi, il rôde autour de vous. 
On a beau savoir qu'il est apprivoisé, on ne peut 
s'empêcher de le surveiller. Et l'on a l'ennui de 
voir le Roi rire sous cape de votre embarras. 

Mais, aujourd'hui. Don Carlos ne semblait pas 
disposé à s'amuser de ce petit manège. 

— Est-ce toi, Antonio ? — m'a-t-ii dit, quand 
la porte s'est ouverte. — Assieds-toi, mon ami. 

J'ai obéi. Nous sommes restés ainsi cinq bonnes 
minutes, lui, le dos tourné, continuant à peigner 
sa barbe avec de gros soupirs, moi immobile, 
prenant bien garde à ne pas troubler ses médi- 
tations. 

Il s'est levé, est venu à moi : 

■ — Antonio, a-t-il dit en me prenant les mains. 



POUR DON CARLOS 151 

— les Llobregat, je le sais, sont fidèles. Depuis 
Sanche IV le Brave et Henri III le Malade, ils se 
sont, corps et âmes, dévoués à la dynastie catho- 
lique. Jure que tu es prêt à mettre tes pas dans 
les pas de tes ancêtres. 

Les larmes aux yeux, j'ai juré. En cette minute, 
Charles VII m'eût demandé d'aller prendre Bilbao 
que j'aurais juré. Dans ces moments de grande 
émotion, on jure toujours, d'enthousiasme. L'en- 
nui vient après, avec la réflexion. 

— Brave Antonio ! Antonio de mon cceur ! — 
a dit Sa Majesté. 

Et elle m'a embrassé. 

— Ordonnez, Sire, ordonnez ! — ai-jc dit. 
Il a répété. 

— Brave Antonio ! Antonio de mon cœur# 

Et moi, pleurant d'émotion, je comprenais 
combien il y a peu de mérite d'être un héros. 

Fixement, alors, le Roi m'a regardé. Son regard 
languissant s'est fait scrutateur et dur. 

— Tu me jures le secret, Antonio ? 

— Je le jure. Sire, — ai-je dit, un genou en 
terre. 

Il m'a relevé avec une grande bonté. 

— Eh bien, écoute, alors. 

Il s'est écroulé dans son fauteuil, a caché ses 
yeux de ses belles mains. 

— Antonio, c'en est fait ! Ton maître est 
amoureux. 

— Vous, Sire ? — ai-je dit, surpris. 

— Depuis peu de temps, mais pour toute ma 



152 POUR DON CARLOS 

vie. J'aime, que dis-je ? aimer, j'idolâtre made- 
moiselle de Mercceur. 

» Mademoiselle de Meroœur est cette jeune 
Française qu'Allegria Detchart a conduite ici, il 
y a un uiois environ, après l'afTaire de la sous- 
préfecture de Villeléon. Je ne l'ai vue qu'une fois, 
un dimanche, à la grand'messe. Elle m'a paru 
effectivement d'une beauté parfaite. 

— Eh bien, Sire ! — ai-je fait, d'un petit air 
égrillard. 

— Idiot ! — a-t-il dit, mais sans nulle inten- 
tion de me froisser, — tu ne comprends donc ni 
l'importance de ma flamme, ni tout ce qui vient 
à sa traverse. 

— Vous êtes le Roi ! 

—•Je suis le Roi, je suis le Roi, c'est entendu, 
— a-t-il répondu nerveusement. — Ah ! pauvre 
Antonio, comme je t'envie ! On voit bien que tu 
n'as jamais aimé. 

Dans mon for intérieur, j'ai souri. On voit bien 
que le Roi ignore tout de la liaison que j'eus, en 
1849, à l'époque du ministère Cléonard, avec 
Luisita, cette charmante ballerine. Don Carlos 
était bien jeune, alors, mais, depuis, il aurait pu 
en entendre parler. La chose, en son temps, a 
fait assez de bruit, à Madrid et ailleurs. 

Je me suis borné à dire : 

— Puis-jc demander à Votre Majesté quel est 
l'cAstacle auquel elle fait allusion ? 

— Il n'y en a pas un. Il y en a vingt, — a-t-il 
fait avec un grand geste de lassitude. — D'abord, 
Ja duchesse de Torrès-Vedras. Tu ne -peux pas ne 



POUR DON CARLOS 153 

pas savoir que Doiîa Juana m'a honoré de ses 
faveurs... 

— On pourrait charger le duc d'une mission 
auprès d'une cour chrétienne, — ai-je murmuré. 

— Pour que, passant à Pau, Dofia Juana de- 
mande audience à la Reine Marguerite, — a 
répondu Don Carlos en haussant les épaules, — 
et qu'elle lui remette mes lettres. 

— Votre Majesté a écrit ? 

— J'ai écrit. Naturellement. J'ai écrit. Ah ! 
pauvre Antonio ! On voit que tu n'as jamais 
aimé. 

— Qu'y a-t-il encore ? 

— Il y a... il y a Allegria. 

— Elle est toute dévouée à Votre Majesté. 

— Je le sais parbleu bien. Mais elle est ce que 
tu sais. Lucile... mademoiselle de Mercœur habite 
avec elle à Durango : cette jeune fille s'est, de ce 
fait, irrémédiablement compromise. Après cela, 
malgré l'ancienneté de sa noblesse (elle est un 
peu ma parente, Antonio), comment yeux-tu 
l'admettre à la Cour ? 

— Cet argument est des plus sérieux, — ai-je 
fait, méditatif. 

— Ce n'est pas tout. Mademoiselle de Mercœur 
est fiancée. Elle est fiancée à ce monsieur de Pré- 
neste à qui on a joué la mauvaise farce de Ville- 
léon, et envers qui je me sens assez gêné. Il est 
venu s'établir ici, je ne sais pourquoi, puisqu'il 
s'est refusé à toutes les invitations que je lui ai 
fait tenir, dans l'espoir de me l'attacher, et que, 
d'autre part, il ne met pas les pieds, — ma police 



154 POUR DON CARLOS 

est bien faite, — dans la maison d'Allegria. Ce 
garçon est une énigme. 

— Et puis. Sire ? 

— Et puis, et puis, il y a Valdespina, il y a 
Calderon, il y a Dorregaray, il y a l'armée. Ces 
gens-là ne peuvent pas admettre que je ne sois 
pas tout le temps au milieu d'eux. Ils sont braves, 
certes, mais inintelligents à certaines choses. Ils 
ne savent pas quelle force on retire d'être aimé 
de celle que l'on aime, et que la guerre et la 
politique ont tout à y gagner. Mon aïeul Henri IV, 
du camp de La Fcre, écrivait des lettres d'amour 
qui le consolaient de ses vicissitudes, et lui ont 
permis de vaincre. 

— Vous vaincrez. Sire. 

— Je vaincrai plus vite et plus sûrement si 
mademoiselle de Mercœur m'aime, — a-l-il dit, 
taciturne. 

— Ah ! que ne puis-je, en cette occurrence, 
être d'une aide quelconque à Votre Majesté ! 

— Tu le peux, Antonio, tu le peux. 

— Moi, Sire ? 

— Toi, et c'est pour cela que je t'ai fait appe- 
ler. N'es-tu pas mon ministre des Beaux-Arts? 

— Je ne vois pas... 

— Et, comme tel, chargé de l'organisation des 
fêtes ? 

— Eh bien. Sire ? 

— Vieil enfant ! Tu ne comprends donc pas ? 
Je n'ai qu'un vœu, voir mademoiselle de Mer- 
cœur à la Cour. Mais je ne peux l'inviter à nos 
réceptions ordinaires. Toutes les pimbêches qui 



POUR DOX CARLOS 155 

y font florès crieraient au scandale, et, bien que 
représentant le principe absolutiste, je ne suis 
pas maître encore d'imposer sans frein ma vo- 
lonté. Pour que la présence de Lucile ne soulève 
pas de commentaires, il faut une fête quasi 
publique, une fête où mademoisele de Mercœur 
ne puisse pas ne pas être invitée. As-tu saisi ? 

— J'ai saisi. Sire. Mais si Votre Majesté m'au- 
torise une objection... 

— Dis... 

— Comment justifierons-nous cette solennité? 
Les jours qui viennent de s'écouler n'ont pas été 
particulièrement favorables à nos armes. 

— On peut fêter un anniversaire. Notre his- 
toire est remplie de dates illustres et que je 
trouve, pour ma part, qu'on n'a jamais assez 
songé à commémorer. Cherche. 

— Il y aura, le 12 février, un an que Votre 
Majesté a reçu les félicitations publiques de Sa 
Grandeur l'évêque d'Urgel. Peut-être que... 

— C'est un peu mince. Et puis, cette date est 
trop éloignée pour mon impatience. Nous som- 
mes le 13. Je ne veux pas attendre au delà 
du 31. Cherche. Cherche. Tu es aussi ministre 
de l'Instruction publique, il me semble. 

Vendredi H janvier. 

Le Roi est ailé aujourd'hui visiter les nouvelles 
lignes de Pérula, en compagnie du général Pla- 
nas, ministre de la Guerre, et du baron de 
Magnoac. J'en ai profité pour chercner la date 
qui pourra servir d'anniversaire à cette maudite 



156 POUR DON CARLOS 

fête. Je n'ai encore rien trouvé. Je suis furieux. 
Et, pendant ce temps, les affaires traînent, traî- 
nent... 

Dimanche 16 janvier. 

Il paraît que ce que Sa Majesté m'a confié dans 
le plus grand des mystères serait le secret de 
Polichinelle. C'est Gurowsky, le propre cousin 
de Don Carlos, qui me l'a révélé ce matin, à la 
grand'messe. Il m'a poussé le coude au moment 
où mademoiselle de Mercœur est entrée, en com- 
pagnie d'Allegria Detchart. Elles sont, entre 
parenthèses, bien belles toutes deux. 

— Il n'y a que vous, mon cher marquis, et 
la duchesse de Torrès-Vedras qui ne soyez pas 
encore au courant, — a pouffé Gurowsky. 

Je n'ai pas insisté, car je trouve que, décem- 
ment, il est d'autres endroits qu'une cathédrale 
pour une conversation de ce genre. Et puis, je 
pensais que Sa Majesté n'avait pas besoin de 
faire un appel aussi pressant à ma discrétion et 
à mon honneur pour me confier, en fin de 
compte, une histoire qui court les rues. 

Mardi 18 janvier. 

Je suis fait commandeur de l'Ordre de Char- 
les III. C'est Sa Majesté elle-même qui a tenu ce 
matin à m'en remettre les insignes. Je lui avais 
annoncé hier soir que j'avais enfin découvert 
une date susceptible d'être commémorée en 
grande pompe, celle du 30 janvier. C'est, en 
effet, le 30 janvier 1834 que Zumalacarreguy fil 



POUR DON CARLOS 157 

déterrer sur la côte de Biscaye un. canon de 
douze pouces qu'on y avait enfoui pendant la 
guerre de l'Indépendance. Ce fait, si on le consi- 
dère du point de vue symbolique, a son impor- 
tance : « C'est, en somme, la fête de l'artillerie 
carliste que nous célébrerons dans quinze jours «, 
ai-je dit au Roi.. II a vivement applaudi à mon 
initiative et vient de me donner aujourd'hui, avec 
la haute distinction sus-mentionnée, la marque 
palpable de son contentement. Il n'y a pas, au 
fond, de maître qu'on ait plus de joie à servir 
que Don Carlos. 

Un crédit de huit mille pesetas m'est ouvert 
pour l'organisation de la fête. J'ai en tête une 
décoration lumineuse du plus charmant effet. 
Pourvu qu'il ne pleuve pas le 30 janvier, mon 
Dieu ! 

Mercredi 19 janvier. 

Rien. 

Vendredi 21 janvier. 

Gros incident ce matin, au Conseil des minis- 
tres, et toujours à propos de l'alTaire en question. 
Je ne m'étais pas trop avancé en prononçant ù 
son sujet le mot de secret de Polichinelle. 

Le Roi, qui nous avait convoqués pour dix 
heures, comme d'habitude, s'est fait attendre 
jusqu'à onze heures. IL nous a alors dépêché 
Gurowsky pour nous dire qu'il ne pouvait venir, 
sans autre explication. Il y a eu un moment de 
silence, pendant lequel je suis resté immobile, 



lôS POLK DON CARLOS 

très gêné, l'œil fixé sur mon beau portefeuille 
neuf. 

Ce silence, Viiîalet, le jDremier, l'a rompu. 

— Cela ne peut durer ainsi, — a dit le minis- 
tre des Affaires étrangères. — Il faut avoir avec 
Don Carlos une explication loyale. Qu'il renvoie 
cette femme. S'il n'y consent pas, nous aviserons, 
nous-mêmes, discrètement, à lui faire quitter 
Durango, puis le royaume. Il y a des cir- 
constances où il faut prendre le parti d'un sou- 
verain contre lui-même. 

— Cette jeune fille est noble, — a dit le duc 
de la Rocca. — Il ne faut pas la soumettre à un 
traitement indigne d'elle et de nous. 

— Cela, — a riposté Viiîalet, — c'est une 
question d'application. Sur le principe, je pense 
que nous sommes tous d'accord. C'est votre avis, 
n'est-ce pas. Don Antonio? 

— Absolument, — ai-je répondu. — Croyez- 
vous que cette jeune fille ait été la maîtresse 
de Sa Majesté? 

— Je ne crois pas, — a dit le général Planas. 
— Nous le saurions déjà. 

— Je n'en sais rien, et j'ajoute que je m'en 
moque, — a repris Viiîalet qui, de son ancien 
métier de marin, a conservé une certaine rudesse 
de langage. — Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il 
faut que Don Carlos se ressaisisse, ou tout est 
perdu. Tenez, lisez ceci, le dernier numéro du 
Cuartel-Real, le journal de Tolosa : « Que notre 
Roi monte à cheval, qu'il veuille bien se montrer 
à la tête de ses troupes et, du même coup, l'en- 



PO un DON CAKLOS 150 

nemi sera balayé! » Quand on a, messieurs, une 
armée composée uniquement de volontaires, de 
telles adjurations sont moins des prières que 
des ordres. Général Planas, oseriez-vous répéter 
à nos collègues ce que vous a dit hier monsieur 
de Magnoac sur l'état d'esprit de l'armée qui 
défend Estella? 

Le ministre de la Guerre a baissé la tête. 

— Je suis absolument de votre avis, — a-t-il 
dit. — Il faut que cette Française parte. 

— La cause est entendue, — a dit Viiïale 

A ce moment, le comte del Pinar, ministre 
des Finances, qui n'avait encore rien dit, a fait 
cette brève déclaration : 

— Permettez, mes cbers collègues. La cause 
n'est pas entendue du tout. Ce qui doit rester 
entendu, si vous le voulez bien, c'est que nous 
ne ferons rien pour obtenir le départ de made- 
moiselle de Mercœur. 

— Comment! — s'est exclamé Vinalet. 

— Vous êtes fou. Don Ramon! — liie suis-je 
écrié. 

Le comte del Pinar a souri. 

— Je vais malheureusement vous 'prouver le 
contraire, Don Antonio. Tenez, quel est donc le 
papier qui dépasse de votre serviette? 

— C'est l'engagement de dépenses de huit 
mille pesetas nécessaires pour la fête du 30 jan- 
vier prochain, — ai-je répondu. 

— Je présume, messieurs, — a dit le ministre 
des Finances d'un air aimable, en se tournant 
vers les autres ministres, — que vous avez cha- 



I(i0 POUR DON CARLOS. 

cun dans voire portefeuille un placet analogue 
destine à votre serviteur? 

Ils ont tous fait un geste affirmatif. 

— Bon. Eh bien, regardez maintenant ce 
qu'il y a dans le mien! 

Brusquement, il a ouvert sur la lalȔc sa ser- 
viette. Il n'y avait, à l'intérieur, qu'un papier, 
un seul. II me l'a tendu. 

— Prenez cela. Don Antonio! SaVez-vous ce que 
c'est? 

— Un chèque! Et joli, ma foi. 

— Banque Gomez, Bayonne, — a lu le minis- 
tre des Finances. — Veuillez payer à l'ordre de 
monsieur le comte del Pinar ia somme de deux 
millions cinq cent mille francs. 

— Et c'est signé? 

— C'est signé : Lucile de Mercœur. Compre- 
nez-vous maintenant qu'il me paraisse assez dif- 
ficile de signifier à cette jeune fille qu'on l'a assez 
vue à Durango? — a conclu Don Ramon, en 
promenant autour de la table un regard ironique. 

— J'y vois, au contraire, une raison de plus, 
— a dit le duc de la Rocca, devenu très rouge. — 
Le Roi se doute-t-il que son Trésor est alimenté 
par la femme qu'il aime? De toute façon. Don 
Ramon, je vous trouve étrangement peu soucieux 
de l'honneur de votre maître. 

— Etrangement, — ai-je appuyé. 

Le comte del Pinar a haussé les épaules. 

— Messieurs, — a-t-il dit, de tels sentiments 
vous honorent, mais ils ne remplissent pas mes 
•coffres. Or, quand l'un de vous a besoin d'ar- 



POUR DON CAtlLOS JOÎ 

gent pour les nécessités de son déparlement, 
c'est bien au brave Don Ramon qu'il s'adresse, 
n'est-ce pas? Vous parliez tout à l'heure de la 
situation militaire. Voulez-vous deux mots main- 
tenant sur la situation financière? Elle est sim- 
ple. Séquestres et ventes ne produisent plus rien. 
Il y a un an, à pareille date, dix mille familles 
étaient soumises à l'impôt direct, à raison de trois 
douros par mois. Aujourd'hui, par suite des 
revers qui nous ont contraints à abandonner les 
deux tiers des terres assujetties, trois mille fa- 
milles à peine paient, et avec quelles difficultés, 
la capitation. Nous avions huit postes de douanes, 
nous n'en avons plus que trois, et qui rapportent 
trois fois moins. Or, pendant ce temps, nos 
dépenses n'ont cessé de s'accroître. A l'heure 
actuelle, messieurs, toutes nos autres ressources 
étant à peu près taries, le budget de Sa Majesté 
repose sur les contributions volontaires de deux 
femmes, Allegria Detchart, qui aura payé la moi- 
tié de cette guerre, et mademoiselle de Mercœur. 
Ceci absolument entre nous, mademoiselle de 
Mercœur ayant exprime le vœu formel que sa 
participation demeure secrète. 

Nous nous sommes regardés en hochant la 
tête. 

— Deux millions ont déjà été versés par elle, 
— a continué notre collègue. — J'ai engagé à 
peu près la totalité des deux millions et demi 
que représente ce chèque. Je tiens à vous dire, 
messieurs, que si une démarche intempestive ve- 
nait à m'empêcher d'encaisser cette somme, il 

1! 



162 POUR DON CAP.LOS 

ne mé resterait plus, en remettant ma démissioil 
à Sa Majesté, qu'à proclamer la taillite des 
finances royales. 

Personne n'a dit mot. Le duc de la Kocca 
était très pâle. 

— Vous m'avez compris, messieurs, — a con- 
clu Don Ramon. -^ A présent, que chacUn de 
vous me remette ses demandes de crédits extraor- 
dinaires. Pour aujourd'hui encore, nous pou- 
vons y faire face. Vous d'abord, Don Ailtonio. 
C'est huit mille pesetas qu'il %'ous faut? 

— Huit mille pesetas, — ai-je dit, la gorge 
serrée. 

— Pour la fête ({Ue lé Roi désire offrir en 
l'honneur de mademoiselle de Mercœur, n'est-ce 
pas? Bon, bon, vous les aurez. Et tâchez, c'est 
bien le moins, que cette jeune fille en ait pour 
son argent. 

Dimanche 30 janvier. 

C'est aujourd'hui qu'aurait dû avoir lieu la 
fête. Mais, hier, les libéraux ont emporté Ville- 
Réal, tête de nos lignes de défense. Que de travail, 
que de soucis pour rien! 

Tolosa, lundi 7 février. 

C'est on ne peut plus ennuyeux. Nous avons 
dû quitter Durango, dont l'armée libérale s'est 
emparée avant-hier. Le Quartier Rojal est main- 
tenant installé à Tolosa. Je pouvais penser que, 
vu les événements. Don Carlos abandonnerait 
son idée de fête. Il y tient plus que jamais. Elle 



POUR DOX CARLOS 163 

doit avoir lieu ici, le jeudi 17 février. A moi de 
trouver l'anniversaire à célébrer. Comme c'est 
facile! Les militaires croient qu'il n'y a qu'à 
perdre, reprendre et reperdre les villes. A nous 
autres ensuite de nous débrouiller! 

Deux de mes voitures sont égarées. L'une por- 
tait les tentures, l'autre les girandoles. En outre, 
ici, les dimensions des locaux sont différentes. 
Il faut rogner, ajouter. On ne peut s'imaginer les 
difficultés qu'il y a à organiser un gala de façon 
à peu près convenable, quand on bat en retraite. 

Samedi 12 février. 

Tout finira par être en place pour le 17, à force 
d'ingéniosité de ma part. 

Lundi Uf février. 

Elguéla a été prise hier. Quelle incurie dans 
notre haut commandement! J'ai obtenu à la 
cathédrale un baldaquin de soie mauve, du plus 
bel effet. Ce sera pour l'escalier. Le Roi m'a vive- 
ment félicité. Il ne tient plus en place. 

Mercredi îù février. 

Kien. 



CHAPITRE III 



UNE SOIHLE AU gUARTlEK ROYAL 

Dans la chambre où tous trois s'étaient réunis, 
après le dîner, parce qu'il y avait un grand feu 
de bûches. Don Inigo achevait de prendre son 
café en fumant sa pipe. Allegri» se taisait, ainsi 
que Lucilc. 

Dehors, il neigeait. De lourds nuages ocellés 
passaient à toute vitesse sur la lune. 

Huit heures sonnèrent. 

— Et maintenant, avec votre permission. Don 
Inigo, nous resterons seules, — dit Allegria. — Le 
landau qui doit conduire mademoiselle de Mer- 
cœur au palais sera là à dix heures. Elle a à se 
préparer. 

L'archiprêtre honoraire obéit et jeta en se reti- 
rant un coup d'œil admiratif sur le lit où était 
étalée la robe qu'allait revêtir Lucile... 

Un chaud jour d'août 1873, alors qu'il venait, 
sous l'arbre sacré de Guernica, de prêter le ser- 
ment de respect aux fueros, Don Carlos était 



POUR D0\ CARLOS 1G5 

assis près de son balcon, regardant avec ivresse 
son beau royaume vallonné. Autour de ses genoux 
se serraient les bras nus d'Allegria. Plus svelte et 
brun que le Bacchus du Gange, le jeune prince 
ne laissait son regard quitter le doux paysage vas- 
congade que pour le reporter sur son altière 
sujette. 

— Tu seras au palais, à Madrid, le jour de 
mon couronnement, disait-il. 

— ,Je n'en demande point tant. Sire. Ah! seu- 
lement t'apercevoir de loin, dans l'église cathé- 
drale, sceptre en main, parmi l'encens, et moi- 
même perdue dans la foule! 

— Tu seras à mon couronnement, — répétait 
le prince avec force, — et le soir, au palais, à la 
fête qui suivra. Tu te promèneras dans le Salon 
des Ambassadeurs, de velours rouge à ganses 
d'or; tu t'assiéras dans le Salon de Charles III, 
bleu et argent; tu me verras dans le Salon du 
Trône, sous le dais qu'entourent des lions dorés 
et des statues de bronze noir... Foi de Carlos, si 
l'étiquette de la cour espagnole doit fléchir, ce 
sera en faveur de la fille de Pierre Detchart. Son 
roi lui doit bien cela. 

Il la baisa au front. 

— Tu peux, dès maintenant, songer à la robe. 
Elle sera, cette robe, portée à ma cour, un soir... 
Charles VII t'en donne sa promesse formelle. 

Allegria avait obéi. Et c'était cette toilette, 
qu'elle avait imaginée alors dans un orgueilleux 
enthousiasme, qu'allait, ce soir, revêtir mademoi- 
selle de Mercœur. 



ÏOG POUR DON CARLOS 

Upe espèce de tunique noire, très ample, très 
simple, mais d'un tissu merveilleux, une soie sou- 
ple et drue, à reflets tour à tour tendres et métal- 
liques. La serrant à la taille, cette robe, une cein- 
ture, large d'un travers de main, une pesante 
ceinture, toute de perles et d'améthystes alter- 
nées. Pas d'autre ornement, rien. 

Allegria s'approcha de Lucile. Sans mot dire, 
avec d'infinies précautions, elle la dévêtit. Sur les 
épaules nues, elle dénoua les immenses cheveux 
pâles. 

Beauté de Lucile. De quoi procède-t-elle? Fou 
qui, sur la foi de ce qui précède, croirait que c'est 
uniquement d'une grande indifTérence lasse et 
triste, et du spcret qui dort ^ans les lîics mauves 
des cimes, moins glacés et purs que ne le sont les 
yeux de mademoiselle de Merc^ur. Il est vrai que 
ce que l'on voit d'abord chez Lucile, c'est cette 
lassitude et cette tristesse. Ce n'est qu'ensuite 
qu'on s'aperçoit qu'elle est belle. 

En deux nattes tombant jusqu'aux pieds, Alle- 
gria divisa la chevelure éparse. Droite au milieu 
de la pièce, ses longs bras d'argent pendant sur la 
tunique noire, avec sa barbare ceinture de pier- 
reries, mademoiselle de Meroœur fut alors pareille 
à ces vierges wisigothes qye des envoyés à poil 
roux venaient jadis chercher dqns Burgos, pour 
les jeter ensuite en pâture, reines désemparées, 
à quelque brutal dynaste d'Austrasie. 

Ramenant les deux tresses, Allegria les tordit, 
les aplatit, les arrondit autour du front enfantin 



POUR DOX CARLOS 167 

en forme de calotte d'or. Puis, elle se recula pour 
mieux contempler son œuvre. Sous le flamboyapt 
regard triomphal, Lucile baissa les yeux. 

— Tu ne regrettes rien? — murmura-t-elle. 
L'autre haussa les épaules, 

— Assieds-toi, ■ — se borna-t-elle â dire, brus- 
quement, lui désignant une chaise, au coin de la 
cheminée. 

Et elle se mit à lui pol^r les ongles. 

Mademoiselle de Mercœur posa sa tête sur la 
belle épaule d'ambre de sa compagne. AUegria ne 
la repoussa pas. 

Un roulement lointain. 3ous les fenêtres, un 
clair carillon de grelots. Allegria alla à la vitre. 

Sur le tapis de neige, une voiture était arrêtée. 
A la lueur des deux lanternes, on apercevait le 
cocher, énorme et galonné. Un grand laquais se 
tenait debout auprès de la portière. 

— Ah! — dit Allegria, — le propre çarosse 
de Don Carlos. 

Elle ajouta, avec un frisson de joie haineuse : 

— Cette pauvre duchesse de Torres-Vedras ! Ce 
soir, elle sera peut-être obligée de se rendre à pied 
au palais ! 

Elle saisit par les mains Lucile effondrée sur sa 
chaise, la releva, l'entraîna au milieu de la cham- 
bre. Prenant une lampe, elle la regarda de nou- 
veau, puis elle l'enveloppa dans un large man- 
teau bleu de nuit, doublé de soie blanche. 

Mademoiselle de Mercœur se laissait faire. 

— Tu ne regrettes rien? dit-elle encore, dans 
un souffle, les yeux baissés. 



168 POLIl DON. CARLOS 

— Rien, — dit Allcgria. 

Elle reprit, d'une voix plus douce : 

— Tu vas danser avec le Roi, Lucile. Quand il 
t'entraînera, sous les regards envieux des hom- 
mes, haineux des femmes, sa main et la tienne 
seront au niveau de tes yeux. Tu verras à son poi- 
gnet une petite cicatrice hlanche. Regarde-la bien, 
Lucile, et songe alors à ton amie, ma bien-aimée. 

Elle avait repris son ton rude. 

— Et maintenant, va. 

Par la vitre embuée, Allegria vit, dans un halo, 
les deux lanternes disparaître. Elle resta debout 
contre la croisée jusqu'à ce que les traces des 
roues eussent sombré sous la neige. Alors, elle 
revint vers le feu, s'assit sur une chaise basse, et, 
le front appuyé au marbre de la cheminée, elle 
ne bougea plus. 

On avait frappé à la porte. 

— Entrez, — dit-elle, morne. 

— Toutes mes excuses, mademoiselle. 
Allegria se retourna en sursautant. M. de Pré- 

neste venait de pénétrer dans la chambre. 

— La porte de la rue était ouverte, — dit-il 
avec un sourire. — Je n'ai trouvé que Don liîigo, 
ronflant, la tête sur la table, entre un verre de 
punch et une réussite. Je n'ai pas voulu réveiller 
ce digne prêtre, ni déranger Maïpurc. Je suis 
monté: madeinoiselle, je vous réédile mes 
excuses. 

Il était en costume de cheval. Il se débarrassa 
posément de son manteau, de ses gants, de sa cra- 



POUR DON CARLOS 1G9 

vache. Il apparut alors, mince et j^âle, d'une 
pâleur qui contrastait bizarrement avec son atti- 
tude dégagée. 

11 prit une chaise qu'il porta au coin de la che- 
minée. Allegria s'était levée. 

— Que voulez-vous? — demanda-t-ellé briève- 
ment. 

— ■ Vilain temps, — répondit-il, s'étant assis, 
sans plus de façons. — Heureusement que ce bon 
marquis de Llobregat a eu l'idée de faire disposer 
un tendelet au seuil de l'escalier d'honneur. Sans 
cette précaution, les belles invitées de Sa Majesté 
auraient eu à déplorer des désastres à leurs toi- 
lettes. Pluie et neige sont de mauvaises choses 
pour le satin et la soie. 

Sur le dossier de sa chaise, les mains d'Allegria 
tremblèrent. 

— Que voulez-vous? — répéta-t-elle. 

— Mon Dieu, c'est très simple, — fit-il. — Je 
me suis dit : « Ce soir, grande fête, au palais. Ni 
mademoiselle Detchart, ni moi, ne sommes, pour 
des motifs différents, conviés à ces réjouissances. 
Montrons à ceux qui nous ont volontairement 
oubliés que nous avons en nous assez de res- 
sources pour faire fi de cette omission. Passons 
la soirée ensemble. » Telle est, chère mademoi- 
selle et amie, la petite manifestation de dignité à 
laquelle je me permets de venir vous inviter. 

Elle le regarda, essayant d'obtenir que son 
regard croisât le sien. Elle ne put y parvenir. 
C'était aux jeux des flammes dans l'âtre qu'il 
paraissait uniquement s'intéresser. 



170 POUR DON' CARLOS 

— A votre aise, — dit-elle. 
Et elle se rassit. 

Sans échanger un mot, ils restèrent ainsi un 
quart d'heure. Au dehors, le vent s'était mis ù 
souffler avec rage. On voyait sur la vitre blême 
tourbillonner l'essaim fantastique des flocons 
noirs. 

— Vilain teifips, bien vilain temps, — fit M. de 
Préneste, sur le même ton d'insupportable ama- 
bilité. 

Il sifflotait maintenant un air de chasse. 

Allegria était trop fine pour n'avoir pas aussi- 
tôt deviné où il voulait en venir avec cette cascade 
de mufleries. A un éclat! 

« Non, non, se répétait-elle, les lèvres serrées. 
Tu y perdras ta peine. Ce n'est pas moi qui com- 
mencerai. » 

Et, immobile, elle regardait, elle aussi, bondir 
les petites flammes courtes. 

Soudain, la voix d'Olivier s'éleva, une voix 
changée, rauque, sourde. 

— Allegria... — dit-il. 

Elle eut un tressaillement de joie, qu'elle ré- 
prima. Elle avait gagné. Alors, elle se raidit 
davantage, dans l'angoisse de l'attente, 

— Allegria... — répéta-t-il. 

Et sa voix ressemblait maintenant à une 
plainte. 

— Quoi? — fît-elle, très bas. 

Il n'avait pas bpugé, les yeux toujours fixés sur 



I 



POUR DON CARLOS 171 

le feu. Elle l'ob-serva. Elle vit que ses épaules, 
imperceptiblement, tremblaient. 

— Allegria, — jnurmura-t-il, sans se retour- 
ner, — j'ai fait de nouvelles connaissances. 

— Ah!— fiL-elIe. 

Elle était pâle comnie une morte. Mais sa voix 
restait calme. 

— Qui, par exemple? 

— Le commandant Romeral, du premier 
bataillon de Biscaye. 

— Ah! Et puis? 

— Le capitaine Tharsis, ûu deuxième Alavais. 

— Et puis? 

— Le duc de Santurce, lieutenant aux Gardes. 

— Et puis? 

— Le capitaine de Penhg Verde, également aux 
Gardes. 

— Et puis? 

Les épaules d'Olivier se soulevèrent... 

— Juan Arquillo, simple soldat au premier 
Alavais. 

— Et qui encore? 

— Le comte de Montera, toujours des Gardes. 

— On t'a trompé, — dit Allegria avec calnie, 
— si on t'a dit que j'ai été la maîtresse du comte 
de Montera. C'est faux. 

Tl se retourna. Il y avait sur son visage un 
afTreux sourire d'ironie et de désespoir. 

— Reste à cinq, — dit-il. 
Elle ne répondit pas. 

— Reste à cinq, reste à cinq! — reprit4I avec 
une âpre exaltation. Avec les neuf que je connais 



172 POUR DON CARLOS 

déjà, cela fait bien quatorze, n'est-ce pas? Com- 
bien m'en manque-t-il encore? 
Dans un rire navrant, il répéta : 

— Combien m'en manque-t-il encore? 

Ils étaient debout tous les deux, face à face. 
Elle, immobile, continuait à se taire. 

— Allegria! — dit-il, dans un sanglot... 

Héautonlimoroumenos. Qu'a donc à se torturer 
ainsi Olivier de Préneste? Comment un simple 
voyage en Espagne, dans des circonstances un 
peu spéciales, je l'admets, a-t-il suffi pour trans- 
former ainsi ce ponctuel et correct jeune homme? 
On ne pensait pas qu'il pût connaître d'autres 
émotions que celles, très réduites, qu'on éprouve 
dans une palombière, quand sur les arbres d'alen- 
tour vient s'abattre avec fracas le vol des beaux 
oiseaux violacés. Un simple voyage, vous dis-je, 
quelques incidents, et voici un homme qui ne se 
reconnaît plus lui-même. Sans ces péripéties, 
aucune de ces fleurs n'eût germé, sous l'odeur 
desquelles il défaille présentement. Sans elles, 
c'est-à-dire le hasard, rien. Analyse? Introspec- 
tion? Un moulin qui tourne ù vide. Un serpent 
qui mord sa queue. 

— Allegria! — répéta Olivier. 

A présent, il suppliait. Comme elle continuait 
à se taire, il osa lever les yeux, la regarder. 

Elle était émue, à n'en pas douter. Il voulut 
lui prendre la main. Elle recula brusquement. 

— Laisse-moi, — dit-elle. 



i'UL'R DON CAHLOS 173 

• ii y avait de l'effroi dans ces paroles, de l'hor- 
reiir presque. Une sourde frénésie, mêlée au senti- 
ment d'une Injustice flagrante dont il était la vic- 
time, commença à s'emparer d'Olivier. Il marcha 
sur la jeune femme. Il vit dans les yeux d'Allegria 
({uclque chose de si farouche qu'il frissonna. 

— Où est Lucile? — balbutia-t-il. 
Pourquoi posait-il cette question, la dernière à 

poser, lui qui d'ailleurs savait fort bien où était 
niadc;moiselle de Meroœur? Il l'ignorait, il perdait 
la tête. 

Mais déjà Alkgria, dont il tordait les poignets, 
était toute secouée d'an rire sauvage. 

— Dans les bras de Don Carlos. Ah! ah! ah! 
ah! Dans les bras de Don Carlos... Et c'est moi 
qui l'y ai envoyée. 

— Que m'importe ! — murmura Olivier, blême. 

— C'est moi, moi qui l'y ai envoyée, — répé- 
tait-elle, essayant de dégager ses minces bras 
martyrisés. 

Et lui, haletant, la serrant plus fort, l'attirant, 
répétait : 

— Que m'importe ! Que m'importe ! Que m'im- 
porte! 

Il avait maintenant contre sa bouche la tête 
aux courtes boucles. A l'oreille de la jeune femme, 
il murmurait des paroles saccadées. 

Elle poussa un grand cri de détresse. 

— Jamais! 

En même temps, d'un mouvement désespéré, 
elle avait réussi à lui échapper. Interdit, muet, il 
restait là, haletant. 



174 POUR DON CAIÎLÔS 

— Jamais! Jamais! 
Elle martela : 

— Quand même, à toi tôiit seul, tu aurais pris 
Bilbao, Pampeliine et la Carràscal, jamais, tU 
m'entends bien? jamais! 

— Ah ! — hurla-t-il, — plutôt le soldat Juan 
Arquillo, n'est-ce pas? 

Et il se fuâ l^ur elle en proférant d'ignobles 
injures. 

Un coup de craVdche, lancé à toute volée, en 
plein visage, ne l'arrêta pas. A bras le corps, il 
l'étreigiiit. Oh! la hidetise scèile! Le Contact des 
souples reins dêctlplait sa frénésie. Il râlait d'hor- 
ribles mots d'amour et de haine... Et tout à coup, 
il la lâcha. Un carillon venait de retentir au rez- 
de-chaussée. 

Parvenant à dégager, une seconde, un de ses 
bras, Allegria avait tiré un cordon de sonnette. 

Maintenant, Olivier était immobile au milieu 
de la chambre. 

Elle, Itii tourhàht le dos, le front collé au 
marbre de la cheminée, elle avait repris l'attitude 
où il l'avait trouvée en arrivant. Rieh ne sem- 
blait s'être passé. 

Des pas dans l'escalier. Maïpure parut sur le 
seuil de la porte. 

— Reconduis monsieur de Préneste — dit-cllé 
sans se retourner. 

A présent, Olivier est dans la rue, son chapeau 
à la main, son manteau sur le bras. ÏI recom- 
mence à neiger. La ville est sinistre et déserte. 



I 



POUR DON CARLOS 175 

Uu pauvre chien, un chien perdu, a suivi un mo- 
ment M. de Préneste. Mais il a vite compris qu'il 
n'y avait aucune attention à attendre de ce prome- 
neur, et il s'est éloigné humblement, ombre falote 
sur la neige que ses misérables petites pattes 
trouaient de trous noirs. 

Olivier a longé les quais, entre lesquels bouil- 
lonnait une rivière invisible, — l'Oria, il l'a sU 
plus tard. Puis, il a quitté les quais. Il » reconnu 
des rues dans lesquelles il était déjà passé. Sur 
une place, il a vu une maison violemment éclai- 
rée. Il a marché vers cette lumière. Il s'est trouvé 
devant le baldaquin de soie mauve, le fameux 
baldaquin du marquis de Llobregat* Les vitres 
se reflétaient sur la neige, faisant briller ses petits 
cristaux. 

— Ahî Don Catlos! Don Carlos! — sourit-iU 
— toi que je trouve à l'intersection de toutes 
mes peines, qu'elles aient nom Lucile ou Alle- 
gria, Allegria ou Lucile... Eh! mais! je vais entrer 
et aller te tirer par ta belle barbCi 

Grelottant de froid, il rit tout seul sur la place 
vide. 

« Monsieur Buffet «'y cMfipfendra plus rien, 
pense-t-il. Et les gauches... colrime elles vont être 
ravies! » 

Il entre. 

Dans l'antichambre, sitôt la porte passée, il se 
heurte à un officier de service. 

— Bonsoir, monsieur^ — fait-il aimablement. 
L'officier le regarde sans surprise apparente. 

— Bonsoir, monsieur, — répond-il en français. 



17H pui i\ i)-o\ t.viiLus 

Vous accompagnez monsieur de Magnoac, sans 
doute? 

« Ah! monsieur de Magnoac est ici, se dit Oli- 
vier. Encore un avec qui je ne serais pas fàclic 
de régler un petit compte. » 

Il répond avec aplomb : 

— J'accompagne, en effet, monsieur de Ma- 
gnoac. 

— Monsieur de Magnoac est en conversation 
avec le duc de la Rocca. Voulez-vous l'attendre 
dans ce salon? Je vais vous faire donner de la 
lumière. 

— Inutile, — dit Olivier impertubable, — mon- 
sieur de Magnoac n'en a pas pour longtemps. 

Le salon où son interlocuteur vient de le lais- 
ser seul est, en effet, très sombre. Mais au fond, 
sous une porte, il y a une raie lumineuse. Olivier 
va à cette porte. On parle dans la pièce à côté. La 
soirée du Club des Osselets n'est pas si éloignée 
qu'il ne puisse reconnaître la voix de celui qui l'a 
engagé dans toutes ces aventures, qui n'ont ni 
queue ni tête. 

Sans bruit, M. de Préneste entr'ouvre la porte. 
Il sera dit que ce soir il n'aura pas cessé de se 
conduire avec la plus complète incorrection. 

C'est, en effet, M. de Magnoac qui cause avec 
le duc de la Rocca. 

— Impossible, je vous le répète, impossible, 
mon cher baron, — dit le duc. 

— Et moi, je vous dis, monsieur, qu'il faut 
que je voie Sa Majesté à la minute, — dit M. de 
^Tnanoac. 



POUR DON CARLOS 177 

La voix du vieux gentilhomme, tour à tour, 
implore et menace. 

— Sa Majesté ne peut quitter, en ce moment, 
SCS invités. Et, d'autre part, l'étiquette, votre 
tenue... 

M. de Magnoac est, comme Olivier, en tenue 
(le cheval et crotté sur toutes les coutures. 

— L'étiquette, monsieur de la Rocca, vous 
entendez bien, je m'en moque. Si je ne vois pas le 
Roi immédiatement, dans huit jours, dans qua- 
tre, peut-être, il n'y aura plus ni étiquette, mon- 
sieur, ni grand chambellan, ni Roi même, sinon 
le roi Alphonse. 

— Vous exagérez, monsieur de Magnoac, 
allons, vous exagérez. La situation n'est pas à ce 
])oint... 

— La situation est désespérée, monsieur. J'ar- 
rive, je vous le répète, à franc étrier d'Estella qui, 
par quel miracle! tient encore. Ce n'est pas moi 
qui vous parle en cette minute. Je ne suis que le 
porte-parole du plus brave, du plus calme des 
généraux de Sa Majesté, de Don Carlos Calderon. 
« Allez, m'a-t-il dit, voyez le Roi, coûte que coûte, 
ramenez-le. Quand les libéraux vont se lancer sur 
nous pour l'assaut final, si l'armée ne voit pas son 
Roi à sa tête, le Roi n'aura plus d'armée. » Voilà 
ce que m'a dit hier Don Carlos Calderon. Chaque 
minute qui passe vaut un jour. Prenez vos res- 
ponsabilités, monsieur. 

Sa belle confiance paraît quitter le duc de la 
Rocca. 

— Je vais voir, je vais essayer, mon cher 

13 



:.." POUR DON CARLOS 

baron. Voulez-vous m'atlendre quelques instants. 

Resté seul, M. de Magnoac se promène de long 
en large. Derrière la porte, Olivier retient son 
souffle. 

Au-dessus de leurs tètes, l'orchestre se met 
à jouer les premières mesures d'une valse!... 

Le duc de la Rocca vient de réapparaître. Il a 
un air effroyablement gêné. 

— Eh bien? — interroge ardemment M. de 
Magnoac qui est allé à sa rencontre. 

— Sa Majesté, — balbutie le duc, — me charge 
ds vous dire combien elle est touchée, cpmbien 
elle serait heureuse... 

— Au fait! 

— Si vous consentiez à vous mettre en habit... 

— En habit! — clame M. de Magnoac, -r- en 
habit, monsieur le grand chambellan, pendant 
qu'à chaque minute que nous perdons ici un sol- 
dat tombe pour la légitimité ! 

Le duc de la Rooca esquisse un geste navré. 
Il y a un silence. 

— Je veux voir le Roi, — dit M. de Magnoac. 

— Le Roi ne peut, à cette heure, quitter ses 
invités, — répèle, sur un ton plus ferme, M. de la 
Rocca. — Mais demain, à onze heures... 

— Demain ! à onze heures ! — gémit le baron, 
— m^is vous ne comprenez donc rien? 

Le grand chambellan a un geste, un geste qui 
signifie qu'une telle insistance commence à être 
<léplacée. 

— Vï\e dernière fois, monsieur, — dit encore 
M. de Magnoac 



POUR DON CARLOS 179 

M. de la Rocca répond par un second geste, 
ferme et courtois : non. 

Le vieillard a pris son manteau, son chapeau, 
sa cravache. 

— Au revoir, monsieur de Magnoac. Demain 
matin, vers onze heures, vous pourrez... 

— Je repars à l'instant même pour Estella. 
Adieu, monsieur. Vous voudrez bien rapporter 
notre entretien à Sa Majesté. 

Sur la place, quand il est sorti du rayon lumi- 
neux du palais, M. de Magnoac s'arrête. 11 s'ap- 
puie à une muraille obscure. Il a un court sanglot. 

— Toute ma vie!,.. — murmure-t-il. 

Au même instant, quelqu'un le saisit par le 
bras. Il se retourne. A son oreille, une voix basse 
dit : 

— Emmenez-moi avec vous, monsieur. 



CHAPITRE IV 



LE MONTE-JURRA 



MM. de Préneste et <le Magiioac chevauchèrent 
toute la nuit. Ils avaient quitté Tolosa vers une 
heure. Vers trois heures, ils traversèrent les rues 
d'une ville- endormie, comme morte. 

Quand ils l'eurent dépassée, comme les sil- 
houettes des arhres sans feuilles remplaçaient de 
nouveau sur le ciel hl<;me les fantômes trapus des 
maisons, M. de Magnoac rapprocha son cheval 
de celui d'Olivier. Les bottes des cavaliers se tou- 
chèrent. 

— M'en voulez-vous beaucoup, monsieur? — 
murmura M. de Magnoac. 

C'était la première fois que, depuis leur sortie 
«de Tolosa, ils s'adressaient la parole. 

— Monsieur, — répondit, sans aucune nuance 
amère, M. de Préneste, — je ne vois pas bien à 
quoi rime cette question. Quand, machinant la 
petite comédie de Villeléon, vous m'avez com- 
plètement sacrifié à l'intérêt de la cause que 
vous servez, vous ne vous êtes pas embarrassé 



p 



POUR DON CARLOS 181 

de scrupules. Vous m'auriez alors, monsieur de 
Magnoac, de gaieté de cœur, tué de votre main. 
Or, maintenant, vous me demandez si j'ai contre 
vous de la rancune. Pour me parler ainsi, il faut 
qu'il vous soit venu des doutes sur la bonté de 
votre cause, ou, tout au moins, sur son succès. 

Et comme le vieillard murmurait quelques 
vagues phrases de protestation : 

— Ne vous mettez pas ei\ peine de dénéga- 
tions, monsieur. Je préfère vous dire que j'ai 
entendu hier soir votre 'conversation avec le duc 
de la Rocca. 

La voix de M. de Magnoac se fit tremblante 
d'émotion : 

— Vous m'avez entendu dire que l'instant 
était aiTreusemesnt critique, sinon désespéré! Et 
c'est cet instant que vous choisissez pour me 
demander de vous conduire vers la ligne de feu!... 

— Je voulais quitter Tolosa, — répondit sèche- 
ment M. de Préneste, — à peu près pour les 
mêmes raisons que Sa Majesté tient, mordicus, à 
y demeurer. Vous connaissez ces raisons, je 
pense. 

Il y eut un silence. M. de Magnoac baissa la 
tête avec accablement. 

— Pardon, — murmura-t-il. 

— Vous êtes tout pardonné, monsieur, — 
répondit sur un ton d'enjouement douloureux 
M. de Préneste. — A présent, si vous désirez 
mieux encore et vous acquérir des titres indiscu- 
tables à ma reconnaissance, tâchez, sur une route 
que vous me paraissez connaître à fond, de décou- 



182 POUR DON CARLOS 

vrir quelque auberge. L'aube va naîti*e; j'ai soif 
et je me sens glacé. 

De chaque côté du chemin, des croupes de 
terre se traînaient, noires sous le ciel gris strié 
de déchirures jaUnes. Des Haques d'eau bril- 
laient, sinistres, dans les fossés. Un faible vent 
froid torturait, de loin en loin, quelque arbre 
misérable. 

A un coude de la route, M. de Magnoac des- 
cendit de cheval. Suivi par Olivier, il marcha 
vers un amas informe adossé au flanc de la 
ravine. Ce ne fut que lorsque Olivier entendit le 
])ommeau de la cravache de son compaç^non 
heurter une porte, qu'il reconnut, dans cet entas- 
sement sordide, une maison. 

— Ce ne sont plus les belles petites auberges 
blanches du pays basque. Nous approchons de 
l'Espagne véritable, — lit M. de Magnoac. 

Ils entrèrent. La pièce unique ne recevait 
d'autre lumière que celle d'un feu mourant dans 
râtre. Une forme ratatiiiée était ûccroupie devant 
ce feu. 

— Eh! grand'mère, — dit M. de Magnoac. 

La vieille se retourna. De la mante qui cou- 
vrait sa tête émergeait soh nez de carabosse. La 
flamme dansait eil lueurs rouges sur ses haillons 
noirs. 

— Pepa, là belle Pepa Samaniego, — présenta 
M. de Magnoac. — Admirez, je vous prie, comme 
ce nom enfantin, Pepa, sied bien à celte petite 
folle. Telle que vous la voyez, elle est cependant 
un excellent raccourci de l'histoire de cette char- 



POUR DON CARLOS 183 

mante Espagne au dix-neuvième siècle. Elle a, 
tour à tour, sauté sur les genoux de Lanncs et 
tle Palafox. Elle a otïert des fleurs au duc d'An- 
goulème, servi à boire, pendant la guerre de 
Sept ans, à Zumaîacarreguy et à voire serviteur, 
puis à O'Donnell, puis à cette canaille de Prini. 
Demain, tu acclameras Quesada et Alphonse X^ï, 
n'est-ce pas, vieille coquine? Allons, en atten- 
dant, fais-nous chaufler du café, 
il maugréa : 

— Et dire que c'est à ce pays que j'ai fait le 
srtcrîfice de ma vie. Me voici sur le point d'en 
èlre récompense! 

Assis devant la cheminée, Olivier regardait, 
sur la plaque luisante du foyer, le reflet de 
l'aube. C'était une aube hideuse d'hiver qui 
grandissait. Il était trop las pour se retourner et 
la voir entrer au naturel par la porte. Le vent 
aigx-e lui mordait la nuque, le sommeil le gagnait. 
Son menton lui semblait lourd, lourd... Sa tête, 
par saccadesj s'affaissait. 

Sur ses genoux, un choc doux et mou. Un chat 
venait de s'y installer. Il flaira Olivier, discerna 
en lui la sympathie des pauvres bêtes sans 
défense. Satisfait, il se mit à ronronner... 

— Voilà le café. 

Dieu! que cette voix de M. de Magnoac est 
perforante. Olivier ouvre les yeux. Le jour est 
né. Il sculpte tristement la misérable pièce. l\ 
fait moins froid. Le chat n'est plus là. 



184 POUU DON CARLOS 

M. de Préneste boit son bol de café, d'un trait, 
sous l'œil paternel de M. de Magnoac. 

— J'ai dormi? — s'excuse-t-il. 

— Une heure à peine. J'ai essayé de vous en 
empêcher, parce qu'après un sommeil pareil, on 
est encore plus fatigué... Mais inutile. J'en ai 
profité pour faire manger les chevaux et les asti- 
quer. Maintenant, à mon tour, si vous le per- 
mettez. 

M. de Magnoac a déposé devant la porte un 
bassin de terre rouge rempli d'eau. Nu jusqu'à 
la ceinture, dans Tàprc bise qui sifllc sur les 
hautes terres navarraises, il procède à sa toi- 
lette. Olivier voit sur le torse, sur les bras secs, 
de longues marques brunes. La chasse? La 
guerre? Les deux. 

Un bruit de pas, sur la roule, qui grandit. Une 
troupe en marche. Le regard de M. de Magnoac est 
iîxe. Olivier veut voir. En chancelant, il se lève. 
Il va sur le pas de la porte. 

Une cinquantaine d'hommes s'approchent. De 
l'infanterie carliste. Longues capotes bleues, récol- 
lées sans doute sur les cadavres des libéraux, 
boïnas rouges à plaques de cuivre, alpargales. Les 
montagnards ont un pas long et balancé, éton- 
namment rapide. Un guitariste rythme leur 
marche dansante. 

Les voici à la hauteur de l'auberge. Ils viennent 
en sens inverse du chemin suivi par les deux 
compagnons. 

— Troisième bataillon d'Alava, — maugrée 



POUR ÛOX CARLOS 185 

M. de Magnoac. — Qu'est-ce que ces gaillards 
viennent faire par ici! 
Une voix claire retentit : 

— Monsieur de Magnoac, si je ne me trompe? 
C'est l'officier qui mène la troupe. 

— Capitaine Sallaberry, — dit M. de Magnoac. 
Je vous croyais à Estella. 

— Plus exactement à Murrugaren. En effet, 
nous y étions hier soir, — dit l'officier. 

— Et... où allez-vous, présentement? 

— Présentement, si on vous le demande, vous 
direz que nous rentrons chez nous. 

Et le capitaine Sallaberry a un rire que répètent 
ses soldats les plus proches, 

— Chez vous, capitaine? Mais alors, Estella?... 

— Estella tient encore, monsieur de Magnoac. 
Peut-être jusqu'à demain, peut-être jusqu'à ce 
soir. 

— Mais alors, capitaine, je ne comprends pas... 

— Vous comprenez très bien, au contraire, — 
riposte l'officier. — Il n'y a plus ici ni capitaine 
Sallaberry, ni soldats du troisième Alavais. Il n'y 
a que des gens des villages d'Elcharry et d'Aranaz 
qui retournent à leurs métairies, qu'ils n'auraient 
jamais dû quitter. 

D'un coup de cravache, M. de Magnoac frappe 
sa botte. Les Alavais éclatent de rire. 

— Ces paroles ont l'air de vous contrarier, cher 
monsieur, — fait le capitaine Sallaberry, quaiid il 
a cessé de rire. — Je le regrette, mais, voyez- 
vous, un bon conseil : vous avez la chance d'être 
Français. Ne vous montrez donc pas plus fuerisie, 



IGG POUR Dkjs Carlos 

que les Basques, ni plus carliste que Don Carlos. 
Au revoir. Et si, ce dont je doute, vous rencontrez 
sur la ligne de bataille notre Roi bien-aimé, 
Charles VII, que Dieu garde, présentez-lui les res- 
pects,des gens d'Aranaz et d'Echarry... Au revoir, 
monsieur de Magnoac. 

La petite troupe défile. Olivier les voit tout près 
de lui, ces montagnards en guenille, aux armes 
bien fourbies. Ah! ces gens-là ne sont pourtant 
pas des lâches. Il regarde M. de Magnoac pâle de 
saisissement et de fureur. Le dernier cailiste a 
disparu au coude de la route. 

Tout le jour, Olivier et son compagnon allèrent. 
A plusieurs reprises, ils croisèrent des petites 
bandes, qiii, en ordre, se dirigeaient vers le Nord, 
tournant le dos à la bataille. M. de Magnoac ne 
s'avisa plus d'adresser la parole aux chefs. 

— Et tous, toUs appartiennent à la garnison 
tl'Estella, — murmura-t-il. — Ah! qu'allons-nous 
trouver, en arrivant? 

Du côté où ils se dirigeaient, la canonnade 
s'entendait malntcùant, faisait rage. A mesure que 
le jour déclinait, les escarpements, à l'horizon, se 
hérissaient de brusques lueurs jaunes, qui deve- 
naient rosés, puis rouges. 

Soudain, M. de Magnoac arrêta son cheval. A 
leur gauche, un petit mamelon se profilait sur le 
ciel pâle. A leurs pieds,' une ville noirâtre, traver- 
sée par un torrent blôme. 

— Ëstella! — dit gravement M. de Magnoac. 
Ll il se sii'na. 



POUR DOi\ OAÏILOS 187 

Avec une émotion dont il ne revenait pas, M. de 
Préneste, descendu de clieval, contemplait le 
lugubre paysage d'hiver, la vallée où s'étaient 
jouées à plusieurs reprises les destinées de ce 
Carlisme abhorré, les sinistres villages en ruines, 
rouges du sang des libéraux et des soldais de la 
légitimité. II entendait, dans un bourdonnement, 
la voix vibrante de M. de Magnoac qui lui iiom- 
mait ces lieux tragiques. 

— Ici le mont Esquinzi, Villatuerta, Loria, 
Murillo, Lacar, Alloz, qui jalonnaient, le 25- 
juin 1874, les lignes d'attaque du maréchal Cou- 
cha. Ici, le Monte-Murru, où Mendiri a conquis, 
avec une gloire impérissable, le litre de comte 
d'Abarzuza; là, Abarzuza, la victime, où le mar- 
quis del Duero a rendu le dernier soupir; ici, 
Murrugarren, Zurucain, Zabal, Grocen, dont il ne 
reste, plus pierre sur pierre; là, le monastère 
d'Irache. Au fond, Dicaslillo, où ^e trouve Tétat- 
major de l'armée libérale, et d'où Primo de 
Rivera va lancer son attaque. Et là-bas, mon 
enfant, dominant Estella de sa muraille à pic, 
dernier rempart de la royauté et de la sainte 
ville, le Monte-Jurra. 

Des eaux blafardes de l'Erga montaient des 
buées grises, qui, se joignant à la nuit, dérobaient 
peu à peu aux regards le mont puissant, couronné 
d'éclatements rouges. Oliviev' de Préneste fris- 
sonna. 

— Est-ce là, — mùrmura-t-il, — qu'on me prê- 
tera le fusil dont vous m'aviez parlé au Club des 
Osselets? 



188 POUR DOxN CARLOS 

M. de Magnoac enveloppa son compagnon d'un 
immense regard de gratitude triste. Ses lèvres 
remuèrent, comme pour parler. Aucun son n'en 
sortit. Les deux hommes se remirent en selle et 
galopèrent en silence vers Estella. Une heure 
après, parmi la nuit maintenant totale, ayant 
laissé leurs chevaux dans la ville, ils gravissaient 
les terribles sentiers du Monte-Jurra, plus mar- 
telé d'éclairs qu'un Sinaï. 

— Monsieur de Magnoac, enfin ! 

Ils se trouvaient tous deux dans un poste de 
commandement établi au milieu des rocs du ver- 
sant sud de la montagne. Trois officiers, éclairés 
par des photophores, y travaillaient. Le plus 
grand était allé à la rencontre des deux arrivants. 

Il répéta 



— Monsieur de Magnoac, enlin 



Et à voix basse, sur un ton presque suppliant : 

— Eh bien? 

M. de Magnoac secoua la tête sans répondre. 

— II... Il n'est pas venu? Vous ne lui avez donc 
pas dit?... 

— J'ai dit tout ce qu'il fallait, mou général. Je 
n'ai même pas été reçu. 

Le général regarda M. de Magnoac, puis ses 
officiers. 

— Il ne nous reste plus qu'à mourir, messieurs, 
— dit-il gravement. 

M. de Préneste, à l'écart, observait celui qui par- 
lait ainsi. « Vous allez voir l'homme le plus digne 
d'admiration de toute l'armée carliste », lui avait 



POUR DON CAÎILOS 189 

dit M. de Magnoac, avant d'entrer. Olivier con- 
naissait de réputation Don Carlos Calderon, bri- 
gadier des forces navarraises. Il savait que, fils du 
plus riche banquier de Cadix, possesseur d'une 
fortune légendaire en Espagne, cet homme avait 
tout sacrifié lui aussi. Tout cela pour aboutir à 
ce trou dans la rocaille du Monte-Jurra. 

— Ah ! — murmura Olivier, — moi, du moins, 
je n'ai pas perdu mes illusions. 

Mû par un extraordinaire attrait, il marcha 
vers ce général de trente-sept ans. Calderon le vit 
avec étonnement entrer dans le cercle lumineux 
du photophore. Il jeta un regard interrogateur à 
M. de Magnoac 

Celui-ci présenta Olivier. 

— J'ai beaucoup entendu parler de vous, mon- 
sieur, — dit le brigadier. 

Il ajouta, avec une grande noblesse triste : 

— îl ne faut pas nous en vouloir. 

— Mpn général, — dit Olivier avec élan, — si 
je puis vous être bon à quelque chose!... 

Calderon le regarda : 

— Je n'ai guère de temps, — dit-il. — Ayez- 
vous servi? 

— En France, en 1871, — dit Olivier. 

— Savez-vous marcher en montagne? 

— Oui, — fit avec assurance M. de Préneste. 

— Je manque d'agents de liaison, — dit le 
brigadier. — Vous allez vous mettre à la disposi- 
tion du commandant qui dirige, là-haut, le feu des 
batteries que nous avons hissées au sommet du 
mortt. Mais, — observa-t-il, — vous n'êtes pas en 



100 POUR DON CARLOS 

uniforme. Vous savez à quoi vous vous exposez, 
si les choses tournent mal? 
Olivier eut un sourire. 

— Je le sais, — dit-il. 

— Allez donc, — dit le général. — Un de mes 
hommes va vous conduire. 

En repassant le seuil, Olivier sentit une main 
tremblante qui étreignait la -sienne : celle de 
M. de Magnoac. 

— Je suis obligé de faire flèche de tout bois, — 
dit Calderon, quand M. de Préneste fut sorti. — 
Tous mes officiers sont occupés cette nuit à assu- 
rer la relève. 

— La relève? — demanda M. de Magnoac. 

— Les Navarrais tenaient la tranchée depuis 
quatre jours, je les fais remplacer cette nuit par 
les Alavais. 

— Les Alavais, mon général. Croyez-vous pou- 
voir compter absolument sur eux? 

— Ah ! — fit Calderon avec une expression de 
lassitude infinie, — j'y compterais absolument, si 
leur Roi se trouvait parmi eux. 

Au bout de vingt minutes d'escalade, les mains 
et les genoux en sang, Olivier atteignit, enfin, der- 
rière son guide taciturne, le faîte du mont. L'artil- 
lerie s'était tue; il pleuvait ù torrent. 

Comme il mettait le pied sur l'étroit plateau, 
Olivier reçut en plein visage la lueuf d'une lan- 
terne. 

Au même instant, une voix disnît : 



POUR DON CARLOS 191 

— Monsieur de Préneste, si je ne me trompe? 
Par quel hasard!... 

Tournant alors vers son propre visage sa lan- 
terne, son interlocuteur lui apparut : le capitaine 
Narvaëz, un des convives du dîner d'Elizondo. 

— Le général Galderon m'envoie pour me 
mettre à votre disposition, njonsieur, — dit Oli- 
vier. 

Et il lui fit un récit succinct de son voyage, 
depuis Tolosa. 

Le capitaine Narvaëz, sans répondre, le con- 
duisit dans un trou rocheux. Il y avait là une 
grosse pierre, servant de table, avec une feuille 
de papier à moitié écrite. Le capitaine Narvaëz la 
plia, la mit dans la poche de son dolman. 

Puis il regarda Olivier avec un sourire 
moqueur : 

— Vous arrivez de Tolosa? 

— Oui, monsieur. 

— N'avez-vous, sur la roule, rien remarqué de 
particulier? 

— J'ai vu trois compagnies alavaises qui aban- 
donnaient la ligne de feu, monsieur. Mais, je 
vous demande pardon, je vous ai dérangé, vous 
étiez en train d'écrire? 

L'officier tressaillit. Il regarda Olivier fie tra- 
vers, puis haussa les épaules. 

— A votre famille peut-être? — insista Olivier. 
Le capitaine Narvaëz rougit, d'une rougeur déjà 

vue au dîner d'Elizondo. Il ne répondit pas. 

Pourquoi cet officier paraît-il à M. de Préneste 



192 POUR DON CARLOS 

plus son ennemi que les soldats d'Alphonse XII, 
qui s'apprêtent en bas, dans la plaine obscure, 
pour l'assaut de demain? Ah! Olivier ne le sait 
que trop. De son hostilité il va donner la mesure 
dans la question empoisonnée qu'il pose d'une 
Aoix mielleuse. 

— Puis-je vous demander, mon capitaine, des 
nouvelles du lieutenant de Sabradiel? 

Il lui semble que l'officier a blêmi. Un gros 
papillon, une chauve-souris, on ne sait, virevolte 
autour du photophore. Le capitaine Narvaëz le 
chasse. 

— Le lieutenant de Sabradiel, monsieur? Il 
est tombé, il y a quinze jours, lors de l'assaut 
des lignes de Villeréal. 

Il ajoute d'une voix sourde : 
- — Il est heureux! 

— Mon capitaine, — dit Olivier, — vous ne 
paraissez pas avoir une confiance exagérée dans 
l'issue de la bataille de demain. 

— Demain? — dit Narvaëz. 
Et il éclata de rire. 

Il montre à Olivier l'encrier sur la pierre. 

— Ecrivez, — dit-il, — si vous avez quelqu'un 
à qui écrire. Peut-être les libéraux auront-ils 
l'amabilité de recueillir sur votre dépouille votre 
courrier, et de le faire parvenir à qui de droit. 

— Je vous remercie, capitaine, — répond M. de 
Préneste, — mais je n'ai personne à qui je puisse 
faire hommage de mes dernières pensées. 

Un silence. Le vent pleure sur le mont. 



i 



POUR DON CARLOS 193 

— Capitaine Narvaëz, — dit Olivier, — çroyez- 
ous à la double vue? 

— Je ne comprends pas, monsieur. 

— Vous allez comprendre. Vous avez, dans 
votre dolman, une lettre. Mais vous n'avez pas 
écrit l'adresse de cette lettre. Donnez-moi une 
enveloppe. 

Narvaëz obéit. Olivier a un plaisir sinistre à 
voir trembler les pauvres doigts de son rival. 

Posément, M. de Préneste trace un nom sur 
l'enveloppe. 

— Est-ce bien l'adresse qui convient, mon- 
sieur? 

Narvaëz regarde. Il a un gémissement. Son 
regard supplie M. de Préneste. 

Celui-ci, ricanant, brûle l'enveloppe à la flamme 
du photophore. Une seconde, ils peuvent aperce- 
voir tous deux leurs visages atrocement crispés. 

— De grâce, monsieur!... — dit le capitaine. 

Ils sortent du trou, ils marchent sur le plateau 
noir, enjambent des corps étendus. Ils viennent 
s'asseoir à côté des canons, puis se lèvent, 
marchent encore. Le froid les gagne, ainsi qu'une 
immense angoisse. Ils retournent vers le parapet, 
■d'où émergent les gueules des quatre Withwoort, 
suprême espoir de la légitimité. Grelottants, ils 
s'accroupissent. Un lourd silence pcsc;^ sur le 
mont. Bientôt le sommeil aura rapproché ces 
deux pauvres têtes, opposées avec tant de haine 
par l'amour! 

13 



CHAPITRE V 



M. DE MAGNOAC SE FACHE 

Olivier se réveille. Il lui semble, depuis un 
temps indéterminé, qu'il est au bord d'une route, 
où passent, en cahotant, d'énormes chariots trop 
chargés. 

En ouvrant les yeux, dans un embrasement de 
nuages de cuivre, il aperçoit le soleil. Puis il 
entend un rire. C'est le capitaine Narvaëz qui 
l'interpelle. 

— Mes compliments, vous avez le sommeil 
dur. Troisième pièce, feu! 

Sous le vent de la détonation, Olivier courbe 
la tête. Il voit à ses pieds, une seconde, onduler 
les petites herbes rases. 

— Première pièce, feu ! — dit Narvaëz. 

— Il y a longtemps que vous tirez ainsi? — 
demanda M. de Préneste. 

— Une heure environ, — répond le capitaine. 
— J'ajoute que ce n'est pas nous qui avons com- 
mencé. Donnez-vous la peine de jeter un coup 
d'oeil. 



POUR DON CARLOS 1^ 

M. de Préneste regarde. Il voit l'étroit plateau 
bouleversé, une sorte de chaos jaunâtre. Projeté 
à dix. mètres par un obus, un des quatre canons 
a le nez piqué en terre; ce n'est plus qu'un amas 
de ferrailles tordues. Une vingtaine de cadavres, 
sur lesquels l'œil n'ose s'arrêter. De-ci, de-là, des 
taches humides et brunes, des lambeaux de 
capotes bleues. Un artilleur, appuyé contre la 
'oche, la tôte cachée dans ses mains d'où émergent 
des grumeaux sanglants, pleure comme un enfant. 

— Joli, n'est-ce pas? — dit Narvaëz. 
Il commande : 

— Deuxième pièce, feu! 

Oilvier se dresse sur ses jambes molles. 

— Je me suis bien gardé de vous éveiller, — 
dit Narvaëz. — Vous avez été encadré par deux 
obus ! Ah ! on peut dire que vous n'avez guère de 
chance. Troisième pièce, feu! 

— Et la bataille? — balbutie Olivier. 

— Tout va bien, très bien, remarquablement 
bien, — ricane le capitaine. — Regardez plutôt. 

Olivier s'accoude au parapet. Il aperçoit, dans 
la lumière du matin, le paysage qu'il a vu la 
veille, dans la brume du soir. De grands oiseaux 
montagnards, épouvantés, rasent le faîte du 
mont en claquant des ailes. En bas, c'est Estella. 
L'Erga la traverse, roulant ses eaux écailleuses 
et blanches. Immédiatement au-dessous de lui, 
les lignes jaunes et parallèles des tranchées, qui 
balafrent le liane du Monte-Jurra. 

M. de Préneste tressaille devant le précipice. 



1% POUR DON CARLOS 

Comment a-t-il pu, la yeille, dans l'obscurité, 
gravir ces rochers à pic? 

Il se recule en frémissant, gagné par le vertige. 

— La bataille... la bataille va bien? — mur- 
mure-t-il. 

— Comment donc! A merveille, — dit Nar- 
vaëz. — Vous ne voyez donc rien? 

M. de Préneste se penche de nouveau sur le 
gouffre. Les tranchées jaunes, les rochers noirs 
fourmillent de petites taches bleues. A quel jeu 
baroque et sinistre se livrent ces larves? 

— Je ne vois pas... je ne comprends pas... qu'y 
a-t-il? Que font-ils? 

— Je préfère vous dire, ^— expliqué Narvaëz, 
— que, depuis trois quarts d'heure, toutes "nos 
défenses d'infanterie sont aux mains des libé- 
raux. Au point du jour, ils se sont rapprochés de 
la première ligne. Une simple reconnaissance. 
Quelle honte! Ils n'étaient pas cent! Je les ai vus 
venir. Je n'ai même pas fait tirer sur eux. Mais 
baste ! Messieurs les Alavais leur ont envoyé, pour 
la forme, deux ou trois coups de fusil, puis ils 
se sont repliés. Une yéritable figure de cotillon. 
De sorte que... 

— De sorte que? — dit Olivier, blême. 

— De sorte que les christinos, ayant reçu du 
renfort, sont tombés à la baïonnette sur la tran- 
chée de soutien. Là, ça n'a pas été tout seul. Il 
y avait les Navarrais. Un quart d'heure de mêlée, 
à coups de couteau et de crosse. J'ai bien vu. J'ai 
tapé dans le tas, douze coups de canon! Mainte- 
nant, c'est fini, Caldcron est pris. Dans dix 



POUR DON CARLOS 197 

minutes le Monte-Jurra sera enlevé. Dans une 
heure, Estella. Vive Don Carlos! — achève-t-il 
avec un rire atroce. 

Un obus les renverse, couverts de terre; ils se 
relèvent en chancelant, Narvaëz s'ébroue. Il com- 
mande : 

— Première pièce, feu! 

Aucune détonation ne suit l'ordre. 

— Bon, — dit Narvaëz, — deux servants démo- 
lis. Il m'en restait encore cinq, par le diable! Où 
sont les trois autres? Ah! les gaillards, voyez- 
moi ça, si ça sait courir, pour de l'artillerie 
montée... 

Olivier aperçoit trois hommes qui, bondissant 
de roche en roche, essayent d'échapper à l'étreinte 
du vide, dans une pluie de balles qui claquent 
avec un bruit sec sur la pierre. Un, soudain, 
s'arrête, comme frappé de folie, lève les bras au 
ciel. Le voilà qui dégringole, par étapes, pendant 
trois cents mètres. Il n'est plus maintenant, au 
fond de la vallée, qu'une petite chose inerte et 
grise, horrible à imaginer. 

— Ils ne l'ont pas manqué, — dit Narvaëz. — 
Voyez-vous, cher monsieur, même un Navarrais 
ne peut espérer se sauver d'ici. Or vous n'êtes 
pas Navarrais, que je sache? Ni moi non plus. 

Le capitaine fait le tour du plateau. Il revient 
vers Olivier. 

— Ces chiens montent de tous côtés. Ils seront 
ici avant cinq minutes, avec leur sale drapeau 
couleur d'œufs à la tomate. 

Arc-bouté au-dessus du précipice, Olivier ne 



1^ POUR DON CARLOS 

répond pas. II contemple l'ascension de cette 
horde d'insectes bleus, il les voit grandir, prendre 
forme, devenir des hommes. Trois d'entre eux, 
dans une posture ridicule, se font la courte 
échelle. Ils poussent des cris grêles. Olivier, fas- 
ciné, ne pense plus qu'il est le but de toute cette 
stérile agitation. 

Derrière lui, une fois encore, il entend la voix 
de Narvaëz. 

— Cela vous dit quelque chose, cher monsieur, 
d'être fusillé par ces vilains singes? Oh! pas ici! 
mais contre un mur de prison, à genoux, les yeux 
bandés. Ah! quand je vous affirmais qu'il avait 
eu de la chance, le brave petit Sabradiel!... 

Olivier ne répond pas davantage. Il se penche 
à tomber, sur le parapet. Un des minuscules grim- 
peurs a ap'erçu cette tête. Il s'arrête dans son 
escalade. Un coup de feu. 

« Tiens, il y a de l'écho », pense M. de Pré- 
neste, que la balle a effleuré. 

Il se retourne. Narvaëz est toujours là, immo- 
bile. Accroupi contre la roche, il sourit. Il a à la 
main son revolver. 

— Capitaine! — crie Olivier. 
Narvaëz sourit toujours. Mais il se tait. 
Olivier va à lui. L'officier n'a plus de tempe 

droite. A la place, un trou noir, d'où coule lente- 
ment, sur la belle joue mate, une longue larme 
rouge. Ah! les recrues d'Allegria savent mourir. 
M. de Préneste se rue sur le cadavre. Il débou- 
tonne le dolnîan, fouille, d'une main fiévreuse. 
Là, il a ce qu'il voulait, la lettre écrite hier soir, 



POUR DON CARLOS lS>d 

à la lueur du photophore. Il lit, pantelant et 
blême, il lit, il lit, il lit, pendant que les autres, 
ses ennemis invisibles, montent, montent, 
montent... Il y a dans ces lignes moites une vio- 
lence de désir, une passion effrénée qui le font 
grelotter de jalousie et d'horreur. 

Au bord du plateau, le premier soldat libéral 
est apparu. C'est un petit homme brun, aux yeux 
remplis de cruauté et de crainte. Il essaie de faire 
le rétablissement qui lui permettra de prendre 
pied, en lui assurant une carrière honnête dans 
les armées de Sa Majesté. Peine perdue, il 
retombe en arrière, projeté par une espèce de 
démon. C'est Olivier qui a bondi. 

D'où vient à M. de Préneste cette formidable 
force de propulsion? De rochers en rochers, il 
s'élance. Encore un bond. Encore un bond. 

« Ah! pense-t-il dans son essoufflement, ce 
saut-là n'est pas trop mal réussi, pour quelqu'un 
qui n'est pas Navarrais. » 

Tous les assaillants se sont arrêtés. Ils couvrent 
de balles ce fuyard. 

« Je réussirai encore ce bond-là, se dit Olivier. 
Bravo! Et celui-ci encore. Et celui-ci... » 

Celui-là, il l'a manqué... 

Accroché par les coudes, ses pieds râpant en 
vain la muraille de granit, il s'efforce de remonter 
sur l'étroite corniche. Il sent que c'est impossible. 

Olivier ne lutte plus. Retenu seulement par son 
coude droit, il sent doucement, doucement ses 
muscles mollir. Il voit le grand pic ocre, le ciel 



200 POUR DON CARLOS 

pâle où fuît au galop le troupeau des nuages 
blancs. 

Beauté de Lucile, sous la lumière bleue de 
Dampmart... Beauté d'Allegria, sous la lune gla- 
cée de Villeléon... L'abîme est béant, où M. de 
Préneste va se briser. 

« Beauté d'Allegria, beauté de Lucile », pense- 
t-il encore, sans pouvoir, en cette seconde d'indé- 
pendance et de liberté totales, arriver à discerner 
vers lequel de ces deux adorables pôles s'oriente 
son misérable cœur. 

Et il ferme les yeux. 

— Ah çà, cher monsieur! Où prétendiez-vous 
donc aller, de ce pas? 

Arraché à sa scabreuse position par une 
poigne robu'ite, Olivier se tpouve maintenant 
recroqueville au fond d'un trou rocheux. 

— Monsieur de Magnoac, — murmure-t-il avec 
un sourire, mille mercis. 

— Mes félicitations, dit le vieillard. — Com- 
ment avez-vous fait pour filer ainsi, deux cents 
mètres, au flanc de cette damnée montagne, je 
me le demande encore. J'ai suivi votre tentative 
avec le plus vif intérêt. J'ai cru, un instant, que 
vous réussiriez à vous échapper. 

— Grâce h vous, c'est chose faite, — dit Olivier, 

— Tftt, tût, tût, — dit M. de Magnoac. — 
Regardez donc, jeune homme. 

Tl élève légèrement, au-dessus du bloc qui les 
cache, son feutre gris. Un claquement sec. Il 
montre à Olivier le chapeau percé d'une balle. 



POUR DON CARLOS 201 

— Regardez maintenant par ici. 
L'anfractuosité où ils sont blottis a cinq ou six 

pieds de profondeur. Pas d'issue. 

— Etes-vous désormais fixé sur la valeur du 
secours que je viens de vous porter? — reprend 
M. de Magnoac. — Quand je vous ai vu, vous 
escrimant sur le rebord de ce rocher, je me suis 
demandé si j'avais bien le droit de vous venir en 
aide et de transformer pour vous une mort rela- 
tivement noble, la mort par écrasement, en une 
mort ignominieuse : six balles, les yeux bandés. 

— Pas de salut possible? — demande Olivier. 

— Lorsque je me suis réfugié ici, — dit M. de 
Magnoac, — j'ai profité du désordre consécutif à 
la prise des tranchées. Nul ne m'a vu alors. A 
présent, les libéraux savent que nous sommes 
dans cette souricière. Tôt ou tard, ils sont cer- 
tains de nous y cueillir. 

— Vous vous êtes sacrifié pour moi, monsieur, 
— dit Olivier. 

— C'est par moi que vous êtes ici, monsieur, — 
dit M. de Magnoac. — Mais permettez que je jette 
un coup d'œil au dehors. 

Trois blocs de pierre masquent l'entrée de la 
crevasse; par les interstices, on voit le flanc du 
mont. 

— Très bien, — dit M. de Magnoac. — Ce 
n'est pas par en haut qu'ils viendront : cent 
mètres à pic. Ni par la gauche, votre route, mon- 
sieur. Difficilement par la droite. Ils ne peuvent 
donc nous attaquer que de face, avec bien de la 
peine. J'ai l'honneur, cher monsieur, de vous le 



202 POUR DON CARLOS 

répéter, nous sommes perdus. Les carlistes ont 
fusillé le Prussien Schmidt, qui était capitaine. 
Les libéraux fusilleront deux Français qui n'ont 
aucune situation régulière dans la défunte armée 
carliste. Nous sommes perdus. Dans ces condi- 
tions, je pense que vous êtes du même avis que 
moi : rire un peu auparavant. Nous en avons les 
moyens. Voyez plutôt. 

Il montre à Olivier une carabine Remington. 

— Je l'ai essayée ce matin. Elle porte en haut 
et à droite. II s'agit d'être prévenu. Je viens de 
compter les cartouches : quarante-six. J'ai en 
outre mon revolver, approvisionné pour dix-huit 
coups. Ce sera pour vous. 

— Monsieur de Magnoac, — ■dit Olivier avec 
jun sourire de reproche, — vous m'aviez promis, 
à Paris, que vous me prêteriez un fusil. Celui-ci 
est pour moi. 

— Ah! permettez, — dit le vieillard, — tout ce 
que vous voudrez, mais pas cela! 

— Monsieur de Magnoac, — reprend M. de 
Préneste, — si je vous comprends bien, quel est 
notre but coipmun :. avant d'être pris, faire payer 
le plus cher possible à l'ennemi notre mésaven- 
ture. C'est donc une question de compétence qui 
se pose. Or, je prétends être meilleur tireur que 
vous. 

— Par exemple, — dit le vieillard. 

— C'est facile à vérifier, monsieur. Nous avons 
le loisir d'organiser une poule. Trois coups 
chacun. 



POUR DON CARLOS 203 

— Excellente idée, — dit M, de Magnoac, qui 
rit comme un enfant. 

— Trois coups chacun, en alternant. Le vain- 
queur restera possesseur indiscuté du fusil. 
L'autre aura le maniement du revolver. A vous 
de commencer. 

— Je n'en ferai rien. 

— Je vous en prie. Mais dépêchons, je vois 
par la fente du roc quelques-uns de ces braves 
libéraux qui, nous croyant sans armes, s'enhar- 
dissent. Ahî celui de nous deux qui commencera 
n'aura réellement pas une mauvaise cible. 

— J'ai des dés, — dit M. de Magnoac. 

Il les lance sur une pierre plate : trois, six, un. 
M. de Préneste joue : quatre, un, deux. 

— A vous, — dit-il à M. de Magnoac avec une 
nuance de regret. — Permettez que j'arme la 
carabine. 

Il tend au vieillard l'arme chargée. 

M. de Magnoac épaule. Trois soldats se hissent 
péniblement vers eux, à soixante mètres environ. 
Celui du milieu bat l'air de ses bras, tombe en 
arrière. On ne le voit plus. 

— C'était trop facile, — dit M. de Magnoac 
modestement, en tendant le fusil à Olivier. 

M. de Préneste le charge avec méthode. Les 
deux malheureux acolytes de la victime se sont 
effondrés derrière les rocs. Mais les reins de 
l'homme de gauche, trop arqués, s'aperçoivent. 
Olivier vise avec un grand calme. Le coup part. 
Le soldat n*a pas bougé. 



204 POUR DON CARLOS 

— Manqué, — crie triomphalement M. de 
Magnoac. 

— Vous vous êtes trompé, monsieur, — dit 
M. de Prénesle. — Ce fusil porte en bas et à 
gauche. 

— Erreur, — dit M. de Magnoac, — vous allez 
voir. 

Il vise, tire. 

— Manqué, — avoue-t-il avec dépit. 

— A mon tour, — dit Olivier. — Vous allez 
voir, maintenant que je connais l'arme. 

Il tire. Le malheureux christinos a un soubre- 
saut. Le voilà qui dévale, sur la pente du mont, 
comme une marionnette désarticulée. La tête 
rebondit, rebondit... 

— Je me fais fort, à présent, de ne plus 
perdre une seule cartouche, — dit Olivier. — 
Mais à votre tour, cher monsieur. 

M. de Magnoac arme lui-même le Reming- 
ton. Il attend. Soudain, Olivier le voit reposer 
la carabine. 

— Ouais! qu'est ceci? — a dit M. de 
Magnoac. 

Deux hommes, en contre-bas, par un petit 
sentier découvert, viennent de surgir. L'un est 
sans armes. Il a le schako bleu, la tunique à 
deux rangs de boutons, le ceinturon de cuir 
verni des officiers alphonsistes. L'autre est un 
soldat, avec un mouchoir à la baïonnette de 
son fusil, qu'il tient comme un cierge. 

— Un parlementaire, ma parole! — fait 



POUR DON CARLOS 205 

M. de Magnoac. — Savez-vous, cher ami, que ces 
païens ont les usages du meilleur monde? Ne les 
laissons pas, cependant, approcher trop près. 

Parvenu à une cinquantaine de mètres du petit 
blockhaus, de lui-même, l'officier s'est arrêté. Il a 
l'air assez embarrassé. On voit nettement que le 
soldat désirerait être ailleurs. 

— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? — 
crie M. de Magnoac. 

— Je vous apporte les propositions du général 
Primo de Rivera, monsieur, — répond l!autre, en 
un français fort convenable. 

— Je brûle d'envie de les connaître, surtout 
si elles sont honorables. 

— Son Excellence s'engage sur l'honneur à 
vous laisser la vie sauve, à vous et à votre com- 
pagnon. 

— Sans conditions? 

— Sous une condition : c'est que vous soyez, 
l'un et l'autre, possesseurs d'un titre régulier 
dans l'armée carliste. 

— C'est précisément, cher monsieur, la condi- 
tion que, ni mon ami, ni moi, ne remplissons. 

— • Dans ce cas, je ne puis que vous inviter à 
vous rendre immédiatement à merci. 

— Pour être fusillés, n'est-ce pas? 

— Vous n'êtes pas belligérants. Les carlistes 
ont fusillé le capitaine prussien Schmidt. îl est 
vraisemblable que le traitement réciproque vous 
sera appliqué. Vous n'avez plus qu'à vous rendre. 

— Monsieur, — répond M. de Magnoac avec 
une courtoisie exquise, — je ne sais ce qu'il faut 



206 POUR DON CARLOS 

le plus admirer en vous, de la naïveté ou de la 
mauvaise foi. Vous nous refusez la protection du 
droit des gens, en tant que non belligérants, mais 
vous trouvez fort bon de venir à nous à l'ombre 
d'un drapeau blanc. Je serais, de votre point de 
vue, parfaitement logique, en vous envoyant à 
l'instant même une balle en plein front, me réser- 
vant d'exécuter un petit doublé sur le gracieux 
jeune homme qui vous accompagne. 

L'officier alphonsiste croise dédaigneusement 
les bras. Le drapeau blanc tremble de plus en 
plus entre les mains de son compagnon. 

— Dépêchons, — dit-il. — Trêve de bons mots. 
C'est oui, ou c'est non. 

— C'est non, voyons, cher monsieur, c'est non. 
Votre ambassade était enfantine. Nous avons 
déjà démoli deux des vôtres. Dans une heure il 
y en aura une quarantaine par terre. Perdus pour 
perdus, n'est-ce pas, nous avons bien le droit de 
nous distraire un peu. 

L'officier salue et fait demi-tour. M. de Ma- 
gnoac le couche en joue. 

Olivier lui pose la main sur le bras. 

— Permette*:, cher monsieur, c-e n'est pas de 
jeu. Ne respectons pas les règles du droit interna- 
tional public avec l'Espagne. Mais, entre nous, 
respectons les règles de notre petite partie. Un 
parlementaire, ça ne compte pas. 

M. de Magnoac repose la carabine avec humeur. 
Soudain, son visage s'éclaire. 

— Ce serait drôle, — murmure-l-il. — Au 
reste, rien ne coûte d'essayer. 



POUR DON CARLOS 207 

Il appelle : 

— ■ Capitaine, capitaine! 

Le parlementaire, qui allait disparaître der- 
rière une roche, s'est arrêté. Il reyient vers ses 
interlocuteurs invisibles, seul. 

— Eh bien, messieurs? 

— Capitaine, — dit M. de Magnoac, — je ne 
pense pas que le général Primo de Rivera mène en 
personne l'assaut. C'est sans doute à vous qu'est 
confié ce soin. 

— Que vous importe? 

— Ne nous fâchons pas, capitaine; je vous 
parle très sérieusement, j'ai une petite combi- 
naison à vous proposer. 

— Que voulez-vous dire? " 
— • Voici. 

M. de Magnoac dresse sa main au-dessus du 
rocher. L'officier voit qu'elle agite une liasse de 
papiers. 

— Savez-vous ce que c'est que cela, capitaine? 

— Je ne vois pas... 

— Ce sont dix billets de banque français de 
mille francs, dix mille francs, cher monsieur. 

L'officier a un sursaut de colère. 

— Vous osez? 

— Ne vous fâchez pas. Attendez au moins la 
fin de mon discours. Il n'est pas question, comme 
vous paraissez le croire, d'obtenir, pour cette 
modique somme, que vous fermiez les yeux sur 
notre évasion. Nous sommes pris, et bien pris. 

— Que voulez-vous, alors? Finissons-en. 

— Je n*aî pas de secret pour vous, cher mon- 



208 POUR DON CARLOS 

sieur; nous sommes un peu à court, sous le rap- 
port armes et munitions. Si vous aviez la bonté de 
troquer, contre ces modestes billets, le fusil d'un 
de vos troupiers, avec cinquante cartouches, pas 
davantage, vous me combleriez d'aise, et vous 
amélioreriez sensiblement l'ordinaire de vos sol- 
dats. Remarquez que ma proposition n'est folle 
qu*en apparence. Consultez vos hommes. Ces 
braves garçons, que je sais assez mal payés, vous 
conseilleront certainement d'accepter. 

— Je regrette que vous m'ayez fait revenir 
pour écouter vos sornettes, monsieur, — dit le 
capitaine, rouge de fureur. 

— Un mot encore, — dit M. de Magnoac. — 
N'oubliez pas que le change nous est à l'heure 
actuelle très favorable. Dix mille francs français, 
c'est quinze mille trois cent cinquante de vos 
malheureuses pesetas. 

Le parlementaire s'éloigne à reculons. 

— Ces plaisanteries se paieront bientôt, je 
vous le jure, — dit-il avec un geste de menace. 

— Ta, ta, ta, je vous vois venir, petit farceur, 
— lui cric M. de Magnoac. — Vous vous dites : 
« L'argent de ces braves Français, nous l'aurons 
tout à l'heure, et pour rien! »' Non, pas de ça! 
Regardez. 

II a frotté une allumette. La liasse qu'il brandit 
au-dessus du roc est maintenant une torche. Il 
la jette dans le vide, où elle achève de se con- 
sumer. 

— Bon voyager — crîe-t-il encore. — Et allez 
dire à votre roi que sa mère et sa grand'raère 



POUR DON CARLOS 209 

n'étaient que des... et que la Pragmatique est un 
faux en écriture publique. 

Et M. de Magnoac se renverse en arrière, en 
proie à une crise de fou rire, tandis que le parle- 
mentaire, outré, disparaît derrière les roches 
fauves. 

— Je crois que j'ai manqué un peu à la galan- 
terie qu'on doit malgré tout à des femmes, qu'en 
dites-vous? — demande M. de Magnoac, quand 
cette belle hilarité a cessé. 

Olivier ne répond pas; il dispose, méticuleuse- 
ment, en petits tas brillants, les cartouches. M. de 
Magnoac est vexé. Carabine au poing il attend, 
maussade, au créneau rocheux. Il n'attendra pas 
longtemps. 

Un christinos, qui sans doute a fait un faux 
pas, surgit soudain, bien en vue, M. de Magnoac 
épaule et tire. 

— Manqué encore, — jure-t-il. — Qu'ai-je donc 
aujourd'hui? 

— On n'est pas toujours bien disposé, — dit 
poliment M. de Préneste, en prenant la carabine. 

Le libéral n'a pas encore réussi à opérer le 
rétablissement qui doit le mettre à l'abri. La balle 
d'Olivier coupe court à ses efforts. 

— En plein front, me permettrai-je de vous 
faire remarquer, monsieur, — dit-il à son compa- 
gnon. — Deux à un, n'est-ce pas? La carabine 
m'appartient. 

— Je ne vous la conteste pas, fait le vieillard 
sur un ton bourru et navré* 

14 



!ilO POUR DON CAllLOS 

C'est vers dix heures que le premier chrislinos 
a été mis à mal. Il est quatre heures. Le jour 
baisse. Depuis cinq heures, M. de Préneste n'a 
pas lâché la carabine. Deux fois, les libéraux s'en 
sont venus à l'assaut. Elle a fonctionné alors 
comme une mitrailleuse. Maintenant, les ennemis 
se tiennent cois. C'est à peine si, depuis une 
heure, Olivier a pu tirer trois ou quatre coups 
de fusil, sur des imprudents ou des curieux. 

— Ils attendent la nuit, — r dit-il à M. de 
^Magnoac. 

Le vieillard n'a plus l'air maussade. C'est avec 
une véritable admiration qu'il regarde Olivier. 

— Sur trente coups que vous avez tirés, vous 
n'avez pas perdu plus de cinq cartouches, dit-il. 

— • Combien en reste-t-il? — demande 01i^^e^. 

— Six. 

— Sept avec celle que j'ai dans la carabine. 
Allons, monsieur de Magnoac, on commence à ne 
plus y voir. Le tour du revolver, votre tour, va 
venir avec la nuit. 

Ils se serrent la main en silence. Une chauve- 
souris, la première, passe : c'est la lin. 

Dans leur trou, ils sont devenus l'un pour 
l'autre invisibles. 

Olivier sent la main de M. de Magnoac sur son 
bras. 

— Ecoutez, — dit le vieillard, — ce sont eux. 
Ils montent. 

— Pas encore, — dit Olivier, — quelque cail- 
lou détaché qui roule. 



POUR DON CARLOS 211 

Dix minutes s'écoulent. Le flanc du mont a dis- 
paru, noyé dans le noir. 

De nouveau, la main de M. de Magnoac, la 
gauche, naturellement, puisque le revolver est 
dans l'autre. 

— Cette fois, — murmure Olivier, — vous ne 
vous trompez pas. Les voilà! 

Un silence. Et soudain, M. de Préneste se met 
à tirer. 

Successivement, sans épauler, il lâche un, deux, 
trois, quatre coups de fusil, ne prenant que le 
temps de recharger. Et puis ce sont des cris, des 
râles, la mêlée a commencé. Olivier a roulé à 
terre. 

Maintenant, c'est le tour du revolver. Un, deux, 
trois, quatre, cinq, six détonations. M. de Magnoac 
a réussi à épuiser son barillet. 

— Bravo, bravo, — crie Olivier, sous les coups 
de botte qui le broient, les coups de crosse qui 
l'assomment. 

Il parvient à crier encore : 

— Bravo! 

L'instant d'après, ligotés, meurtris, on se les 
passe de bras en bras, sur les lianes sombres du 
Monte-Jurra, prisonniers! 



CHAPITRE VI 



ON NR DONNE PAS QUE SON OR 

Grâce à l'hôtelier qui avait logé M. de Magnoac, 
Lucile et Allegria savaient qu'Olivier était parti 
pour Estella avec le vieillard. Elles le savaient 
par des renseignements qu'elles avaient pris cha- 
cune de leur côté, car depuis le soir du gala, elles 
n'avaient plus prononcé le nom de M. de Pré- 
neste. 

Trois jours plus tard, elles^ dormaient encore, 
l'aube n'étant pas même levée, quand elles furent 
brutalement tirées de leur sommeil. Don Ifîigo 
était entré sans frapper. Il tenait un bougeoir qui 
tremblait dans sa main. 

— Il faut partir, — cria-t-il. — Il faut partir! 

— Quoi? — dirent-elles ensemble. 

— Les libéraux sont aux portes de la ville. 
Dans une heure ils entreront dans Tolosa. Vite, 
vite, il faut partir. 

— Dans Tolosa! — dit Allegria, — alors... 
Estella? 

— Estella est prise depuis hier matin, — fit le 



POUR DON CARLOS 213 

prêtre. L'armée qui la défendait est en déroute. 
Vite, vite! 

— Et Calderon? — demanda encore Allegria. 

— Calderon est prisonnier avec tout son état- 
major. 

— Ah! — fit-elle avec un grand cri. — Calde- 
ron prisonnier ! Alors Olivier est mort. 

Et elle se renversa sur les coussins du lit. 
Lucile la reçut dans ses bras. 

— Tu dis? — fit impérieusement la jeune fille. 
Jamais encore Allegria n'avait désigné M. de 

Préneste par son prénom. Elle rouvrit les yeux, 
les referma en apercevant le dur regard scruta- 
teur de Lucile. 

— Je dis que, s'il est prisonnier, il e3t perdu, — 
murmura-t-elle faiblement. 

Et elle s'affaissa de nouveau. 
Lucile l'abandonna. Elle était maintenant 
■debout et s'habillait avec rapidité. 

— Vite, vite, — répétait Don Inigo en trépi- 
gnant. 

— D'où tenez-vous ces détails? — demanda 
mademoiselle de Mercœur. 

— Du Quartier Royal. La nouvelle y est parve- 
nue à minuit. A cette heure, toute la cour doit 
être partie. C'est un des aides de camp de Don 
Carlos qui vient de me prévenir. Vite, vite! 

— Sa Majesté est pleine d'attentions, — fit 
simplement mademoiselle de Mercœur. 

— Par la Sainte Mère du Christ, dépêchons- 
nous, — supplia Don liïigo. — Nous sommes à 
cette heure les derniers dans Tolosa. Si les libé- 



214 POUR DON CARLOS 

raux nous y trouvent, Dieu bon, je ne célébrerai 
plus de longtemps le Sainl-Sacrifice. 

— Avez-vous fait seller les chevaux? — 
demanda Lucile. 

— Oui, ainsi que ma mule. J'en ai donné 
l'ordre. 

— Eh bien! allez voir si on l'exécute. Vous 
serez mieux en bas qu'ici, à répandre de la bougie 
sur nos robes. 

— Allons, dépêche-toi! — dit-elle d'une voix 
rude. 

Elles furent toutes deux vites prêtes. Mademoi- 
selle de Mercœur jeta un long regard sur cette 
chambre, où elle avait vécu des heures si 
bizarres, et qu'elle ne reverrait jamais plus. 

Elle ouvrit la porte de l'escalier, éteignit la 
lampe. Devant la maison, leurs chevaux les atten- 
daient. Don Ifiigo était déjà sur sa mule. 

— Dépêchons, dépêchons, — dit-il. — Le jour 
va naître. 

Ils traversèrent la ville tout i l'heift-e encore 
endormie, maintenant frémissante d'un trouble 
obscur. Des portes s'ouvraient, des fenêtres s'allu- 
maient. La malheureuse population attendait, 
dans l'angoisse, l'arrivée de l'ennemi. 

En passant devant une maison éclairée, Lucile 
entrevit AÎlegria. Il y avait sur le visage de la 
fille de Pierre Detchart une telle expression de 
désespoir que mademoiselle de Mercœur en fut 
touchée. Rapprochant son cheval, elle serra la 
main de sa compagne. Cette main était inerte et 
froide. 



POUR DON CARLOS 2 13 

Elles arrivèrent sur la place du palais. La 
grande maison, qui, quelques heures auparavant, 
abritait encore l'état-major et la cour, était morne 
et déserte. Les portes ouvertes disaient une fuite 
précipitée. Deux soldats, avec des jurons affolés, 
malmenaient un mulet trop chargé, qui s'obsti- 
nait à ne pas vouloir partir. On n'avait pas eu le 
temps d'enlever le beau tendelet mauve de la fête. 

A un carrefour, les deux jeunes femmes, sans 
s'être consultées, prirent la route de droite, celle 
qui allait vers le sud. 

— Pas par là, — s'exclama Don liiigo, — pas 
par là! Etes-vous folles? c'est la route de gauche 
qu'il faut suivre. 

Elles ne répondirent pas. 

— Etes-vous folles? — répéta le prêtre. — 
Vous marchez vers Estella! 

Bientôt elles n'entendirent plus sa voix. 

II pouvait être neuf heures. Un horrible brouil- 
lard d'hiver, aigre et jaune, pesait sur la cam- 
pagne. Allegria et Lucile arrêtèrent leurs chevaux. 

A gauche, dans des labours abandonnés, une 
masure dressait ses murs lépreux. Des ombres 
tournaient autour. Une perche, plantée sur le toit, 
portait le drapeau de la Croix-Rouge. Les deux 
femmes descendirent de leurs montures. Allegria 
prit les rênes des chevaux, tandis que Lucile 
pénétrait dans la maison. 

Une maison! Un mauvais hangar, plutôt. Sur 
une paille rare, le long des murs, une trentaine 
de blessés étaient alignés. 



216 POUR DON CAlîLOS 

Une équipe d'infirmiers de l'Association de 
la Charité, dirigée par un chirurgien français, 
s'efforçait à donner des soins à ceux pour qui 
quelque chose encore pouvait être fait. Sur une 
mauvaise table de cuisine, un misérable hurlait. 
Des seaux de ferme étaient pleins d'une eau 
sanguinolente, où nageaient des bouchons d'ouate 
et des morceaux de charpie. 

Lucile vit les visages terreux, la poussière et le 
sang caillé qui les marquaient de leurs atroces 
stigmates. Toute cette odeur de pharmacie et de 
mort manqua la faire défaillir. Elle alla vers le 
médecin. 

— Ce sont les blessés d'Estella, docteur? 

— Oui, mademoiselle, — répondit-il, regar- 
dant avec surprise mademoiselle de Mercœur. 

— A quel corps appartiennent-ils? 

— Des Navarrais, pour la plupart. 

— Un d'entre eux pourrait-il me renseigner sur 
le sort de deux de nos compatriotes qui devaient 
se trouver hier à Estella, aux côtés du général 
Calderon, messieurs de Magnoac et de Préneste? 

— Je l'ignore, mademoiselle. Je vais toujours 
demander. 

Il posa la question à voix haute, sans éveiller 
une lueur dans les yeux fiévreux ou vitreux. 

— Je parle bien mal l'espagnol, — dit-il, — et 
d'ailleurs peu de ces pauvres diables sont en état 
de répondre. 

Lucile alla vers la porte. 

— Laisse les chevaux et viens, — {lit-elle à 
Allegria. 



POUR DON CARLOS 217 

La gorge sèche, celle-ci répéta la question que 
venait de poser le docteur... 

Alors, du fond de la salle, un râle s'éleva, un 
râle avec une voix qui les fit tous trois tressaillir, 
quelque chose comme la plainte d'une bête et les 
pleurs d'un petit enfant. 

— Allegria! — disait la voix. 

La fille de Pierre Detchart s'appuya des deux 
mains à la table. 

Le regard de Lucile alla vers le chirurgien. 

— Un malheureux, — murmura celui-ci, — 
un des derniers défenseurs du Monte-Jurra. Pri- 
sonnier un instant des libéraux, il a réussi à leur 
échapper, avec une balle dans la tête. Comment 
a-t-il eu la force de marcher, de nous rejoindre, 
je me le demande encore... Tout à l'heure, il est 
entré dans le coma. Je le croyais mort... 

— Allegria! — répéta la voix, dans un 
pitoyable crescendo. 

— Qu'attends-tu? — fit brutalement Lucile. 
Toutes deux, elles marchèrent vers le coin 

obscur d'où partait l'abominable plainte. Une 
sorte de géant gisait là. La capote en loques, 
entr'ouverte sur le torse nu, laissait voir deux 
blessures. On n'apercevait pas celle du front, 
recouverte d'un bandage maculé. 

— Juan Arquillo! — murmura Allegria. 

Le mourant l'avait reconnue. Quand il l'enten- 
dit prononcer son nom, un sourire de béatitude 
tordit sa lèvre. Il tendit les bras, il voulut se 
dresser. Il retomba sur la paille avec un gémis- 
sement. 



218 POUR DON CARLOS 

— Agenouille-toi près de lui, — ordonna 
Lucile. 

Allegria, blême, obéit. Les yeux du soldat 
eurent une expression de douceur ineffable. 

— Prends-le dans tes bras, — dit Lucile. 
Chancelante, Allegria passa son bras gauche 

sous la tête du géant. Il gémit, en continuant de 
sourire. 

— Allegria! — murmura-t-il. 
Mademoiselle de Mercœur s'était agenouillée de 

l'autre côté. 

— Embrasse-le, — ordonna-t-ellc. 

Allegria eut un horrible recul. Cette grande 
dispensatrice de volupté se cabra devant la tra- 
gique étreinte qu'on lui imposait. Elle jeta à sa 
compagne un regard qui criait grâce. 

— Embrasse-le, — répéta Lucile inexorable. 
Eperdument, la fille de Pierre Detchart baisa 

cette face où la mort promenait déjà ses ombres 
grises. Dans un râle de douleur et de joie, le 
blessé cherchait ses lè\Tes... 

— Vite, maintenant, vite, — murmura Lucile. 
— C'est la fin. 

— Tu étais au Monte-Jurra? — demanda 
Allegria, défaillante. 

— J'y étais, — dit-il. — Je me suis bien con- 
duit, Allegria, j'en ai tué quatre. Ce sont les 
Alavais qui ont lâché pied. 

— Je sais, je sais, — murmura-t-elle. 

— J'ai fait ce que je t'avais promis, quand... 

— Je sais, je sais... Il y avait deux Français 
au Monte-Jurra? 



POUR DON CARLO jf 21'9 

— Deux Français qui se sont battus comme 
des démons. Ils ont tué à eux deux près de qua- 
rante libéraux. 

Les deux femmes échangèrent un coup d'œil 
d'orgueil sauvage... 

— Vite, vite, — cria soudain Lucile, en dési- 
gnant l'homme qu'une convulsion secouait. 

— Que sont-ils devenus? Que sont-ils deve- 
nus? — dit Allegria, collant ses lèvres aux, lèvres 
sanglantes du moribond. 

Il râlait et ne répondait pas. 

— Prisonniers ou morts? — répéta-t-elle. 
Sous cette terrible étreinte, le géant poussa un 

gémissement. 

Il rouvrit les yeux. 

— Prisonniers, — murniura-t-il., 
Et il retomba. 

Au milieu des plaintes qui s'élevaient de la 
table d'opération, la mort de Juan Arquillo avait 
passé inaperçue. 

— Ce pauvre garçon a-t-il pu vous donner le 
renseignement que vous désiriez, mesdames? • — 
demanda le chirurgien, quand elles prirent congé 
de lui. 

— Oui, — dirent-elles. 

— Tant mieux, parce que sans cela, j'avais 
oublié de vous le dire, vous auriez pu questionner 
les officiers d'un bataillon alavais qui fait la 
grand'halte à une demi-lieue d'ici, tenez, dans la 
prairie que vous apercevez, en bordure du ruis- 
seau. 



221/ POUR DON CAKLOS 

— Ah! les Alavais sont là, — dit Allegria. 
Elles étaient remontées à cheval. Allegria 

dirigea le sien vers l'endroit que venait de dési- 
gner le docteur. 

— Ah! les Alavais sont là, — répéta-t-elle. 
Elle avait maintenant repris tout son calme, 

ce calme perdu depuis le matin. 

— Où vas-tu? — demanda mademoiselle de 
Mercceur. 

— Les Alavais sont là, — ricana-t-elle. — 
Accompagne-moi. Tu vas m'entendre leur dire 
deux mots. 

Les soldats étaient en train de faire la soupe 
quand les deux cavalières débouchèrent dans la 
prairie. Ils les regardèrent venir avec curiosité. 
Allegria dirigea son cheval vers un petit groupe 
assis à l'écart : les officiers. Ils la reconnurent, 
ils se levèrent. 

Elle fit caracoler sa bête. 

— Je vous demande pardon, messieurs. C'est 
bien au deuxième bataillon d'Alava que j'ai 
l'honneur de m'adresser? 

— Oui, — lui fut-il répondu par une voix 
naïve. 

— Au deuxième bataillon -d'Alava, qui arrive 
d'Estella? 

Cette fois, nulle réponse ne lui parvint. 

— Au deuxième bataillon, — scanda-t-elle, — 
qui, hier matin, a abandonné la tranchée qui lui 
était confiée pour s'enfuir honteusement du 
champ (le bataille? 



POUR DON CARLOS 221 

Des murmures commençaient a courir. Tous 
les hommes étaient maintenant debout. 

Superbe d'audace et de mépris, Allegria lança 
son cheval au milieu d'eux. 

— Lâches! lâches! — cria-t-elle alors. 

Une rumeur de colère monta. Allegria se vit 
entourée d'un cercle menaçant. 

— Lâches! — répéta-t-elle. 

Du coin des officiers, une voix retentit, iro- 
nique et dure : 

— Du calme, soldats, du calme! On ne fait 
pas de mal à une femme, quand même celte 
femme serait une fille. 

Des ricanements approbateurs coururent. 
Blême et souriante, Allegria s'était retournée vers 
celui qui venait de parler. 

— Capitaine Tharsis, vraiment, — dit-elle. — • 
Mes compliments pour votre galanterie. 

Elle s'avança vers l'officier, qui, les bras croisés, 
la regardait d'un air de défi. 

— Capitaine Tharsis, un jour que vous vous 
rappelez peut-être, je me suis dit : « Pardieu, si 
cet homme est aussi brave officier qu'il est piètre 
amant, quel beau cadeau je fais là à l'armée de 
la légitimité!... » J'ai été deux fois volée, cher 
capitaine Tharsis, j'ai le regret de le proclamer 
devant vos hommes : chez vous, le soldat ne vaut 
pas mieux que l'amant. 

Et dans le silence total, elle éclata du plus 
insultant des rîtes. 

Tharsis était devenu blême. 
—- niuMmc! — murmura-t-iL 



222 POUR D©X CAnL«S 

Il s'était brusquement baissé. Alleg.ria eut à 
peine le temps de rejeter la tête en arrière, pas 
assez vite cependant pour éviter le lourd silex 
que venait ée lui lancer à toute volée le capi- 
taine Tharsis. 

Au même instant, son cheval se cabra. Aveu- 
glée par le sang qui ruisselait de son front, 
elle tomba à terre. 



— Quelle heure CvSt-il? — demanda Allegria en 
revenant à elle. 

— Quatre heures, — dit Lucile. 

Mademoiselle de Meroœur avait traîné sa com- 
pagne au bord du ruisseau qui coulait au bas de 
la prairie. Déchirant son mouchoir et celui 
d'Allegria, elle avait étanché le sang de la bles- 
sure. Elles restaient seules, les Alavais ayant 
précipitamment abrégé leur halte. A l'entour, les 
deux, chevaux broutaient les maigres herbes rases. 

Allegria se dressa sur son séant, sourit à 
Lucile. 

— As-tu ta glace? — demanda-t-elle. 
Mademoiselle de Mercxcur lui tendit un miroir 

de poche. 

Rejetant ses cheveux en arrière, Allegria 
regarda sa blessure : une longue estafilade, un 
peu au-dessus de la tempe. 

— Ce cher garçon ne m*a pas manquée de 
l>eaucoup, — murmura-t-elle. 

— Souffres-tu? — demanda Lucile. 
Elle secoua lïi tête. 



POUR DON CARLOS 223 

— Je ne soufifre plus, — répondit-elle. 
Elle alla vers son cheval, arrangea les rênes. 
>— Il faut partir, — dit-elle. 
Mademoiselle de Mercœur la regarda. 

— Partir, pour où? 

Sa compagne garda le sîlence. 

— Où nous diriger? — demanda Luciîe. 

— Il faut rejoindre le Quartier Royal, — ■ dit 
Allegria. 

En même temps, elle regardait de biais Lucile. 

— Le Quartier Royal, — dit mademoiselle de 
Mercœur, très pâle. 

Elle murmura : 

— Et Olivier? 

— Monsieur de Préneste? — dit Allegria, indif- 
férente. — Oh ! à l'heure actuelle, il y a de fortes 
chances pour qu'il ait quitté ce monde, ainsi que 
monsieur de Magnoac. 

— Ah! il vit encore, j'en suis sûre, et toi 
aussi! — s'écria mademoiselle de Mercœur. 

La fille de Pierre Detchart la regarda avec un 
sourire pâle. 

— Peut-être, — dit-elle. — Alors? 

— Alors, il faut le sauver, — supplia Luciie. 

— Que ferais-tu pour qu'il soit sauvé? — 
demanda Allegria. 

— Tout, — lui fut-il répondu. 

— Même cela? 

Et se penchant vers mademoiselle de Mercœur, 
elle lui parla à l'oreille. 

Lucile recula avec épouvante. 

— Tu dis? 



224 POUR DOS CARLOS 

— Inutile de me faire répéter, tu as entendu, — 
dit sèchement Allegria. 

— Je ne veux pas, je ne peux pas, — sanglota 
mademoiselle de Mercœur. 

— Il mourra donc, — fit Allegria, impassible. 

— Non, non, tu ne le laisseras pas mourir, si 
tu peux le sauver, car tu l'aimes, — s'écria Lucile. 

— Tu me connais mal, — dit Allegria avec un 
rire affreux, — c'est précisément pour cela que 
je le laisserai fort bien mourir. 

— Je ne peux pas, je ne veux pas! — répéta 
Lucile, se tordant les mains. 

— Alors il mourra, — dit Allegria. 

— Pitié! — fit mademoiselle de Mercœur. — 
.l'ai toujours fait tout ce que tu as voulu. 

— Qu'as-tu fait? — dit Allegria avec mépris. 
— Tu as donné ta fortune, par égoïsme, parce 
que tu en avais peur, pour ne pas sentir pendant 
ton sommeil l'horrible poids d'un or suspect 
t'écraser les pieds. Mais le moment est venu où il 
faut te le dire : on ne donne pas que son or. Sans 
cela, réellement, les riches auraient trop beau jeu 
par rapport aux pauvres. On ne donne pas que 
son or, Lucile. 

— Pitié! — répéta la jeune fille, écroulée aux 
genoux d'Allegria et les lui baisant. 

— L'heure passe, — fit celle-ci, regardant à 
ses pieds, avec un étrange mélange de haine et 
d'amour, la belle tête blonde. — Oui ou non? 

— Je veux vivre! — dit mademoiselle de 
Mercreur. 

' — Lui aussi veut vivre, — dit Allegria, — et 



POUR DON CARLOS 225 

pourtant demain, après-demain au plus tard, il 
sera étendu dans un pré, le corps troué de six 
balles, avec, par-dessus, une couverture brune. 

— Ah! bourreau! — fit Lucile. 

Et elle cacha son visage dans ses mains. 

— Une dernière fois, — fit Allegria. 
Mademoiselle de Mercosur poussa un grand cri. 

— Qu'il vive, si tu peux le sauver! qu'il vive, 
qu'il vive !... Et puis fais de moi ce que tu voudras. 

Un frisson de triomphe secoua Allegria. 

— Viens alors, — se borna-t-elle à dire. 

Le crépuscule jaune était rayé par les arbres 
noirs. Toutes deux montèrent à cheval et dispa- 
rurent parmi les ombres commençantes. 



15 



TROISIÈME PARTIE 



ALLEGRIA 



CHAPITRE PREMIER 



LA GU-ARDIA 



Le même soir, Allegria, venant à cheval par la 
route de Tolosa, arriva devant la fonda Buja- 
lance, l'auberge la plus importante du bourg de 
Lecumberry. 

— Hé, don Lycurgue ! — appela't-elle, heurtant 
de sa cravache une fenêtre du premier étage. 

La face apeurée de don Lycurgue Bujalance 
apparut. Ses yeux scrutèrent l'obscurité. 

— Messieurs les libéraux... — commença-t-il. 

— Ce ne sont pas encore les libéraux. Ce n'est 
que moi, Allegria Detchart; descends, ouvre ta 
porte, et viens prendre mon cheval. 

La fenêtre se referma. La porte s'ouvrit. 

— Doiïa Ursule dort, sans doute? — demanda 
Allegria à l'hôtelier quand il eut installé le cheval 
dans l'écurie. 

— Ma femme dort, en effet, votre Grâce. 

— Eh bien, va la réveiller. Ou plutôt, allons- 
y ensemble. 

— Debout, Ursule! — cria Allegria, en péné- 
trant dans la chambre. — Et maintenant, si vous 
le voulez bien, cher don Lycurgue, laissez-moi un 



-30 POUK DON CARLOS 

peu avec votre épouse. Tenez, allez en bas me 
préparer un bol de vin chaud, prestement. Voyons, 
Ursule, debout, ma fille. 

L'hôtelière, muette d'étonnement et de som- 
meil, se tenait droite au milieu de la pièce. 

— Ouvre-moi ta garde-robe, — commande 
Allegria. 

Sans attendre qu'Ursule obéît, elle passa dans 
une antichambre et en ressortit chargée d'un mon- 
ceau de vêlements. Elle se mit à examiner les 
robes, les manteaux, les châles... 

— Trop beau, trop neuf, trop beau, — disait- 
elle, à chacun d'eux, en l'envoyant rejoindre les 
précédents sur le lit. — Ah! enfin, voilà qui est 
mieux. 

Elle tenait une robe de laine noire, très gros- 
sière, usagée, rapetassée, mais propre. Cette robe 
était toute d'une pièce, avec les manches courtes, 
larges, évasées. On la passait par le cou, à la 
manière des robes de moines. 

— Déchausse-moi, — dit Allegria. 

Ursule retira les grandes bottes de cuir fin, les 
bas de soie. 

— Déshabille-moi. 

Ursule enleva l'amazone sombre. Allegria 
n'avait plus que sa mince chemise. Faisant glisser 
une seule des épaulettes pour ne pas apparaître 
absolument dévêtue devant l'hôtelière, elle passa 
la robe noire. La chemise surgit autour de ses 
pieds, couronne de dentelles blanches. 

Allegria était nue sous la rude étoffe. 

— Jésus, votre Grâce! c'était pour vous, cette 



POUR DON CARLOS 231 

vilaine robe! — s'exclama Ursule. — Prenez celle- 
ci, ma plus belle. 

Allegria ne répondit pas. Elle fouillait dans un 
coffre empli de chiffons. Elle y puisa une corde- 
lière <îe soie noife. 

— Là, — dit-elle, en se la nouant autour de la 
taille. — • Voilà pour la fantaisie. Trouve-moi une 
paire de sandales noires. 

— Et des bas, votre Grâce? 

— Pas de bas. 

Ursule chaussa en gémissant les tendres pieds 
blancs de dures espadrilles. Allegria se regarda 
dans la glace de l'armoire. Avec sa robe serrée 
aux hanches, ses jambes, ses bras, son col nus, 
jamais peut-être elle n'avait été plus belle. Elle 
lança son menton en avant, d'un air de défi. Ses 
cheveux courts frémirent. Elle se sourit. 

— Et maintenant, — dit-elle, — une cape 
noire, et j'aurai fini de t'ennuyer. Non, pas celle- 
là, elle est trop belle. Tu veux donc que tout le 
monde se retourne sui' mon chemin? Celle-ci. 

Elle se drapa dans le lar^e châle. Sa tête, son 
front, son visage disparurent. On ne vit plus, 
dans l'entre-bâillement, que les profonds yeux 
sombres. 

Elles descendirent, Allegria riant de son accou- 
trement, dame Ursule continuant à se lamenter. 

Ses lamentations furent reprises par son époujt, 
sitôt qu'il eut aperçu Allegria : 

— Un sacrilège, votre Grâce! C'est Lycurgue 
Bujalance qui a l'honneur de vous le dire, un 
sacrilège! 



232 POUR DON CARLOS 

— Assez d'histoires! — dit Allegria. — Tu as 
préparé le vin chaud? Donne-le. 

Elle prit le bol, qu'elle vida d'un trait. 

— Donne-moi un bâton, — dit-elle encore à 
Lycurgue. 

Elle ramena sur sa face la cape obscure. 

— Maintenant, écoutez, — dit-elle. — Les libé- 
raux seront ici à l'aube. Il se peut que nous ne 
nous revoyions pas de longtemps. Merci de ce 
que vous avez fait pour moi. Je vous laisse mon 
cheval. Vendez-le, si vous voulez. Si vous pouvez 
le garder, j'en serai heureuse, car c'était une brave 
bête, que j'aimais bien. 

Elle ouvrit la porte de la rue. Une bouffée de 
vent glacé, mêlé de pluie, entra par la brèche 
noire. Allegria, sous la maigre étoffe râpée, fris- 
sonna longuement. 

— Adieu, — dit-elle. 

Et cette pauvresse disparut dans l'obscurité. 

Ruée parmi les ténèbres, sous les longs fils 
parallèles et livides de la pluie. Ceci, c'est un 
coteau. Les pieux noirs qui le tachettent ou le 
hérissent signifient qu'il est planté de vignes, de 
vignes qui, en septembre, dans la lumière bénie, 
seront semblables chacune à une fontaine de ver- 
meil. Sous la main qu'il écorche, un mur, le mur 
d'un champ, un mur en terre sèche. Ce mur 
devient un parapet... Ah! ruisseau invisible, divin 
^lou-glou de l'eau mystérieuse qui calme ma 
fièvre angoissée, déjà je ne t'entends plus! La 
route s'encaisse, à droite, à gauche, des ravins. 



POUR DON CARLOS 233 

Au sommet, un ruban sinueux et blême : l'hor- 
rible ciel nocturne. Allegria tremble. De peur? 
Misérable fille, tu ne songes donc plus à ton père, 
à ce Pierre Detchart, immobile, des nuits et des 
nuits, sous les pluies diluviennes d'Orocopiche? 
A-t-il eu peur, lui, a-t-il eu peur? Mais, au fait, 
est-ce bien de peur qu'elle tremble, en cette 
minute, sa fille forcenée!... 

Jamais Allegria ne sut comment elle avait 
marché cette nuit-là, ni combien de temps au 
juste. Elle s'était dirigée vers Alsasua. L'aube, 
une aube terreuse et jaune, la trouva franchissant 
l'Araquil. Alors elle reconnut, dominant le mont 
Araler, la chapelle de San-Miguel-in-Excelsis. 

Le village de Huarte était déjà occupé par les 
troupes libérales. Allegria y pénétra. 

En passant devant une maison basse, elle 
s'entendit appeler de l'intérieur. 

— Eh! ma mignonne, aussi vrai que j'ai nom 
Josefa Cristobal, et que je suis cantinière au 
régiment de Badajoz, veux-tu gagner deux pese- 
tas? 

— Ce n'est pas de refus, — dit Allegria. 
Dona Josefa Cristobal était une matrone dénuée 

d'idées générales et au menton orné d'une mo- 
deste barbiche. Au demeurant fort brave femme. 

— Voici, — dit-elle, — les mauvais garçons de 
mon régiment ont passé toute la nuit à fêter la 
dernière victoire des armées de Sa Majesté, la 
prise de Tolosa.,, 



234 POl U UON CAULOS 

— Ah ! Tolosa est pris, — dit Allegria» indifîé- 
rente. 

— Oui, ma belle, depuis hier soir. Tu l'igno- 
rais? D'où viens-tu donc? 

— D'Ernani, — répondit évasivement la jeune 
femme. 

— Peu importe, d'ailleurs. Au fait : je te 
répète donc que soldats et sous-officiers ont passé 
leur nuit à boire. Regarde ce qu'ils m'ont laissé. 

Elle désignait un amoncellement de bols et de 
verres sales. 

— Depuis qu'ils se savent vainqueurs, la manie 
des grandeurs les a pris. Ils veulent, à chaque 
coup, de la vaisselle propre. Tout à l'heure, ils 
vont se réveiller et recommencer à boire. Je suis 
perdue si tout cela n'est pas lavé. Or, dans ce 
maudit bourg de brigands, pas une femme qui 
consente à travailler pouc les braves soldats du 
Roi Alphonse. Toi, au moins, tu es une vaillante 
fille, une bonne libérale et pas laide, avec cela, ma 
foi, quoique tu ne sois pas mon genre. 

Fiévreusement, Allegria s'était déjà mise à 
laver les verres, les bols. La cantinière vit qu'elle 
claquait des dents. 

— Bois cela, petite, — dit-elle en lui tendant 
un quart de rhum. — Le général Loma lui-môme, 
il n'y a pas quinze jours, a daigné le trouver bon. 

Allegria but avidement. Dona Joscfa la regar- 
dait avec commisération. 

— C'est à peine vêtu! Ça vous a des sandales 
en charpie. Ça a dû marcher toute la nuit, sur 



POUR DON CARLOS 235 

des routes infestées de brigands carlistes... Et 
où vas-tu comme cela, ma mignonne? 

— ■ Ah! — dit AUegria, — si vous pouviez 
m'aider à le savoir, je vous en aurais une recon- 
naissance éternelle. 

— Voyez-moi ça! Ça marche sans savoir où 
ça va! N'es-tu pas bien folle? 

— Je vais retrouver mon fiancé, soldat dans 
les troupes de Sa Majesté. 

— Et où est-il, ton fiancé? 

— C'est ce que j'ignore. Je suis, depuis quatre 
ans, dans les pays tenus par les bandes de Don 
Carlos. Je sais seulement, par un soldat de chez 
vous, qu'il était, avant-hier, à la prise d'Estella, 
et qu'il a été affecté à la garde de deux prison- 
niers français faits à cette bataille. Mais où? Je 
n'en sais pas plus long. 

— Deux prisonniers français, — dit la canti- 
nière. — Attends, je vais peut-être pouvoir te 
renseigner. 

Elle alla à un escalier : 

— Eh! Redondela, — cria-t-elle. 

Ce fut seulement à son troisième appel qu'un 
grognement lui répondit, de l'étage supérieur. 

— Réveille-toi un peu, — fît dona Josefa. — A 
quel régiment appartiennent les soldats qui 
gardent les deux Français pris au Monte-Jurra? 

— Régiment de Tolède. 

— Et où les ont-ils conduits? 

— A la Guardia, pour être fusillés, — fit 
l'homme invisible. — Et maintenant, allez-vous 
me laisser dormir ! 



2'Ô>Q POUR DON .CAULOS 

— C'est bon, c'est bon! rendors-toi, propre à 
rien. Là, je crois, ma petite, qu'il ne t'était guère 
possible de mieux tomber. Tu tiens sans doute à 
aller à la Guardia? 

— Oui, — murmura Allegria, les dents serrées. 

— Eh bien, j'ai mon mari, don Sadurni Cris- 
tobal, cantinier du régiment de Badajoz, qui part 
tout à l'heure pour Logrono, chercher quatre 
barils de vin de la Rioja. Tu le laisseras à Viana. 
Il a une bonne petite voiture avec un cheval très 
rapide. Tu peux être ce soir même à la Guardia, 
entre les bras de ton fiancé. Comment s'appelle- 
t-il, ton fiancé? 

— Jcronimo Puzol. 

— Jeronimo Puzol, — dit la cantinière, — Je 
connais ça. Un grand brun, avec la mouche, pro- 
posé pour caporal. 

— C'est bien lui! 

— Ah! Jeronimo Puzol, le gaillard! Eh! mais^ 
vous ferez un beau couple. El moi qui allais 
oublier tes deux pesetas!... Prends, petite, prends. 
Par Notre Dame del Pilar, lu les a bien gagnées. 

La Guardia ! Un tas de murailles boueuses, les 
ruines d'un château que les carlistes ont fait 
sauter en se retirant, des ruisseaux aux eaux 
bistres qui fuient vers le sud, vers l'Ebre... la 
nuit et la pluie. 

A quelque cent mètres de la porte nord, à un 
carrefour, dans une bicoque à moitié démolie, une 
escouade, préposée à la surveillance des voilures, 



POUR DON CARLOS 2Ô7 

fêlait la victoire en buvant et jouant aux cartes, 
à la lueur fumeuse d'une chandelle. 

Le farceur de la bande, un maigre petit fan- 
tassin, figure hâve de Pierrot à long nez, provo- 
quait à peu de frais les rires de l'auditoire. On 
l'appelait le Chico. 

— Oui, messieurs, on a du pain, c'est bien; du 
vin bleu, c'est mieux. Mais va-t-on nous laisser 
ici, dans la crotte, tandis que les camarades 
dénoueront les sandales des belles Basquaises, 
qui sont lacées très haut, comme chacun sait? 

— Sacré Chico! — disaient ses camarades, en 
se donnant de grandes claques sur les cuisses. 

Subitement, tous se turent. La flamme de la 
chandelle oscilla. Une forme noire pénétra dans 
le cercle rougeâtre. 

— Un de vous veut-il, pour deux pesetas, 
donner un peu de vin à une pauvre femme? 

Le caporal tendit silencieusement sa gourde de 
peau. Allegria but, et tous reconnurent, à sa façon 
de tenir le goulot éloigné de sa bouche, qu'ils 
avaient alYaire à une montagnarde. 

— Eh ! Chico, — dit l'un des soldats, — voilà 
pour toi. 

Celui-ci, pour soutenir son rôle, s'approcha 
d'Allegria. Elle jeta un coup d'œil sur l'écusson 
de l'uniforme. 

— Régiment de Tolède, — dit-elle. 

— Pour vous servir, belle, mais trop invisible 
dame. Venez çà un peu. 

Il s'enhardissait, à voir qu'on ne le; repoussait 
pas. 



238 POUR DON CARLOS 

— Peux-tu me donner un renseignement? — 
demanda Allegria, qui paraissait ne pas com- 
prendre. 

— Cela dépend duquel, ma belle, et du prix 
que tu y mettras. 

— Il y a à la Guardia deux prisonniers fran- 
çais, n'est-ce pas? 

— Nous sommes payés pour le savoir, — 
glapit le Chico. — C'est à notre bataillon qu'ils 
ont démoli prés de cinquante hommes. Mais on 
les tient, et ils î>eront fusillés demain matin, à 
cinq heures et demie. 

Allegria étouffa un cri de joie : elle arrivait à 
lemps. 

— Qu'est-ce qui commande à la Guardia? — 
demanda-t-elle. 

— Si je te le dis, — fit le Chico en grimaçant, 
— que me donneras-tu? 

— Ce que tu voudras. 

— Un baiser, ma belle. 

— Ah! dis vite, — fit Allegria, hors d'elle- 
même en sentant le temps passer. 

— Une minute, une minute, — dit le caporal 
qui s'était interposé. — Tout cela n'est pas très 
clair. Quel intérêt avez-vous à avoir ces rensei- 
gnements? Nous sommes en pays ennemi, — dit-il 
au Chico, sur un ton de reproche, 

— Quel intérêt? — dit Allegria, dans un rire 
strident. 

Elle prit la main du caporal et lui fit toucher 
sa nuque. 



POUR DON CARLOS 239 

L'homme tressaillit au contact des petites 
boucles courtes. 

— Ah ! — murmura-t-il. — Je comprends. Les 
bandits carlistes t'ont coupé les cheveux! 

— Parce que j'étais une bonne libérale, — . 
gronda- t-elle, et sur la dénonciation des deux pri- 
sonniers qui sont ici. Aussi je craignais d'arriver 
trop tard pour assister à leur exécution. 

Les soldats frémirent. 

— Alors, caporal, je puis lui dire le nom du 
commandant de la place? — fit la voix nasillarde 
du Ghico, qui se piquait au jeu. 

— Tu le peux, — dit le caporal avec mépris. 

— Eh bien, c'est un homme très doux et très 
aimable. Il s'appelle don Jorge Gilimer, brigadier 
général. 

Un tremblement secoua Allegria. Le général 
Gilimer, l'incendiaire d'Abarzuza, la plus féroce 
brute de l'armée libérale, celui dont les propres 
officiers réprouvaient la cruauté... Ah! tout était 
bien fini ! La misérable eut, une seconde, la pensée 
de rester là, avec ces soldats, à boire du vin, 
beaucoup de vin, jusqu'à l'heure... l'heure! Elle 
se redressa. 

— Et mon baiser! — dit le Chico, pleurard. 
Les hommes ne riaient plus. 

Elle jeta au pitre un regard morne. 

— Tu y tiens? — dit-elle. 

— Bien sûr, — murmura-t-il, vaguement gêné. 

— Eh bien, viens le prendre. 

Il alla vers elle avec gaucherie... 

— Ah! — gémit-il, portant la main à son 



240 POUR DON CARLOS 

visage, comme si un fer rouge venait de le mar- 
quer. 

Et il demeura bras ballants, au milieu de ses 
camarades ravis de sa mésaventure. 

Devant la porte de la forteresse, le bruit d'une 
discussion avec la sentinelle attira le sergent de 
garde. 

— C'est une femme qui veut parler au général, 
— dit le soldat. 

— Pourquoi pas au Roi Alphonse, — maugréa 
Je sous-officier. Qu'elle entre au poste. (§n s'expli- 
quera aux lumières. 

Au même instant, une voix de tète retentissait. 

— Sergent, connaissez-vous l'ordre qui interdit 
de laisser des filles pénétrer dans les cantonne- 
ments? 

Allegria, qui venait d'entrer dans le poste, se 
retourna et aperçut un petit officier élégant et 
imberbe. C'était le lieutenant de ronde, un tout 
jeune homme, frais émoulu de l'école. Il dévisa- 
geait Allegria avec l'aplomb de quelqu'un que les 
femmes ont longtemps intimidé, et qui va 
prendre sa revanche. 

Elle le regarda avec calme et lui dit : 

— Lieutenant, lorsque, à Tolède, votre maman 
ou votre sœur aînée vous accompagnaient à la 
caserne, ou allaient vous y chercher, qu'auriez- 
vous dit de l'officier qui les aurait accueillies de 
la sorte? 

Elle avait, en parlant, laissé glisser son chàle 
sur ses épaules. 



POUR DON CARLOS 241 

Lui, abasourdi, moins encore par l'apostrophe 
que par cette tragique apparition, restait à ne 
savoir que dire. 

— Madame... Mademoiselle... Excusez-moi... les 
consignes. Enfin» si j'avais su... Vous tenez à voir 
son Excellence le général commandant?... 

— J'y tiens, — dit-elle, hautaine. 

— Une telle requête, vu l'heure, les circons- 
tances... Mais enfin, si vous y tenez, il faudrait 
commencer par parler au lieutenant-colonel 
major de la garnison. 

— Justement le voici, — dit le sergent, qui 
assistait à la scène avec un intérêt goguenard 
pour son lieutenant. 

Un officier de haute taille était entré dans le 
poste. Il avait la moustache taillée en brosse, toute 
blanche, les traits creusés. L'ensemble donnait 
une impression très grande de noblesse triste. 

En l'apercevant, Allegria avait sursauté. Elle 
ramena son châle, pas assez rapidement, toute- 
fois. Le nouveau venu l'avait reconnue. Une 
expression d'étonnement et de colère contracta 
son visage. 

— Mon colonel, — dit le petit lieutenant, — 
voici une dame qui désirerait obtenir une audience 
de son Excellence le général commandant la 
place. 

Le major de la garnison marcha vers Allegria. 
Ses yeux étincelaient. Il croisa les bras. 

— Allegria Detchart ici! — murmura-t-il. — 

Est-ce que je ne me trompe pas? Par quelle 

audace!... 

ie 



242 POUR DON CARLOS 

Il répéta : 

— Est-ce que je ne me trompe pas? 
Allegria laissa tomber son vôile. Elle souriait. 

Elle répondit : 

— Vous ne vous trompez pas, colonel Saballs. 
Le colonel Saballs, la plus pure ilgure de 

Yarmée libérale, avait été deux ans prisonnier 
chez les carlistes. Il avait été échange, l'année 
précédente, sur l'ordre d'Alphonse XII, contre 
trois officiers du même grade. Cet homme, ennemi 
juré des proniinciamcntos, n'avait d'autre but que 
cette chose : servir. Il servait, avec une conviction 
également obstinée, alors même qu'il avait pour 
chef une aussi infâme brute que son général 
actuel. En captivité, il avait pu voir Allegria, 
entendre parler de ses exploits, et de la haine 
qu'elle vouait k tout ce qui, en Espagne, n'était 
pas carliste. De là sa surprise, son effroi presque, 
à la rencontrer sur le territoire de la place forte 
dont il avait la garde. 

Elle, continuant à sourire, très calme, s'était 
avancée vers lui. 

— Vous ne vous trompez pas, colonel Saballs. 
Et comme elle se rendait compte qu'il allait 

parler, dire devant les deux témoins ahuris 
quelque chose d'irréparable : 

— Toujours sans nouvelles du petit Ramire, 
n'est-ce pas? — ajouta-t-elle tout bas, d'une voix 
très douce. 

Le vieux soldat avait pâli. 

— Que signifie... que voulez-vous dire? — bal- 
butia-t-il. 



POUR DON CARLOS 243 

— Je veux dire que vous êtes toujours sans 
nouvelles de Don Ramire Saballs, lieutenant au 
régiment d'Albacete, votre fils. Dans quelle 
inquiétude doit être, depuis trois semaines, sa 
mère, cette pauvre doiïa Carlotta ! C'est votre fils 
unique, je crois? 

— Depuis trois semaines... Depuis trois 
semaines, — balbutia Saballs. 

Il jeta sur Allegria, plus souriante que jamais, 
un regard de supplication et d'épouvante. 

— Venez, — dit-il enfin, d'une voix étranglée. 

— Sacrée femme! — dit le sous-officier, 
quand ils furent sortis. — Mon sentiment est 
qu'avant un quart d'heure, elle sera auprès du 
général. Mais celui-là, pour le mettre dans sa 
poche, ce sera une autre affaire. Qu'en dites-vous, 
mon lieutenant? 

— Mêlez-vous de ce qui vous regarde, — répon- 
dit l'autre, décontenancé et vexé. 

Le lieutenant-colonel major de la garnison 
avait son appartement et son bureau à proximité 
de ceux du général commandant la place, au 
centre de la citadelle. Le colonel Saballs marchait 
devant, guidant la jeune femme. Allegria suivait, 
dans une extraordinaire tension de tout son être : 
« Je me rapproche, je me rapproche du but, se 
répétait-elle. Mais l'heure aussi marche... Il est 
dix heures. Demain matin, à cinq heures et 
demie... Horreur! »> 

Et elle ne sentait pas ses pieds nus plongeant 
dans les trous remplis de boue glacée. 



244 POUR DON CARLOS 

Sur le seuil de la porte du colonel, un planton 
se dressa. 

— Mon colonel, son Excellence le brigadier 
général vous a fait demander. 

— Je vais y aller. 

Il fît entrer Allegria dans sa chambre et 
referma la porte. C'était une pauvre chambre de 
soldat, crépie à la chaux, sans autres meubles 
qu'un lit de camp, une table, un banc de bois. 
Au mur, une grande croix d'ébène, avec un mor- 
ceau de buis fané. 

— Dépêchons, — dit-il, — le général m'attend. 
Allegria le regardait avec la môme assurance 

souriante. Il serra les poings. 

— Ah ! ne me mettez pas hors de moi, — fit-il. 
— Vous m'avez parlé de mon fils. Vous savez 
quelque chose à son sujet? 

— Votre fils a été fait prisonnier le 29 janvier 
dernier, à Ville Real, colonel Saballs, — répondit- 
elle. 

-— Il n'est pas blessé? 

— Je l'ai vu hier soir, en quittant nos lignes. 
Il se portait comme vous et moi. 

Saballs respira. 

— Pourquoi êtes-vous ici? 

— Je vous l'ai dit, pour voir le brigadier Gili 
mer. 

— Qu'avez-vous à lui demander? 

— La mise en liberté immédiate d'un prison- 
nier français détenu ici, monsieur de Préneste. 

La colonel haussa les épaules. 



POUR BON CARLOS 245 

— • Jamais vous ne l'obtiendrez, — trancha-t-il. 
— Ce Français a été pris, les armes à la main, 
sur le champ de bataille. Il doit être fusillé 
demain matin, au point du jour. Il le sera. 

— Chose qui aura bien des inconvénients pour 
le petit Ramire, — dit doucement Allegria. 

— Quoi? — dit Saballs, blême. 

— Nous sommes aujourd'hui lundi, — conti- 
nua-t-elle sur le même ton. — Si jeudi, à midi, je 
n'ai pas regagné les lignes carlistes, en compa- 
gnie de monsieur de Préneste, le p^tit Ramire 
sera aussitôt passé par les armes, ainsi que trois 
de ses camarades, d'un grade et d'un mérite 
égaux aux siens. 

Le colonel Saballs chancela. 

— Mon fils appartient à l'armée régulière, •^— 
trouva-t-il à peine la force de dire. 

— Peuh! — fit Allegria, avec un geste insou- 
ciant. — J'ai vu, — reprit-elle, — le petit Ramire 
avant mon départ. Il était très gai et fort confiant 
dans l'issue de ma négociation, le brave enfant. 
Je crois pouvoir ajouter qu'il m'a chargée de bien 
des choses pour vous, et de vous dire de faire 
votre possible pour qu'il ne meure pas ainsi, 
bêtement, les yeux bandés, sous des balles fratri- 
cides. 

Allegria exagérait. Le petit Ramire ne l'avait 
point chargée de cette commission. Il ne lui avait 
même jamais parlé. II ne l'avait même jamais vue. 
Mais, comme il avait été tué vingt jours plus tôt, 
en montant à l'assaut de Ville Real, et que la fille 
de Pierre Detchart avait, de sa propre main, tracé 



O.ÎP 1-^^-c DON CAili-^J 

le signe de la croix sur son cadavre, elle ne crai- 
gnait de ce côté aucun démenti. 

Saballs s'était raidi aux dernières paroles d'Al- 
legria. Elle vit trembler les pauvres mains 
blanches du vieillard. 

— Je ne puis qu'en référer au général, — dit-il. 
' • Elle le regarda avec pitié. 

— Je ne vous demande rien, — dit-elle, trèr 
dure, — sinon de me conduire auprès de lui. Bor- 
nez-vous à vous taire et à exécuter sans commen- 
taires les ordres que le brigadier Gilimer vous 
donnera. Ce que j'attends de vous, c'est la passi- 
vité, et que vous ne trembliez pas ainsi. Tout à 
l'heure, dans le poste, vous alliez clamer mon nom 
à tous les échos... Excellent moyen pour permettre 
au petit Ramire de constater, après-demain, que 
la terre est plus brune à deux pieds de profon- 
deur qu'à la surface. 

Il ia regarda avec terreur. 

— Que comptez-vous faire? 

Allegria allait-elle essayer de faire pénétrer ses 
plans dans une matière aussi rebelle à ce genre 
d'osmose que la cervelle d'un homme d'hon- 
neur? Toujours est-il qu'elle n'en aurait pas eu 
le temps. 

Une voix puissante venait de retentir : 

— Colonel Saballs, enfin, on vous trouve! 

Le brigadier Gilimer pénétrait dans la chambre. 

C'était un petit homme trapu, au cou de tau- 
reau, aux larges épaules, de poil roux. Il avait des 
favoris. Les cheveux étaient plantés très bas sur 



ï>OUR DON CARLOS i 247 

le front fuyant. Les yeux, minuscules, luisaient 
sous d'énormes sourcils. 

— Je vous ai fait, à deux reprises, demander 
de venir me voir... Tiens, vous n'êtes pas seul?... 

Saballs fit un grand effort. 

— Je suis, — parvint-il à dire, — avec une 
dame qui sollicite l'honneur de parler à votre 
Excellence. 

Don Jorge Gilimer éclata d'un rire bouffon. 

— Une dame! Les dames n'ont pas l'habitude 
de courir les routes sans bas, vêtues d'une sou- 
quenille trouée et crottée. 

Allegria s'avança et dit d'un air modeste : 

— Celle-ci, du moins, pour se faire pardonner 
sa pauvre mise, a la bonne fortune de savoir com- 
ment le brigadier général Gilimer a vaincu la 
révolution à Carthagène, et comment, quinze ans 
plus tôt, il a permis au Gouvernement de la Reine 
Isabelle, que Dieu garde, de découvrir la conspira-r 
tion de l'infâme Ortega. 

Gilimer se retourna, surpris et flatté. 

— Ah! ah! tu sais cela, petite, — fit-il, bom- 
bant le torse et se caressant le menton. — Eh bien 5 
ch bien! eh bien!... 

Allegria venait de lui apparaître en pleine lu- 
mière. 

Il la regardait, abruti de surprise et d'admira- 
tion. 

— Eh bien! eh bien! — ne sut-il d'abord que 
répéter. 

Avec une horreur et une joie inexprimables, 
Allegria voyait se gonfler son cou violâtre d'apo- 



248 POUR DON CARLOS 

plectique. Une sarabande de désirs fous tournait 
dans les petits yeux sanglants. 

— Eh bien! — répétait-il, — eh bien! 

Les hideuses mains, hérissées de poils rouges, 
s'ouvraient et se fermaient, pétrissant une invi- 
sible pâte. Un malaise tragique pesa. 

Don Jorge le rompit. 

— Tu... Vous avez quelque chose à me deman- 
der? — dit-il, avec un sourire qui démasquait ses 
dents de carnassier. — De quoi s'agit-il? 

— Je serai heureuse si votre Excellence permet 
que je l'en entretienne en particulier, — fit-elle, 
plantant dans les yeux du monstre le calme 
regard de ses prunelles magnifiques. 

Il haleta presque, bégayant : 

— Un verre de porto, dans ma chambre, un 
verre de porto? 

Allegria inclina la tête. 

— Venez, alors, venez. Rien de particulier, 
n'est-ce pas, Saballs, rien de particulier? 

Allegria se retourna et regarda bien en face le 
colonel. Il lui fit peine. Les mains de cire, la 
malheureuse moustache blanche, les lèvres trem- 
blaient. 

— Mon général, mon général, -^ murmura-t-il. 
« Ah! pensait Allegria, en continuant à le tenir 

sous ses yeux implacables. Quelle misère! Perdre 
en une nuit le bénéfice de toute une vie de droi- 
ture, et inutilement! » 

— Eh bien? — fit Gilimer, à bout de patience. 

— Rien de particulier, — dit le colonel Saballs. 



CHAPITRE II 



HOLOPHERNE 



Sur la lable, il y avait deux flambeaux d'argent, 
une carte d'état-major, barrée de hachures, un 
plat contenant un lourd rôti de bœuf rouge, une 
buire à moitié pleine de porto, et l'épée à dra- 
gonne d'or du brigadier Gilimer. 

Il ferma la porte derrière Allegria. Au fond de 
la pièce, on entrevoyait l'alcôve sombre, le lit, les 
draps. 

Saisissant la buire, il emplit deux verres. 

— Bois, — dit-il. 

Elle ne buvait pas. Ses regards exténués allaient 
à la viande. 

II ricana. S'armant d'un large couteau à dépe- 
cer, il scia dans le quartier de bœuf une large 
tranche. II la lui lança sur une assiette : flocl 

— Mange. 

La malheureuse dévorait. 



2j0 pour don CARLOS 

Don Jorge vint derrière elle. Dans l'entrebâille- 
ment de la robe, il vit le dos creusé et tiède. Il y 
appliqua sa bouche goulue de reître. Allegria fris- 
sonna longuement. 

Au même instant, on frappait à la porte. 

— Entrez, — fit le brigadier d'une voix de 
tonnerre. 

Un blême planton se tenait sur le seuil, un pli 
à la main. 

Gilimer décacheta la lettre avec d'affreux ju- 
rons. 

— C'est bon, — dit-il au soldat médusé. — Et 
qu'on ne te revoie plus. 

Ses horribles petits yeux jaunes luisaient. Il 
prit un des verres et le tendit à Allegria. 

— Bois, — ordonna-t-il de nouveau. 
Elle vida le verre. 

Déjà il l'étreignait. Elle se dégagea en souriant. 

— Don Jorge, Don Jorge, — dit-elle, — si nous 
mettions un peu d'ordre dans nos affaires. Il y 
a temps pour tout. 

Il poussa un grognement. Elle lui échappa. 

— Pas avant que vous ne m'ayez accordé ce 
que je viens vous demander, — fit-elle. 

— Tu vas peut-être me dicter tes conditions! 
— rugit-il. 

La table était entre eux. La tunique dégrafée 
de Gilimer, sa chemise ouverte laissaient aperce- 
voir sa poitrine velue. Ils se mesurèrent du regard. 
Trois fois, ils tournèrent autour de la table, Alle- 
gria souriante et pleine d'horreur, lui, soufflant 
comme un ours. 



POUR DON CARLOS 2Ô1 

— Que veux-tu de moi? — fit-il enfin, suffo- 
quant. 

— La mise en liberté immédiate de monsieur 
de Préneste, le Français pris, il y a trois jours, au 
Monte-Jurra, — dit-elle. 

Il éclata en imprécations. 

— Il sera fusillé demain, à l'aube, — hurla-t-il. 
— Et d'ici là... 

Il avait bondi. Il broyait maintenant le corps 
de la jeune femme. Elle, rigide, avait croisé ses 
bras, barrière incoercible. 

— Ah! — gronda-t-il, la repoussant avec vio- 
lence. 

Allegria s'en était allée buter contre la table. 

— Don Jorge, Don Jorge, — se borna-t-elle à 
dire. — Il faudrait pourtant s'entendre. 

Elle souriait. Elle ramenait sur sa gorge sa pau- 
vre robe déchirée. 

— Cela pourrait durer ainsi toute , la nuit. 
Croyez-moi, cher Don Jorge, dans une entreprise 
comme celle que vous médilez, une étroite colla- 
boration est de rigueur. 

Il répondit par une insulte. 

— Des mots, des mots. Don Jorge. Ne nous 
entendrons-nous donc pas? 

Il la regardait avec un extraordinaire mélange 
de surprise et de fureur. Il se contint. 

— Tu veux la grâce de ce Français? ' — par- 
vint-il à dire. 

— Je la veux, cher Don Jorge. 

— Eh bien, je te l'accorde. Et maintenant... 
Allegria se dégagea encore. 



252 POUK DON CARLOS 

— C'est bien aimable à vous, cher Don Jorge. 
Mais un peu d'ordre, s'il vous plaît, dans nos 
conventions. 

Sur la table traînait du papier à en-tête de la 
brigade. Elle en prit une feuille, trempa un porte- 
plume dans l'encrier, tandis que Gilimer, qui, de 
nouveau, l'avait saisie, lui murmurait à l'oreille 
d'horribles mots. 

— Ecrivez, écrivez. Don Jorge. Il y a temps 
pour tout. 

— Quoi? — fit-il, prenant machinalement le 
porte-plume. 

— Ordre au major de la garnison de la Guardia 
de mettre en liberté immédiate le sieur Olivier de 
Préneste, citoyen français, fait prisonnier le 19 fé- 
vrier courant. 

Un mauvais sourire plissait les lèvres du bri- 
gadier. Il écrivit. 

— Là! — fit-il, — es-tu satisfaite? 

— La signature maintenant, — fit Allegria. 
Il signa. 

— Le cachet, — dit-elle. 

Il y avait à côté de l'encrier un timbre humide. 
l'AIIegria en tamponna l'ordre. 

— Mâtin! — s'exclama le général. — fu es 
aussi au courant des choses militaires qu'un capi- 
taine adjudant-major. 

Elle, tranquillement, pliait le papier. Il ne la 
perdait pas de vue. Il la vit glisser l'ordre sous le 
pied d'un des flambeaux. Il sourit méchamment. 

Elle sourit aussi. 

« Ah ! Don Jorge, Don Jorge, pour quelle enfant 



POUR DON CARLOS 253 

me prenez-vous! Vous avez signé bien vite, cher 
brigadier Gilimer. Mais la distance est plus grande 
que vous ne croyez qui sépare votre signature de 
la flamme de la cheminée. » 
A voix haute, elle dit : 

— Je remercie humblement votre Excellence. 

— Tu es satisfaite, j'espère, — fit-il. 

Il la serrait contre lui, hoquetant de désir. 

— Pas tout à fait encore, — se borna-t-elle à 
dire. — Mais, cette fois. Don Jorge, vous serez 
d'accord avec moi. 

— Quoi? 

— Il est des moments où être dérangé est bien 
peu agréable. Don Jorge. Un planton a frappé 
tout à l'heure à cette porte. Si cela doit se renou- 
veler plusieurs fois cette nuit, j'avoue que, mal- 
gré tout mon désir de vous prouver que vous 
n'avez pas affaire à une ingrate... 

— Tu as raison, — fit le général. 

La saisissant dans ces bras, il la porta vers le 
lit et l'y déposa, puis, ayant tiré les rideaux de 
l'alcôve, il frappa sur un timbre. 

Le planton blême réapparut. 

Gilimer le saisit par l'épaule. 

— Ecoute, — lui dit-il en grinçant des dents, 
— tu vas rester à la porte toute la nuit. Si quel- 
qu'un vient me déranger, tu m'entends bien, il y 
a quinze jours de prison pour lui si c'est un sol- 
dat, et quinze jours d'arrêts si c'est un officier. 
Pour n'importe quel motif, tu m'as compris. A 
huit heures, tu viendras me réveiller. A huit 
heures, pas une minute plus tôti.. Est-ce clair? 



254 POUR DON CARLOS 

— Oui, Excellence, — murmura l'homr 
abruti de terreur. 

Gilimer referma violemment la porte. Pui: , 
ayant retiré ses grosses hottes, il marcha vers 
l'alcôve. 



Le^ bougies des flambeaux s'étaient éteintes, 
consumées. Une d'elles grésillait encore. La cham- 
bre n'était plus éclairée que par les lueurs mou- 
rantes des bûches. 

En chancelant, Allegria se leva, alla vers la 
cheminée, regarda l'heure à la pendule. Quatre 
heures et demie. Elle frémit. 

— Ah! murmura-t-clle avec épouvante, — j'ai 
dormi ! 

Dans un candélabre, elle prit une bougie neuve, 
l'alluma. Les détails de la veille réapparurent. 

Allegria s'appuya contre le mur. Avec des é[Jin- 
gles trouvées dans un bénitier desséché, elle se 
mit en devoir de rajuster sa robe en pièces. Des 
gouttelettes d'ambre perlaient à ses aisselles. Ses 
jambes se dérobaient. Ah! ce Gilimer était un 
rude jouteur. 

Elle se regarda dans la glace, puis frappa sur 
le timbre. 

— Tu vas, — dit-elle au malheureux planton, 
— aller chercher le lieutenant-colonel major de la 
garnison. Qu'il arrive immédiatement. Ordre du 
général. 

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que lo 
colonel Saballs arrivait. Tl ne s'était pas couché. 



POUR DON CARLOS 2oJ 

Il entra dans la chambre. Allegria referma le 
porte. 

— Eh bien? — murmura-t-il. 

Allegria mit un doigt sur ses lèvres. Retirant 
de dessous le flambeau l'ordre de mise en liberté, 
elle le plaça sous les yeux de Saballs. 

— Est-il en règle? — demanda-t-elle. 

— Il l'est! — murmura le colonel abasourdi. 

— Bien! — lit-elle, — maintenant, venez. 
Lui prenant la main, elle le conduisit vers l'al- 
côve. 

Il se mit à trembler. 

— Doucement, — fit-il, hagard, — doucement, 
il ne faut pas le réveiller. 

— Vous pouvez parler plus fort, colonel Sa- 
balls, — dit-elle à haute voix. 

Saballs se pencha vers le lit... 

— Quoi, — murmura-t-il, — quoi?... Je... 
Et il poussa un cri d'horreur. 

Un flambeau à la main, Allegria souriait, très 
pâle. 

Le couteau à dépecer n'était plus sur la table. 

Saballs eut une défaillance. Il tomba à genoux, 
la tête parmi les draps bouleversés. 

Il se releva pourtant. Il marcha sur Allegria. 

— Misérable ! — dit-il d'une voix blanche. 
Sa voix s'enflait, pour répéter ; 

— Misérable, misérable! 

La jeune femme lui saisit le bras. 

— Un autre cri comme celui-là, — lui mur- 
mura-t-elle, — et le petit Ramire est perdu. 

Le colonel joignit les mains : 



256 POUR DON CARLOS 

— Misérable! — dit-il encore, mais à voix 
basse, cette fois. 

Elle le regarda avec pitié. 

— Brisons là, — fit-elle sèchement. — Ce qui 
est fait est fait. Je suis entre vos mains, mais vous 
êtes dans les miennes. Tenez-vous donc tant que 
cela à vous être déshonoré pour rien? Pendant 
que nous sommes ici, à couper des cheveux en 
quatre, doila Carlotta se meurt de fièvre, et les 
hommes qui exécuteront le petit Ramire sont 
déjà désignés. 

Elle ouvrit la porte. 

— Approche, — dit-elle au planton. 
Il parut de nouveau. 

— Quel ordre t'a donné hier soir le brigadier? 

— De ne pas le réveiller avant huit heures. 

— Bien, va-t'en! 
Elle referma la porte. 

— Vous le voyez, grâce à moi, vous êtes cou- 
vert. On ne peut vous inquiéter pour avoir exé- 
cuté, à la lettre, un ordre parfaitement en règle. 
Et puis, assez, le temps passe. Dans un quart 
d'heure, monsieur de Préneste doit avoir quitté 
la Guardia. 

Olivier dormait. Il s'éveilla. Dans l'obscur ca- 
chot, il vit trois ombres, le colonel, un caporal, 
Allegria. 

Celle-ci, à ses pieds, lui baisait les mains. 

— Ah ! — murmurait-elle, — les misérables, ils 
ont osé!... 



POUR DON CARLOS 257 

Et' elle appuyait son front contre la chaîne qui 
liait les poignets de M. de Préneste. 

— Ils ont osé, ils ont osé... 

— Allegria, — dit Olivier. 

Il n'était pas surpris de la voir là. Il essaya de 
passer sa main dans les courtes boucles. Les 
lourds anneaux de fer tintèrent. 

— Allegria. 

— Déliez-le, ordonna-t-elle. 

Le caporal fit tomber la chaîne. 

Ils remontèrent l'escalier aux marches usées. 
Saballs était devant, avec le soldat qui portait la 
lanterne. Sur ses bras meurtris, M. de Préneste 
sentait les lèvres d'Allegria. 

— Mon amour, — répétait-elle. — Tes chères 
mains!... Ils ont osé... 

Ils traversèrent une cour, une rue, une place... 

Les murailles de la Guardia étaient franchies. 
Saballs prit la lanterne. 

— Rentre au corps de garde, — dit-il au ca- 
poral. 

Il ne pleuvait plus, mais des ruisseaux bruis- 
saient dans l'ombre. Une aigre brise soufflait, 
annonciatrice de l'aube prochaine, 

— Allez, — fit Saballs. 
Alors, Olivier dit : 

— Et monsieur de Magnoac? 
Allegria frissonna. 

— Et monsieur de Magnoac? — répéta M. de 
Préneste. 

Allegria saisit la main du colonel. 

— Taisez-vous, — murmura-t-elle. 

ir 



2S8 POUR DON CARLOS 

— OÙ est monsieur de Magnoac? — demanda 
Olivier. 

— On l'a délivré avant vous, — répondit-cllc. 
■ — Il nous attend, là-haut. 

Et elle désigna l'ombre. 

— Dépêchons-nous : adieu, colonel Saballs. 
Le vieil officier la retint. 

— Etes-vous satisfaite? — fit-il, d'une voix 
chevrotante. — Tout est fini pour moi. Mais 
au moins, dites-moi que vous arriverez là-bas à 
temps, à temps pour empêcher... le pauvre petit! 

— Nous ferons de notre mieux, colonel Saballs, 
— dit Allegria. 

— Surtout, ne lui racontez pas, ne lui dites 
pas à quel prix... 

— Je vous en donne ma parole, colonel, adieu. 
Ils passèrent tous deux devant la masure où le 

Chico et ses camarades attendaient en dormant 
la blême relève du matin... Puis ils quittèrent la 
route, à droite, et commencèrent l'ascension des 
hautes terres ténébreuses. 

— Et monsieur de Magnoac? — dit encore 
Olivier. 

— Plus loin, plus loin, — se borna-t-elle à ré- 
pondre. 

Et, lui prenant la main, elle se mit à courir. 

Ils allaient. Parfois, un obstacle, une côte, une 
touffe d'ajoncs invisibles, dans un arrêt brusque, 
les jetaient l'un contre l'autre. Alors, comme 
épouvantés de ce contact accidentel, ils se hâtaient 
de se séparer et de reprendre leur course. Une 



POUR DON CARLOS 259 

fois, Olivier ayant buté, sa bouche heurta le dos 
nu d'Allegria. Elle poussa un gémissement et cou- 
rut plus vite. Il pensa à la nuit de Tolosa et se fit 
horreur. 

« O chaste entre les chastes, murmura-t-il, se 
peut-il que je t'aie méconnue aussi longtemps! » 

Le triste croissant de la lune courait devant 
eux entre des nuages bas et roussâtres. Puis, 
soudain, ils ne la virent plus. Elle était tombée 
derrière une ligne noire de montagnes. Une obs- 
curité d'un gris sale les entoura. Ils étaient glacés 
i'un et l'autre. Ils trébuchaient dans des brous- 
sailles d'où s'enlevaient pesamment d'invisibles 
oiseaux nocturnes. Les branches des arbustes leur 
fouettaient le visage. Puis, doucement, douce- 
ment, tous ces objets ennemis prirent forme. Le 
vent se faisait moins froid. Le jour naissait. 

Ils étaient arrivés sur une sorte de plateau 
vêtu de mousses spongieuses où leurs pieds s'en- 
fonçaient. Ils s'arrêtèrent... 

Derrière eux, là-bas, un crépitement sec, hor- 
rible, qui n*en finissait pas, venait de retentir. 

Ailegria eut un gémissement et tomba aux ge- 
noux d'Olivier de Préneste. Elle se signa... 

Au même instant, dans le fossé des fortifica- 
tions de la Guardia, le piquet d'exécution, encore 
mal réveillé, défilait devant la dépouille du comte 
Mathieu de Magnoac. 



I 



CHAPITRE III 



LA VERTU DES CIMES 



Au-dessus d'eux, le ciel pâlissait. Un arbre 
balançait dans ses branches nues une touffe de 
gui, pareille à un gros nid vide. 

Olivier était assis sur une pierre. Allegria 
prosternée cachait sa tête dans ses mains. 

Il l'attira à lui, l'obligea à le regarder. 

— Tu me pardonnes, — murmura-t-elle avec 
épouvante. 

Il sourit. II répondit : 

— Allegria, Allegria, maintenant que certaines 
choses commencent pour moi à devenir claires, 
une seule m'importe, vivre. 

Elle posa son front sur ses genoux. Et tout d'un 
coup, elle tressaillit. Elle désignait, vers le sud, 
parmi les brouillards du matin, le chaos noirâtre 
de la Guardia. 

— Ah! — murmura-t-elle. — Je croyais que 
nous en étions déjà bien plus loin. 

Et ils reprirent leur course. 

Par des sentiers à pio, qui coupaient la route 



POUR DON CARLOS 2G1 

royale en lacets, ils allaient. Plusieurs fois, ils 
s'arrêtèrent pour éviter des troupes qui se diri- 
geaient comme eux vers le nord. Les moyeux des 
pièces d'artillerie et des fourgons traçaient sur le 
remblai du chemin de larges balafres humides 
et rouges; les mulets s'ébrouaient dans les traits; 
les soldats juraient... Tremblants dans leur coin, 
les fugitifs attendaient que la dernière voiture fût 
passée, puis ils continuaient leur ascension. 

Ils ne se parlaient pas. Ils évitaient même, sem- 
blait-il, de se regarder. Bien que tout lès y pré- 
disposât, ils ne se sentaient pas à l'aise dans ce 
tête à tête. Tant de paroles de bravade, de haine, 
et soudain la révélation de ce qu'ils étaient l'un 
pour l'autre ! A quoi bon, quand les pensées sont 
à ce point identiques, les échanger? Cher silence, 
que rompent seulement les gouttes de pluie qui 
tombent des branches, ou le sec coup de marteau 
d'un pic épeiche montant en tournevis autour 
du tronc d'un noir sapin. 

« Si cette journée n'est pas la dernière, se disait 
Olivier, un jour je referai cette route. Petit ron- 
cier qui tout à l'heure t'es accroché à la pauvre 
robe déchirée d'AUegria, tu ne seras peut-être plus 
de ce monde, mais un autre roncier aura poussé 
à ta place. Rainette qui fuis sous la mousse, verte 
comme toi, pour t'y cacher, tu sera remplacée par 
une autre rainette. Il y aura longtemps que les 
ruisseaux qui pleurent ce matin auront gagné 
l'Ebre, puis la mer, puis les buées célestes, mais 
d'autres ruisseaux, fils de ceux-là, pleureront en- 
core à la même place, à cette place où je veux 



■ 



262 POUR DON CARLOS 

revenir essayer de fixer le souvenir d'un instant 
que je sens, avec une si navrante vitesse, se 
faner, j)' 

Un aigre soleil d'hiver était né dans la vallée. 
Le brouillard environnant en fit une grosse boule 
jaune. Les plaines disparurent. Il n'y eut plus, 
autour d'eux, qu'une lumière glauque, qui ne dou- 
blait d'aucune ombre la silhouette des sapins. 

Puis ceux-ci se clairsemèrent. Les chênes nains 
se firent rares. Devant Olivier et sa compagne, 
une large étendue gris pâle s'ouvrait maintenant. 

Le sommet de la Sierra. Petites herbes rases. 
Touffes de mélèzes et de mj'rtilles. Par moment, 
un oiselet s'élevait, avec une mihce cri plaintif. 
Des gerboises, kangourous minuscules, sautaient, 
pas plus grosses que des sauterelles. Une grande 
paix triste et calme présidait aux menus ébats 
de cette faune enfantine des cimes. 

Tout le jour, ils allèrent ainsi, sans échanger 
une parole, seulement, parfois, un regard, après 
lequel ils se sentaient réconfortés. 

Depuis le matin, Allegria n'avait cesse de guider 
leur fuite. Olivier ignorait tout des atroces péri- 
péties qui l'avaient menée jusqu'à la Guardia; il 
ne pouvait soupçonner qu'une bien faible part de 
la fatigue qui assaillait ce cher corps. Mais il se 
sentait lui-môme trop fatigué pour proposer de 
s'arrêter un instant. Et puis, il y avait le silence, 
le grand silence, si difficile à rompre au milieu 
de ce paysage désolé. 

Nulle part le soir ne descend avec autant de 



POUR DON CARLOS 263 

précautions que sur le faîte des montagnes. Nulle 
part la tombée de la nuit n'est un phénomène 
moins brutal. Ah! cette ombre, tout à l'heure d'un 
mauve si modeste, et maintenant à peu près noire. 
Où donc la teinte transitoire? Elle a eu lieu, je 
ne m'en suis pas aperçu. Nature, que de discré- 
tion à ne pas venir troubler les rêves qui vaga- 
bondent dans mon cœur! Ailleurs, comme ta 
beauté est tyrannique! Que me font ces forêts, 
ces vallons, ces lacs, ces cascades, et le chant 
d'admiration artificielle qui s'en élève! Je pré- 
tends être le propre artisan de mon palais, le seul 
organisateur des belles fêtes que je m'y offre. Je 
suis assez riche pour ne pas loger en meublé. Or, 
ailleurs, Nature, quoique je fasse, tu m'imposes 
tes devis, ton bric à brac. Ici, tu me laisses libre, 
sur ces cîmes où je ne vois plus rien, où je n'en- 
tends plus d'autre bruit que celui de mon cœur. 

Allegria s'était arrêtée. Elle désignait à Olivier, 
à trois cents pas environ, une fleur tremblante et 
rose qui se balançait parmi les ombres grandis- 
santes : un feu. 

En même temps, un aboiement retentit. Un 
chien tournait autour d'eux ^vec irritation. Alle- 
gria lui parla, il se calma. 

Ils furent bientôt auprès de la flamme. Un vieux 
berger s'y chauffait les mains, assis sur le seuil 
d'une hutte en branchages. 

A l'entour, on ne voyait pas les moutons, mais 
on entendait le murmure laineux de leurs croupes 
froissées les unes contre les autres. 



231: POUIl DON' CAIILOS 

Allegria pénétra dans le cercle de la flamme. 
Le vieillard ne broncha pas. Avec de petits jap- 
pements, le chien disait que les arrivants étaient 
des amis. 

— Nous avons faim, père, — dit-elle. 

Elle lui tendit les deux pesetas de la cantinière. 

— Garde-les pour la ville, ma fille, — dit le 
berger. 

Il s'était levé. Son manteau s'écarta. Allegria 
vit sur la veste du montagnard le cœur de Jésus 
brodé, insigne des Carlistes, un cœur fané, pres- 
que effacé. 

Elle prit dans la poche de sa robe le cœur 
d'or fin qui, trois jours plus tôt, brillait sur son 
amazone. 

Tous deux se regardèrent et se signèrent. 

— Où est le roi? — demanda le pâtre. 
D'un geste las, Allegria désigna le nord. 

— Ah! fit l'homme. 
Il se recueillit. 

— J'étais, en 1837, de ceux qui furent livrés 
par Maroto et je n'ai pas désespéré, ma fille. Il 
ne faut pas désespérer. Il y a, dans mon troupeau, 
des brebis dont je ne verrai pas les agneaux. 

Il jeta au feu quelques brindilles. 

— Et ton compagnon? — demanda-t-il. 

— Il a été fait prisonnier par les Christinos, 
— dit-elle, — et condamné à mort. Il s'est 
échappé. 

— Dieu veuille, — fit le vieillard, — qu'il ne 
soit pas repris. C'est Gilimer qui commande à la 
Guardia. Le sais-tu? 



POUR DON CARLOS 265 

— Je le sais, — fit-elle. 

— Je n'ai pas grand chose à vous donner, — ■ 
reprit-il. — Je vais d'abord aller chercher de l'eau 
à la source. 

Il revint avec une cruche pleine. De la cahute, 
il retirait deux pauvres écuelles, du lait, du 
fromage. 

— Mangez, — dit-il. 

Et, assis à l'autre côté 4u feu, il se mit à faire 
glisser lentement entre ses doigts les boules 
brunes et noires d'un chapelet. 

— Maintenant, qu'allez-vous faire? — de- 
manda-t-il, quand ils furent un peu rassasiés. 

— Repartir, — dit Allegria. 
Le vieillard secoua la tête. 

— La montagne est tout entière dans le brouil- 
lard. Je ne sais pas si moi-même je saurais me 
guider, cette nuit. Vous, vous iriez sûrement faire 
la culbute dans VErga, qui coule en bas. Il faut 
attendre le jour. 

Il ajouta : 

— D'ailleurs, tu n'as pas regardé ton compa- 
gnon. 

Allegria jeta un coup d'œil sur M. de Préneste. 
Elle comprit qu'il ne saurait guère aller plus loin. 
Alors, elle sentit elle-même sa propre fatigue. 

— Ma cabane n'est pas bien grande, — dit le 
vieux. — Mais il y a des peaux de moutons. Vous 
n'aurez pas froid. 

— Et toi, père? 

— Si un jour, je passe devant chez toi, dans 
l'état où tu es toi-même, je trouverai tout natu- 



266 POUR DON CARLOS 

rel que tu m'offres ta chambre, se borna-t-il à 
répondre. 

Il avait disparu à l'intérieur de la cabane. II en, 
ressortit bientôt. 

— Entrez, — ordonna-t-il. 

Ils s'allongèrent tous les deux. Le berger em- 
pila sur eux les peaux frisées. 

— C'est aux pieds que vous aurez froid surtout, 
quand l'aube se lèvera, — dit-il. — Cette troisième 
peau sera pour eux. En attendant, je la garde 
pour moi. 

Etendus côte à côte, Olivier et Ailegria ne boir- 
geaient plus. Si l'un dormit, au cours de cette 
pure nuit mystérieuse, l'autre ne le sut jamais. 
Bientôt le brouillard s'éelaircit. A travers les 
branches de la cabane, des étoiles surgirent, veil- 
leuses d'un bleu cruel et glacé. 

A l'aube, ils repartirent. Ils marchèrent tout le 
jour, comme la veille, avec des fortunes diverses, 
faisant parfois une lieue de plus pour éviter quel- 
que bourgade suspecte. Vers le soir, ils virent à. 
l'horizon, dominant un escarpement, une sorte 
d'immense bâtisse, moitié château, moitié caserne, 
avec ses innombrables fenêtres dont le soleil cou- 
chant faisait flamboyer les vitres. 

Ils suivaient en cet instant un petit gave en- 
caissé, aux eaux tourmentées par d'énormes blocs 
rocheux. 

Ailegria s'arrêta. Olivier, surpris, fit de même. 
Plein de pitié, il crut immédiatement avoir dis- 
cerné les motifs de celte halte. 



POUR DON CARLOS 267 

Sur les pierres plates qui bordaient le torrent, 
il y avait des Jtaches pourpres. 

Allegria n'avait plus que des lambeaux d'es- 
padrilles. M. de Préneste tomba à ses pieds, la 
força de s'asseoir. Il lava les chevilles sanglantes. 

Avec un sourire lointain, la jeune femme le 
laissait faire. Le jour mourait; là-haut, sur le 
mont, les fenêtres du grand château sombre ne 
brillaient plus. 

M. de Préneste baisait maintenant les pieds de 
sa compagne. 

— Allegria, — murmura-t-ii. • 

Elle posa sur son front une main fiévreuse. 

— Pardon! — dit-il. 

Le gave roulait ses eaux noires et blanches. 

— Pardon, — répéta Olivier. 
Alors, à voix très basse, Allegria parla. 

— J'ai été la maîtresse du duc de Santurce, — • 
dit-elle. 

— Que m'importe! Allegria. 

— Et du capitaine de Penha Verde. 

— Que m'importe! 

— Et du soldat Juan Arquillo. 

— Que m'importe! 

— Et du lieutenant de Sabradiel... 

Elle les nomma tous ainsi, morts ou vivants, 
d'une voix lente, machinale. 

— Que m'importe ! — répétait-il, avec une rag2 
tendre, continuant à baiser ses pieds, éperdument. 

— J'ai... — fit-elle encore. 

Et, se penchant, elle lui parla à l'oreille. 

— Je le savais, je le savais, — fit-il, souriant 



268 POUR DON CARLOS 

et blême. — Que m'importe, Allegria, que m'im- 
porte ! 

— J'ai tout dit, — fit-elle avec un soupir d'hor- 
reur. 

Et elle se laissa aller dans ses bras. 

On ne voyait plus les eaux bourdonnantes du 
torrent. M. de Préneste pressa longuement sur 
son cœur le beau corps sans défense. 

— Tu as tout dit, Allegria et je savais tout. 
Maintenant c'est à moi de parler, à moi de te dire 
une chose, une chose que tu peux ignorer encore. 

Il la sentait pantelante d'anxiété. Lui-même, 
une ivresse inconnue le submergeait. 

— Quand j'ai quitté Villeléon, Allegria, quand 
j'ai passé la frontière, quand je suis venu à 
Durango... 

Elle était immobile dans ses bras. 

— ...Ce n'était pas pour la suivre, elle, Lucile, 
Allegria! Allegria, c'était pour toi! 

Il répéta : 

— C'était pour toi, c'était pour toi. 
n eut, sur sa main, sa main glacée. 

— Il y a des choses qu'il ne faut dire que lors- 
qu'on en est bien sûr, — murmura-t-elle. 

— Je ne le savais pas alors moi-même, Alle- 
gria. Une fois, dans le cabinet de la sous-préfec- 
ture, j'ai voulu te tuer. Puis la nuit, je l'ai vue 
dans tes bras, elle, Lucile. Je souffrais, mon 
Dieu! Puis vous êtes parties, toutes deux, et je 
suis parti. Je ne savais pas alors. Je ne pouvais 
savoir. Je suivais ma route. Puis, j'ai compris, 
Allegria. C'était pour toi, c'était pour toi! 



POUR DON CARLOS 26i9 

Entre les pâles branches des saules, la lune 
était née, bleuâtre. 

— Tu me crois, n'est-ce pas? Tu me crois? 

— Je te crois, — répondit-elle gravement. 
Elle s'était relevée. 

— Je te crois, — dit-elle encore, — Viens, 
Elle le tenait par la main. Il la suivit. 

Le sentier qu'elle avait pris montait. Olivier, 
indifférent au parcours, ne songeait qu'à couvrir 
de longs baisers la main de sa conductrice. 

Au bout d'une demi-heure de marche, il vit se 
dresser sur le ciel brun une masse noire, avec 
des toits en poivrière. Il lui sembla reconnaître le 
lourd bâtiment aperçu tout à rheure au soleil 
couchant. 

Contournant les murailles, ils arrivèrent devant 
une haute porte obscure. 

Allegria sonna. 



CHAPITRE IV 



LA LUMIÈRE BLEUE 

M. de Préneste avait dormi sur trois planches 
supportées par des châlits de fer. A travers la 
fenêtre grillagée, les étoiles brillaient encore 
quand il fut réveillé. 

— Dans une demi-heure, je viendrai te cher- 
cher pour assister à la messe, — dit Allegria. 

Et elle disparut, ombre muette, ayant laissé sa 
lanterne sur les dalles rouges de la chambre. 

Olivier se leva. Un peu de sa fatigue s'en était 
allée. Prenant la lanterne, il inspecta cette cham- 
bre, où on l'avait conduit la veille, et où il ne se 
souvenait même pas s'être endormi. Dans un 
coin, il y avait une fruste table de toilette de bois 
blanc, un broc, une terrine de terre bise. S'étant 
dévêtu, il plongea sa tête dans l'eau glacée. 

La lumière de la lanterne découpait sur le mur 
crépi une ombre gigantesque. Olivier s'en appro- 
cha. C'était une croix haute de deux mètres, où 
un Christ de grandeur presque naturelle était 
accroché, non l'Ecce Homo du musée de Tou- 



POUR DON CARLOS 271 

louse, le tendre Galiléen à la peau rose, aux belles 
boucles calamistrée, à la barbe faite pour plaire 
à quelque Photine de boudoir, mais une espèce 
de bandit jaunâtre, le digne compagnon de Dimas 
et de Gestas. 

La nudité du supplicié était cachée par un 
jupon de velours noir, brodé de têtes de mort et 
de larmes d'argent. Les jambes brisées par le 
coup de masse du Romain laissaient pointer, sous 
la chair pendante, les arêtes des tibias fracassés. 
Des grumeaux lie de vin entouraient les énormes 
clous en tétraèdre. De la blessure du flanc s'écou- 
lait une tramée verte. 

Les yeux, les yeux surtout étaient effrayants. 
L'implacable et naïf artiste y avait serti des éclats 
de verre blanc qui brillaient comme autant de 
larmes, au bord des paupières retombées. 

M. de Préneste détourna avec horreur la lan- 
terne. Il revint s'asseoir sur le lit de planches. II 
attendit. 

Le grillage de la fenêtre découpait dans l'azur 
froid de la nuit une autre croix noire, autour de 
laquelle tremblotaient les étoiles. L'une après 
l'autre, elle pâlirent, disparurent. 

Une cloche se mit à tinter. 

Elle tintait encore lorsque Allegria pénétra de 
nouveau dans la chambre. 

— Es-tu prêt? — demanda-t-elle. 

Sur un signe affirmatif, elle lui fit signe de la 
suivre. 

Ils traversèrent de longs corridors froids et 
déserts, éclairés, à intervalles fixes, par de petites 



272 POUR DOX CARLOS 

lampes nichées au plafond. Par moments, au loin, 
une porte invisible s'ouvrait, se refermait. Un 
courant d'air, long, long à venir, soufflait alors 
dans le couloir, faisant voltiger de grandes 
ombres. 

Ils arrivèrent «au pied d'un escalier en coli- 
maçon. Ils montèrent une vingtaine de marches. 
Ils se trouvèrent devant une porte qu'Allegria 
ouvrit avec précaution. Un courant d'air plus vio- 
lent éteignit la lanterne. 

Allegria ne la ralluma pas. Elle se borna à 
refermer la porte. La cloche, de nouveau, tintait. 

Ils étaient tous deux dans une pièce analogue 
à celle où avait dormi Olivier, voûtée comme elle, 
mais sans fenêtre. Un jour lointain, venu on ne 
savait d'où, l'éclairait à peine. 

Trois des côtés de cette chambre étaient faits 
de lourdes pierres crépies. Le quatrième côté était 
de bois brun. Contre lui, deux prie-dieu. 

Allegria, toujours muette, guida Olivier vers 
le prie-dieu de droite. Elle s'agenouilla sur l'autre. 
La tête emprisonnée dans son voile noir, elle ne 
bougea plus. 

La cloche s'était tue. 

Soudain, Olivier tressaillit. Le panneau qui leur 
faisait face s'était mis à glisser sans bruit, de haut 
en bas, découvrant, petit à j>etit, devant eux, un 
trou sombre. Puis le panneau s'arrêta dans sa 
descente, formant balustrade, au niveau des 
accoudoirs des prie-dieu. 

M. de Prcneste se rendit alors compte que la 
chambre dans laquelle il se trouvait avec Allegria 



POUR DON CARLOS 273 

constituait une sorte de tribune située à mi-hau- 
teur, entr€ le sol et la voûte, d'une large salle 
oblongue, dont on n'apercevait pas les détails, 
noyée qu'elle était encore dans les ténèbres. Un 
larg« vélum à peine transparent, tendu d'une 
muraille à l'autre, la divisait en deux parties. La 
partie que surplombait la tribune était tout à fait 
obscure. L'autre apparaissait plus claire. Vague- 
ment, à travers le voile, Olivier entrevit une forme 
rectangulaire, surmontée d'une croix : un autel. 

Successivement, autour de la croix, six points 
d'or surgirent. Les cierges de l'autel venaient de 
s'allumer. 

Puis, un son argentin retentit. Une silhouette 
surgit derrière le voile, avec, à son côté, une 
autre, plus petite. Elles s'agenouillèrent toutes 
deux devant l'autel, ombres que les cierges cli- 
gnotants agrandissaient ou diminuaient tour à 
tour. Un murmure. Allegria se signa. La messe 
venait de commencer. 



Introibo ad altai*c Dei... Ad Deum qui laeiificat 
juventutem meam. Judica me, Deus,.. Juge-moi, 
ô Seigneur! pourquoi es-tu triste, ô mon âme? 
N'ai-je pas, chère âme, voulu que tu sois faite 
uniquement d'amour!... D'amour?... Juge-moi, 
Seigneur! Oui, je t'entends; ah! la redoutable 
équivoque. D'amour, vraiment! « L'amour, mur- 
mura la voix du Bien-Aimé, l'amour est prompt, 
sincère, pieux, doux, prudent, fort, patient, fidèle, 

Ionstant, magnanime, et il ne se recherche jam.ais, 
i 



274 POUR DON CARLOS 

car dès qu'on commence à se rechercher soi- 
même, à l'instant on cesse d'aimer. » Juge-moi, 
Seigneur, et pardonne à cette âme misérable, qui, 
à présent je le sens bien, n'a jusqu'ici songé qu'à 
se rechercher! 



N'a'jusqu'ici songé qu'à se rechercher! Emitte 
lucem tuam et veritatem tuam; ipsae me deduxc- 
runt, et adduxerunt in montem sanctum tuum et 
in tabcrnacula tua. Cette âme égoïste, ô Seigneur, 
ta lumière et ta vérité l'ont guidée, l'ont conduite 
sur ta montagne, au pied de ton tabernacle, et 
voici qu'elle commence à voir clair en elle-même. 

Sur ta montagne, ô Seigneur! Au pied de ton 
tabernacle ! Cette montagne, c'est celle où, la nuit 
dernière, j'ai vu, entre les branches d'une pauvre 
hutte de berger, briller le quadrige glacé de la 
petite Ourse. Ce tabernacle, c'est celui devant 
lequel j'essaye de sanctifier mon désarroi grâce 
aux réminiscences d'une enfance élevée au pied 
des autels. 



Sacrilège! crieront ceux qui ne songent qu'à 
l'indiscutable essence sensuelle dont est fait le 
bouleversement d'Olivier de Préneste. Phari- 
saïsme! sera-t-il en droit de rétorquer. Ces di- 
vines paroles du psaume, croyez-vous donc que 
leur sens soit unique? Ah! elles ne sont divines, 
précisément, que parce que chaque pécheur peut 



I>OUR DON CARLOS 275 

les faire siennes, les identifier aux battements de 
son misérable cœur. Si, à l'heure actuelle, elles 
éveillent dans le cœur d'Olivier d'aussi profonds 
échos, c'est qu'il sent leur lamentation éternelle 
cadrer de façon parfaite avec son propre déchi- 
rement. 

A gauche d'Olivier, sans bruit, Allegrîa s'était 
dressée. U Evangile! il l'imita. Comme elle, il se 
signa du pouce. Il se sentait saisi par un trouble 
obscur, en retrouvant, avec une facilité aussi 
naturelle, des gestes qu'il croyait abolis en lui 
depuis si longtemps. 

Le jour qui naissait découpait petit à petit les 
ogives des vitraux de la chapelle. Les verrières 
obscures commencèrent à s'illuminer. Celles qui 
se trouvaient dans la partie opposée du sanc- 
tuaire n'apparaissaient qu'indistinctement à tra- 
vers le vélum, qui tendait sur elles comme une 
buée grisâtre. Mais les autres, simultanément, 
flamboyèrent. Le centre du yaisseau n'en fut que 
plus obscur. 

UOffertoire, Olivier ne songeait plus mainte- 
nant à la messe. Absorbé dans la contemplation 
des figures de couleurs violentes qui surgissaient 
sur les vitraux, il cherchait à reconnaître les 
bienheureux dont la vie était célébrée là. Puis, la 
lumière se faisant plus acérée, il découvrit que 
chaque vitrail portait en exergue le nom du per- 
sonnage qui y était représenté. 

Elles chantaient, ces verrières, la gloire des 



276 POUR DON CARLOS 

saintes de l'Espagne. La première, à gauche, était 
consacrée à sainte Isabelle de Hongrie, belle-sœur 
de Don Jaime d'Aragon. De ses tendres doigts, la 
princesse pansait les blessés cadavériques, plus 
effroyables encore que ceux sur lesquels Olivier 
avait buté, quatre jours avant, au sommet du 
Monte-Jurra. Dans le second vitrail, sainte Tècle, 
suppliciée par Tamiro, tendait vers le ciel ses 
mains exsangues. Sur le troisième vitrail, on 
voyait sainte Eulalie, également en proie à 
d'atroces bourreaux, suivre d'un œil extasié une 
colombe, sa douce âme, qui s'envolait vers le Sei- 
gneur. La dernière verrière de gauche peignait 
la mort de sainte Léocadie, l'amie des poètes et 
des artistes, chaste compagne, pour la mort, de 
saint Ildefonse, à Tolède, dans la basilique (VEl 
Cristo de la Vega. 

Dans le premier vitrail de droite, sainte Lucie 
guidait, sur un sentier escarpé qui montait vers 
le firmament, une théorie vacillante d'aveugles. 
Sur le second, sainte Librade, patronne de Si- 
guenza, cueillait d'énormes lys dans les eaux 
jaunes du Hénares. La vue du troisième vitrail 
fit frissonner Olivier : deux jeunes filles, l'une 
brune, l'autre blonde, s'y promenaient, amoureu- 
sement enlacées. La brune parlait à l'oreille de 
sa compagne. La légende disait : sainte Justine et 
sainte Rufine. Derrière elles, on voyait la Giralda, 
qu'elles étayèrent de leurs frêles épaules, lors de 
l'ouragan de 1504, qui dévasta Séville. La brune 
avait une robe blanche, la blonde une robe d'une 
pourpre presque noire... 



POUR DON CARLOS 277 

Sur le quatrième vitrail de droite, enfin, c'était 
sainte Thérèse. Doctora Mistica, disait Texergue. 
Ici, on sentait que le verrier avait cherché à se 
surpasser dans une œuvre digne de la sainte la, 
plus adorable de l'Espagne. Entourée de ses 
sœurs carmélites, Thérèse se tenait debout, sur 
le faîte d'une colline que surplombait un azur 
cru. Ses pieds ne touchaient plus le sol. Ses 
yeux remerciaient le ciel. Ses mains suppliaient 
la terre. « Mes sœurs, mes Sœurs, retenez-moi. 
Le Bien-Aimé m'appelle à lui. Retenez-moi, mes 
sœurs! Que votre sœur ne tire pas orgueil d'un 
choix dont elle est l'élue indigne ! » 

Et, sur le vélum qui cachait l'autel, le ciel vers 
lequel s'envolait la sainte reflétait son azur, plus 
profond et bleu à mesure qu'au dehors on sentait 
croître les flammes sans chaleur du soleil d'hiver. 

Le Sanctus. M. de Préneste regarda Allegria. 
Son voile noir entièrement rabattu sur la face, 
déjà prosternée sur l'accoudoir, elle attendait 
l'Elévation. 

Le premier tintement de la sonnette du ser- 
vant retentit. Alors un frémissement secoua M. de 
Préneste. -Du puits d'ombre sur lequel il se pen- 
chait, il lui sembla que quelque chose montait, 
quelque chose comme une longue houle mysté- 
rieuse. 

ïl se pencha davantage. Il comprit. La partie 
de l'église que surplombait leur tribune, cette 
partie noyée dans l'ombre et qu'il avait crue dé- 
serte, il la sentait maintenant peuplée, peuplée 
d'un peuple étrange de fantômes. 



278 POUR DON CARLOS 

Le dernier coup de l'élévation tinta. Olivier vit 
osciller des formes blanches. C'était le pâle trou- 
peau des têtes qui se relevaient lentement. 

— Allegria, murmura-t-il. 

Une seconde elle écarta sa mante. Elle avait un 
doigt sur les lèvres. La mante retomba. M. de 
Préneste s'abîma dans la crainte vague du spec- 
tacle auquel il allait assister. 

Entre les cierges, l'ombre du prêtre se profi- 
lait. Un bruit léger et métallique. Olivier comprit 
que l'officiant ouvrait le tabernacle. 

Et puis, Olivier entendit un murmure, un frois- 
sement doux d'étoffes traînées. Ses yeux, enfin 
habitués à l'ombre, lui permirent de voir. 

Au milieu de la chapelle, dans l'allée centrale 
dont les dalles luisaient sous les vitraux, une 
blanche théorie se dirigeait doucement, sans bruit, 
vers le vélum. Le long de la tenture transparente, 
Olivier distingua une marche de pierre, une balus- 
trade. 

Celle des ombres qui marchait en tête des autres 
s'arrêta, s'agenouilla, attendit. 

De l'autre côté de la tenture, il y avait l'ombre 
noire du prêtre, et celle du servant. 

— Corpus domini nostri Jesu Christi... 

Au même instant, une sorte de petit judas lumi- 
neux s'ouvrit dans le vélum. L'hostie apparut au 
bout des doigts de l'officiant, dominant le pâle 
fantôme prosterné. 

— Custodiat animam iuam„. 



POUR DON CARLOS . 279 

Une seconde, Olivier put apercevoir, hors ùe son 
voile, un pur visage de femme. Puis, la religieuse 
se leva, cédant sa place à sa sœur la plus proche. 
Elle revint, muette et voilée, croisant le cortège 
des autres religieuses qui se dirigeaient vers la 
sainte table. 

Elle défilèrent ainsi, a intervalles réguliers, de- 
vant le vélum où les communiait le prêtre, 
rhomme dont elles ne devaient apercevoir, elles, 
les chastes épouses du Bien-Aimé, que les doigts 
consacrés. Puis, il y eut un intervalle plus long. 
Olivier poussa un soupir de soulagement. 

Et soudain, il trembla de tous ses membres. 

D'un coin obscur, une dernière religieuse s'était 
levée et marchait, elle aussi, vers le vélum. Sans 
savoir au juste en quoi, M. de Préneste eut l'im- 
pression que certains détails de son costume dif- 
féraient de celui de ses compagnes. Elle s'age- 
nouilla, ramena légèrement en arrière le voile qui 
cachait sa tête. 

Alors, un grand cri éveilla les échos morts de 
la chapelle : 

— Lucile! 

Déjà M'" de Mercocur avait reçu l'hostie. Son 
triste profil s'était de nouveau éclipsé sous l'étoffe 
blanche. 

Une dernière fois, M. de Préneste aperçut sa 
mince silhouette prosternée, que le vitrail de 
sainte Thérèse inondait maintenant de sa tragi- 
que lumière bleue. 

Beauté de Lucile, dans la lumière de Damp- 
mart... 



280 POUR DON CARLOS 

— Lucile! cria-t-il encore, dans un long san- 
glot, Lucile! 

Un bruit sec, le lourd panneau de chêne qui, 
s*abaissant tout à l'heure, lui avait permis d'as- 
sister à la communion des Carmélites, ce panneau 
venait brusquement de remonter. La chapelle 
avait disparu. 

Quand, hagard, M. de Préneste se fut relevé, 
Allegria n'était plus à son côté. 




^ CHAPITRE V 



La retraite 

— Où suis-je? murmura Olivier. 

Il ouvrit les yeux. Il se vit étendu sur une 
couche de paille, sous un amoncellement de cou- 
vertures. La voiture qui l'emportait, un char 
énorme, large, recouvert d'une bâche arrondie, 
allait au pas, avec de sourds cahots. Un petit 
vent froid pénétrait à l'intérieur avec une blême 
lumière grise. 

A l'avant du char, un homme, assis sur une 
planche, guidait les mules, dont Olivier n'aper- 
cevait que les oreilles encapuchonnées de rouge. 

— Où suis-je? répéta M. de Préneste. 

Le conducteur se retourna. Olivier vit un 
homme tout vêtu de noir, avec une longue face 
glabre d'un bleu sombre. Il répondit, sans ôter 
de sa bouche sa courte pipe : 



282 POUR DON CARLOS 

— Nous avons passé Gabas il y a une demi- 
heure. Nous arrivons au Pont d'Enfer^ 

— Gabas, le Pont d'Enfer, murmura Olivier. 

— C'est la route de Jaca à Laruns, par le 
Pourtalet, dit l'homme. 

— Mais, alors, nous ne devons plus être bien 
loin de la frontière française? dit M. de Pré- 
neste. 

— Il y a une heure que nous l'avons franchie 
et que nous sommes en France, répc .dit le con- 
ducteur. 

M. de Préneste se mit sur son séant. Alors, il 
sentit qu'il avait un corps et que ce corps venait 
de passer par une grande épreuve. Les idées 
qu'il s'efforçait de rassembler tintaient comme 
des grelots dans sa tête dolente et vide. 

Il écarta la toile qui fermait la partie arrière 
de la voiture. D'énormes montagnes noires, cou- 
vertes de sapins neigeux, dominaient l'étroit ru- 
ban de route en corniche. En bas, dans un trou 
profond de deux cents pieds, un torrent bondis- 
sait. 

— Le gave d'Ossau, n'est-ce pas? 

Le conducteur fit un signe affirmatif. 

— Quelle heure est-il? demanda Olivier. 

— Il va être neuf heures. 

— Quel jour sommes-nous? 

— Samedi, 26 février. 

— Samedi, 26 février, répéta Olivier. 

11 compta sur ses doigts, puis tressaillit. 19 fé- 
vrier. C'était le 19 février que M. de Magnoac 



POUR DOX CARLOS 283 

et lui avaient été faits prisonniers. Une semaine! 
Déjà! Seulement! Il ne savait pas. 

— J'ai été malade? demanda-t-il. 

Son conducteur lui tendit une cigarette. Oli- 
vier la repoussa avec horreur. 

— Vous l'êtes encore, fît l'homme placide- 
ment. 

— Qu'estK^e que j'ai eu? 

— Le sais-je? dit l'autre en haussant les 
épaules. Je sais seulement que c'est le jeudi 24, 
à la messe basse, que cela vous a pris. 

— A la messe basse! dit Olivier. 

Et de grosses larmes se mirent à couler len- 
tement sur ses joues. Maintenant, il se souvenait. 

— Depuis jeudi soir nous sommes en route, 
continua l'homme noir. Il y a loin, en temps ordi- 
naire, du couvent des Carmélites d'Amezqueta à 
celui de Laruns. Mais, quand les routes et les 
carrefours sont embouteillés par les convois et 
les troupes en marche, il y a deux fois plus loin. 
Voulez-vous manger? 

11 lui tendit du pain, du fromage blanc. Olivier 
mangea, machinalement d'abord, goulûment en- 
suite. Ah! pauvre carcasse qui croyait que seule 
la douleur d'amour la faisait souffrir! 

— Dame! dit son compagnon qui le regardait 
avec un intérêt approbatif, vous n'aviez rien pris 
depuis trois jours. 

— Où me conduisez-vous? demanda M. de 
Préneste. 

— Je suis le courrier des Carmélites d'Amez- 
queta et de celles de Laruns, expliqua l'homme. 



POUR DON CARLOS 

Je fais comme cela la navette une douzaine de 
fois par an. J'ai ordre de vous conduire au cou- 
vent de Laruns avec la lettre que voici. 
Il montra une enveloppe cachetée. 

— Ce q':e vous voyez là, au coin de l'enve- 
loppe, c'est la signature du général Quesada, 
commandant de l'armée libérale, avec son tim- 
bre. C'est elle qui nous a permis d'être mainte- 
nant où nous sommes, c'est-à-dire de l'autre côté 
de la frontière. Il est probable que, s'il avait 
connu la véritable identité du Français en faveur 
duquel notre mère supérieure lui réclamait un 
sauf-conduit, le général Quesada n*eiit pas 
accédé aussi vite à sa prière. 

Le courrier du couvent eut un gros rire. 

— Car il paraît qu'en un seul jour, à vous 
tout seul, vous avez démoli quarante de ces 
chiens de libéraux, dit-il. 

Il murmura, avec un soupir de regret et d'ad- 
miration : 

— Vingt-neuf de plus que moi en six ans! 

Il considérait son compagnon. On voyait qu'il 
cherchait à comprendre comment ce mince jeune 
homme avait pu être le héros d'un exploit aussi 
prodigieux. Une lueur d'admiration brilla dans 
son petit «eil fauve. 

— Buvez, dit-il avec élan. 

Et il lui tendit une gourde qu'il portait cachée 
précieusement sous sa veste. 

C'était une eau-de-vie terrible que contenait 
cette gourde. Olivier but. Il avait moins froid. 



POUR DON CARLOS 285 

— On a dû, au cours du trajet, nous arrêter 
souvent? dit-il, rendant la gourde. ^ 

— Vous pouvez le dire... dix, vingt fois peut- 
être. Ah! sans la lettre de Quesada, nous étions 
frits, nettoyés, avant même d'avoir pu faire deux 
lieues. Entre Pampelune et Jaca, c'était plein de 
prisonniers carlistes. Ils n'avaient pu atteindre 
la frontière, les malheureux. Ils s'étaient rendus 
et, immédiatement, les libéraux les avaient déci- 
més. Il y avait là près de cent cinquante cada- 
vres, nus comme des vers, rangés le long de la 
route. Notre voiture les a passés en revue. J'ai 
eu toutes les peines du monde à empêcher que 
mes roues de gauche ne leur écrasassent les jam- 
bes. Je ne suis pas sûr d'y avoir toujours réussi, 
obligé que j'étais de répondre par des drôleries 
aux plaisanteries que me lançaient, à leur sujet, 
ces ordures de soldats libéraux qui étaient der- 
rière leurs faisceaux formés à droite de la route. 

Le courrier du couvent lança un blasphème 
sinistre. 

— Ah! conclut-il, serrant le manche du cou- 
teau qui apparaît sous sa veste, jeune homme, 
il vaut mieux que nous n'ayez pas vu voir cela! 

Ils se turent. La route descendait, avec des 
tournants brusques. La voiture allait plus vite. 
Le conducteur prit la main d'Olivier. 

— Regardez, lui dit-il. 

A quelques cents mètres en avant, on aperce- 
yait sur le lacet blanc un groupe sombre. 



2S6 POUR DON CARLOS 

— Des carlistes qui ont réussi à passer la 
frontière, dit le courrier. 

Ils étaient une trentaine, encadrés par des sol- 
dats français sous le commandement d'un sous- 
officier. 

— On les conduit à Laruns. De là, ils seront 
dirigés vers les endroits où ils doivent être 
internés. 

Une mélopée qui grandissait. Les carlistes 
scandaient leur marche en chantant. Bientôt, les 
paroles qu'ils chantaient devinrent distinctes. 
M. de Préneste eut un geste de dégoût. 

EUio a vendu Bilbao 
Et Mendiri le Carrascal, 
Calderoii le Montc-Jurra, 
Et Perula ce qui restait. 

Les deux voyageurs les dépassèrent. Olivier 
vit tout près de lui les capotes en loques, les 
visages hâves, les pieds nus... Une aigre guitare 
rytlimait la chanson. 

— Ce n'est pas vrai, leur cria Olivier, se pen- 
chant hors de la voiture qui l'entraînait. Ce n'est 
pas vrai. Calderon n'a pas trahi! 

Les montagnards, surpris, regardèrent le jeune 
homme. Puis ils ricanèrent et lui lancèrent une 
bordée d'injures. 

Le courrier fouetta ses mules. 

Calderon le Monte-Jurra 
Et Perula ce qui restait. 



ï>OUR DON CARLOS 287 

— Ce n'est pas vrai, criait toujours Olivier. 
J'étais au Monte-Jurra, j'y étais. 

Un. coude de la route leur déroba la pitoyable 
troupe. Olivier sanglotait. Son compagnon ralen- 
tit la marche de son équipage. 

— Il ne faut pas faire attention, dit-iï grave- 
ment à M. de Préneste. C'est toujours ainsi 
quand on a fait son devoir et qu'on est vaincu. 

Le gave mugissant était à présent à leur gau- 
che. Soudain, la gorge s'élargit. Au milieu d'une 
calme plaine grise, un village s'offrit à leurs 
yeux : Laruns. 



I 



Ellio a vendu Bilbao 
Et Mendiri le Carrascal. 



L'avilissant refrain montait sous la fenêtre 
de la chambre où M. de Préneste avait déjeuné 
seul, une chambre située dans un bâtiment 
annexe du couvent des Carmélites. 

Chancelant, il s'accouda à la fenêtre. Il vit 
une petite place. A droite, l'église au clocher 
trapu. A gauche, la mairie, voûtée, avec des arca- 
des sombres. Sous ces arcades, gardés par une 
brigade de gendarmes français, une centaine de 
soldats carlistes étaient rassemblés. Les uns 
étaient debout, les autres couchés dans de lon- 
gues couvertures bariolées. La plupart étaient 
blessés. Ils regardaient, d'un air sombre, leurs 
pauvres armes, jetées en tas au milieu de la 
place, aux pieds des gendarmes. 

M. de Préneste descendit sur la place. Il était 




288 POUR DON CARLOS 

si faible qu'il marchait en s'appuyant sur une 
canne. 

Deux hommes, au milieu des gendarmes et des 
soldats, donnaient des ordres. L'un était un chef 
de bataillon. Il portait sur ses écussons le 
numéro 49. 

« 49" d'infanterie, pensa Olivier. Ce comman- 
dant était, probablement, au nombre des offi- 
ciers invités à la sous-préfecture le jour de mon 
arrivée à Villeléon, il y a deux mois. Deux mois 
déjà! Deux mois seulement! » 

L'autre portait une pelisse noire, à broderies 
d'argent. M. de Préneste s'approcha humble- 
ment, lui toucha le bras. 

— M. Castelain, sans doute, sous-préfet 
d'Oloron-Sainte-Marie ? 

— Oui, monsieur, répondit son interlocuteur, 
un peu surpris. Puis-je savoir à qui j'ai l'hon- 
neur?... 

M. de Préneste eut un pâle sourire triste. 

— Non, non, ce n'est pas la peine! fit-il. 
Et il s'éloigna. 

Tournant le dos au village, il marchait. Les 
maisons le quittèrent vite. Au-dessus d'un mur 
de galets gris, une vache qui paissait dans un 
champ tendit sa tète aux beaux yeux glauques. 
Olivier la caressa doucement et continua sa 
route. 

Un murmure, dans le soir qui venait. Le gave 
coulait dans la plaine. Chaque caillou de son lit 
noir avait une couronne d'écume blanche. OU- 



POUR DON CAULOS 289 

vier trempa ses mains, son front, dans l'eau 
glacée. 

Un pont se trouvait là, juché sur deux blocs 
moussus qui faisaient rugir les eaux du tor- 
rent. De l'autre côté du pont, un homme était 
assis sur une pierre. Il portait la boïna noire, à 
plaque d'or, des officiers carlistes. 

Olivier franchit le pont, alla vers l'officier qui 
le vit venir d'un air sombre. 

— M. Olivier de Préneste, se présenta-t-il. 

— Capitaine de Penha-Verde, répondit l'autre 
en s'inclinant. 

— Me permettez-vous de m'asseoir à votre 
côté, monsieur? demanda Olivier avec un hum- 
ble sourire. 

L'autre inclina la tête. 

— Vous êtes ici? dit Olivier. 

— Je suis ici jusqu'à ce soir, monsieur. De 
Laruns, on va me diriger sur Auch, où je dois 
être interné. 

Us se tupent et regardèrent l'eau couler. Une 
bergeronnette tournait autour d'eux en sau- 
tillant. 

Soudain, M. de Préneste posa sa main sur 
celle du capitaine de Penha-Verde. 

— C'est à elle que vous pensez, n'est-ce pas, 
monsieur? 

L'autre sursauta. 

— A qui, monsieur? Que voulez-vous dire? 
4 — A elle, vous savez bien de qui je veux par- 
ler. A elle... Il faut penser à elle. J'en serais 
heureux. 

19 




290 POUR DON CARLOS 

II eut un court sanglot. 

— Elle était si belle, n'est-ce pas? 

Penha-Verde lui avait saisi la niairi. Son re- 
gard interrogeait désespérément M. dt Préheste. 
Olivier détourna la tête avec un sourire d'une 
douceur infinie. 

— Non, capitaine de Penha-Verde. Non, pas 
ce que vous croyez. Pas moi, pas moi! le seul, 
peut-être. C'est pourquoi j'ai le droit, capitaine 
de Penha-Verde, de vous parler comme je le 
fais, de vous dire : Il faut penser à elle. Il faut 
l'aimer. 

A pas lents, ils revinrent vers le village. La 
nuit était tout à fait tombée. Plusieurs fois, 
M. de Penha-Verde dut soutenir dans ses bras 
son compagnon. 

Il l'aida a remonter dans sa chamlire. Ils n'al- 
lumèrent pas de lampe. Par la fenêtre ouverte, le 
vent glacial des montagnes pénétrait. Sur la 
place, dis ombres erraient, av^ec des lanternes. 

Vers dix heures, des voix sèches retentirent. 

' — L'appel! dit le capitaine. On nous emmène 
à onze heures. 

Il s'enveloppa dans son manteau. 

— Voulez-vous me serrer la main, monsieur? 
murmura-t-il d'une voix mal assurée. 

Olivier ne répondit pas. Mais le capitaine sen- 
tit contre son corps le corps de M^ de Préneste. 
Une étreinte réunit les deux hommes. Butant 
dans l'escalier, M. de Penha-Verde, jusqu'à ce 



t»OUR DOX CARLOS 2'9'1 

qu'il eût refertné la porte, entendit la prière 
tremblante d'Olivier : 

— Il faut penser à elle, il faut l'aimer. 

Le lendemain, vers onze heures du matin, 
l'aumônier du couvent entra chez Olivier de Pré- 
neste. 

— Vous quittez Larurts à midi, monsieur. 
Cette lettre, que j'ai mission de vous remettre, 
vous fournira ks explications nécessaires. Vous 
êtes, je l'espère, un peu reposé. 




CHAPITRE VII 



LES PRÉVENANCES D'ANABITARTE 

Hippolytc Anabitarle était précisément, ce 
matin, fort affairé. Grimpé à l'aube sur le toit de 
sa maisonnette, qui lui tenait lieu de terrain de 
chasse, il avait disposé trappes, lacets, trél)u- 
chets. Un pinson enroué, dans une petite cage, 
accomplissait avec écœurement son métier d'ap- 
peau. Blotti derrière la maçonnerie de la che- 
minée, le dœur battant, Anabitarte guettait dans 
le ciel jaune d'hiver le vol heurté des oiseaux de 
passage. Quant une bestiole était prise, il se 
ruait sur elle avec une frénésie de cannibale. 
Pour l'instant, il obscFvait un vieux verdier 
déplumé qui s*obstinait à tourner, depuis un 
quart d'heure, autour d'une trappe, avec des 
airs sceptiques. 

D'en bas, on appela. 

•^r- Eh! monsieur Anabitarte? 



POUR DON CARLOS 293 

Pas de réponse; Anabitarte tremblait. Le 
vieux verdier s'était arrêté, fronçant ses derniè- 
res plumes. 

On frappait à la porte. 

— Eh! il n'y a personne? C'est urgent. 

De nouveaux coups, plus sonores. Le verdier 
s'envola. 

— Qu'y a-t-il, fit Anabitarte, ulcéré, passant 
sa tête au bord du toit. Ah! c'est vous, Barrou- 
mères! Toutes mes excuses. 

— Il n'y a pas de quoi, dit le facteur, du fond 
de la ruelle. Je l'aurais bien glissée sous la porte, 
mais elle est recommandée. 

— Une minute, je descends. 

— Pristi, fit Barroumères quand il eut péné- 
tré dans la maison. Ça sent bon, chez vous ! Tou- 
jours gourmand comme une padère, alors? 

Et il humait l'odeur d'une marmite pendue 
dans la cheminée. 

— Un salmis d'aouserots au vin de sable, dit 
Anabitarte avec une négligence affectée. 

— Signez ici, dit le facteur, lui tendant son 
livret d'émargement. 

Anabitarte obéit. Il tournait maintenant la let- 
tre entre ses doigts. Il lisait et relisait l'adresse ; 
Mon^iieur H. Anabitarte, articles pour pêcheurs, 
quartier Lachepaillct, Bayonnc. 

— Elle vient de Saint-Jean-Pied-de-Port, fît 
discrètement Barroumères. 

— Je n'y connais que Lescarboura, l'adjoint 
au maire, et il ne sait pas écrire. 



29i POUR DON CARLOS 

— Ouvrez toujours, dit le facteur. On verra 
bien. Il fait soif, ici. 

Anabitarte lui versa un verre du vin qui avait 
servi à mouiller le salmis. 

— II est bon, apprécia Rarroumères, faisant 
claquer sa langue. Du vin de Messanges, au 
moins? 

Pendant ce temps, Anabitarte déchirait l'en- 
veloppe. Un papier rose, plié en quatre, tomba 
à terre. 

Les deux hommes poussèrent Mne exclama- 
tion. 

— Banque Gomez. Un chèque de trois mille 
francs! dit le facteur. ■ 

— Ce i^'est pas pouf j^^p^, |1 y a erreur! mur- 
n^ura Ana|>itqrte. 

— II est à votrp noip! 

Et comice Anabitarte, trpipblant, s'obstlpait à 
répéter : « II y a erreur, il y a erreur,.. » 

— Lisez-dpnc l£^ lettre qui est jointe, fit Bar- 
roumères, dévoré d'impatience et de curiosité. 

C'était une lettre brève et nette, disant b^en ce 
qu'elle voulait dire, une lettre à l'image de celle 
qui l'avait écrite. 

Lors de jnon dernier passage à Bqijonne, je t'ai 
vu, et tu m'as dit que, le cas échéant, tn serais 
ù ma disposition. Ce moment est veiiu. 

Je ne pense pas que ton commerce te rapporte 
pins de trois mille francs par an. Je t'en offre 
six mille, à charge d'accomplir ce que j'ai à te 
demander. 

Tu connais, à la Chambre-d' Amour, ma villa, 



POUR DON CARLOS 295 

la villa de Las Nieves? Cette villa va redevoir un 
invité. Cet invité n'est pas du pays. Il s'agit qu'il 
soit tranquille, là, tout le temps qu'il y séjour- 
nera, temps que ni lui, ni moi, ni toi, ne pouvons 
prévoir. Il faut que quelqu'un vive auprès de lui, 
qui lui épargne le souci de tous les détails quo- 
tidiens. De tous, tu m'entends? 

C'est à toi que je confie ce rôle. Prends des 
domestiques. Renvoie-les. A ta guise. Pour ce 
qui est de la cuisine, je pense que tif. préféreras 
l'en charger toi-même. 

Ce voyageur arrivera de Bayonne lundi pro- 
chain, 2S février. Il se présentera le soir même, 
à neuf heures, rue Pannecau, chez Etchepare, 
dont il a Vadresse. En souvenir des frères Det- 
chart, Etchepare, je n'en doute pas, le recevra 
bien. Tu seras là, et, le soir même, tu conduiras 
ce voyageur à la villa de Las Nieves. Il faut qu'il 
y soit à minuit. 

Ci- joint de l'argent pour les dépenses immé- 
diates. Emploie ta journée à aérer la villa, à la 
ravitailler. Ce que tu feras sera bien fait. 

Les dtiux hommes se regarcjèrent, complète- 
ment ahuris. 

— Eh bien! dit enfin le facteiij-. 

— Eh bien! répéta Anabitarte. 

— On peut finir la bouteille, je. pense, fit Bar- 
roumères. 

— Attendez! fit Anabitarte avec élan. 

Il sortit, puis revint, chargé d'une seconde 



296 POUR DON CARLOS 

bouteille et d'une boîte en fer-blanc contenant 
un foie de canard. 

Le pinson-appeau, sur le toit, s'égosillait en 
pure perte. 

Son patron et le facteur buvaient, mangeaient, 
se passant et se repassant le chèque rose. 

Un quart d'heure plus tard, Anabitarte se lan- 
çait vertigineusement à travers Bayonne, tandis 
que Barroumères, raide comme un poteau télé- 
graphique, reprenant sa tournée, annonçait aux 
commères de la rue Pontrique et de la rue Passe- 
Million que Don Carlos serait le soir même, à 
neuf heures, chez Etcbepare et qu' Anabitarte 
était élevé au rang d'intendant du prince. 

Quelques instants après, la confortable salle 
à manger de la maison de la rue Pannecau 
retentissait d'une discussion passionnée. 

— Je te l'affirme, Antoine. C'est un devoir 
auquel tu ne peux te dérober. 

— Je suis républicain, réj)ondait Etchepare 
d'une voix sombre. 

— Ça n'a rien à voir, affirmait Anabitarte. 
Républicain, 'je le suis autant que toi. Il ne s'agit 
pas de nos idées, Antoine. Il s'agit de l'honneur 
en ouvrant toute grande ta porte au courage 
malheureux. 

— Je suis républicain, répétait Etchepare. Un 
tyran, ici! 

— Don Carlos est rn fuite. Il a passé hier la 
frontière. C'est lui, Antoine, qui est une victime 



POUR DON CARLOS 2t)7 

de la tyrannie. Et il est le chef de nos compatrio- 
tes basques. 

Ces arguments parurent faire impression sur 
Etchepare. Anabitarte en profita. 

— Et puis, c'est un service qui t'est demandé 
au nom des frères Detchart, de vieux amis de 
ton père, Antoine ! des amis à moi. 

— Pourquoi don Carlos n'a-t-il pas choisi ta 
maison, alors? dit Etchepare qui fléchissait, mais 
n'était pas fâché de se faire prier. 

— Elle esl bien trop petite et trop laide, la 
praoubotte! s'exclama Anabitarte. Un roi est un 
roi, Antoine. Nous aurons beau dire et beau faire, 
nous n'y changerons rien. Tu le sais aussi bien 
que moi. 

— Sans compter qu'il y en a eu de bons, dit 
Etchepare. 

— D'excellents, Antoine, d'excellents! Sous 
Louis-Philippe, on votait tout comme aujourd'hui 
et les routes étaient mieux entretenues. 

— Le fait est, concéda Etchepare, que celle de 
Bayonne à Dax est dans un état que c'en est 
une honte. Samedi dernier, en revenant de chez 
Biraben, à la côte de Saint-Geours j'ai failli ver- 
ser... 

— Tu vois bien que tu accept^, — fit le falla- 
cieux Anabitarte. 

— J'accepte, j'accepte, naturellement, grom- 
mela Etchepare. Le moyen d'ailleurs de faire 
autrement, puisque le rendez -vous est donné. 
Tachons au moins que les amis du Comité radical 
n'en sachent rien. Pas un mot à personne. 



20.S POUR DON CARLOS 

— Ça va de soi, dit Anabitarle, qui n'avait 
l'intention de prévenir qu'une trentaine d'intimes. 

— C'est à neuf heures qu'il arrive. Il sera seul, 
j'espère? 

— La lettre ne parle que de lui. 

— Il aura dîné, je pense? 

— A celte heure, c'est probable. 

— Je vais tout de même ordonner à ma femme 
de préparer une petite collation. 

— Je n'osais te le dire, mais ce sera plus con- 
venable, approuva Anabitarle. 

Et, un doigt sur les lèvres, ils dirent ensemble : 

— Chut! 

Quand il eut pénétré dans l'immeuble coçsu 
de la banque Gomez, un vague malaise s'empara 
d'Anabitarte. Il craignit une mystification. 

Ce malaise s'accrut lorsque le commis à qui il 
présenta son chèque lui dit : 

— M. Gomez désirerait avoir un entretien per- 
sonnel avec vous, monsieur. 

Introduit dans le cabinet du banquier, Anabi- 
tarle pensa s'effondrer d'intimidation. 

Mais déjà M. Gome« était venu à sa rencontre, 
la main tendue. 

— Charmé (^e vous voir, cher monsieur. Je 
me suis permis de vous prier de monter chez 
moi. 

Monsieur... je me .suis permis... vous prier.., 
M. Gomez, le richissime banquier de Bayonne!... 
Anabitarle croyait rêver. 

— Vous avez une petite somme à encaisser 



POUR DON CARLOS 20^ 

*" aujourd'hui chez nous, continua M. Gomez, en 
caressant ses beaux favoris blancs. J'ai ordre, do- 
rénavant, de mettre à votre disposition les fonds 
qui peuvent vous être nécessaires... 

— Trois gros billets, ou des petits? demanda le 
caissier, quand Anabitarte fut redescendu dans 
la salle du public. 

— Pes petits, murmura-t-il d'une voix étran- 
glée. 

Tl les mit dans sa ^oche, en tas, sans compter, 
et reprit sa ^qprse à travers }? ville. 

Toutes les maisons d'alimentation de Bayonne, 
gros ou détail, reçurent ce joi;r-là la visite 
d' Anabitarte. 11 ne déjeuna point. On le vit tour 
à tour, avec la mêmp ardeur forcenée, chez Syl- 
vadine, foies gras et volailles, chez Libasset, vins 
et liqueurs, chez Sourgen aîné, pâtisserie et spé- 
cialité de touron, chez Bucsuzon, fruits et pri- 
meurs, à l'épicerie Laxague, où ses commandes 
emplirent un véritable camion qu'il tint à con- 
voyer lui-même jusqu'à la Chambre d'Amour. 

A cinq heures, il était de retour chez lui. Il 
descendit le pinson-appeau oublié sur le toit et 
lui donna à boire. Il revêtit sa tenue d'apparat, 
ferma à double tour son humble porte sur la 
nuit tombée et se rendit chez Darrouzès, coif- 
feur, rue des Arceaux du Pont-Neuf, où il pria 
son ami Perron de l'accommoder. 

A six heures et demie, un punch monstre réu- 
jsait au café tous les amis d'Anabitarte. 11 trô- 



300 POUR DON CARLOS 

nait au milieu d'eux, les cheveux luisants des 
brillantines fournies par toutes les Arabies- 
Pétrées à soixante centimes. Il y avait là de vieux 
carlistes podagres, des gens qui avaient fait, 
quarante ans plus tôt, le coup de feu sous Zu- 
malacarreguy, ou qui s'en vantaient. Vu leur âge, 
ils n'avaient pu intervenir dans la dernière 
guerre, mais tous juraient que, dans la pro- 
chaine, les libéraux espagnols auraient à leur 
dire deux mots. 

Très digne, Anabitarte prenait les noms. 

Le dîner fut grave. On sentait approcher l'ins- 
tant solennel. 

Arrivé à la rue Panneau, Anabitarte s'arrêta. 
— Il faut nous quitter, amis. Le Roi a 
manifesté le désir d'être seul avec moi et Etche- 
pare. 

Il ressentait une vague crainte, songeant à 
toutes les invitations qu'il avait prodiguées dans 
la journée. 

Une quarantaine de notabilités b^yonnaises 
étaient réunies dans la salle à manger de la rue 
Pannecau, autour d'un formidable dîner, dressé 
sur la table, et que M""* Etchepare couvait d'un 
œil rempli à la fois de fierté et d'angoisse. 

— J'ai pensé... murmura Anabitarte à l'oieilli' 
du maître de céans. 

Mais il n'insista point, comprenant soudain 
que s'il avait fté indiscret, Etchepare l'avait été 
autant que lui. 

Il y avait là l'archiprètre et le président du 



l»OUR DON CARLOS 301 

Comité radical, les représentants de la presse 
républicaine et de la presse royaliste, des révo- 
qués de 1848 et des exilés de 1852, de vieilles 
demoiselles à sautoir et des femmes qui avaient 
fait parler d'elles, et même deux ou trois qui 
continuaient... Jamais un tel vent de réconcilia- 
tion n'avait soufflé sur la petite ville. 

Dans l'ombre, un cartel, aussi sonore qu'un 
moulin, jnarquail neuf heures moins un quart. 

Un silence. 

— Il pleut de nouveau, dit Etchcpare. 

— Chut! fît une voix, écoutez. 

Ils écoutèrent. Sur le trottoir, contre la fenê- 
tre, il y avait un bruit de lourdes bottes allant et 
venant en cadence. 

M"" Etchepare souleva un coin du rideau. 

— Jésus, murmura-t-elle. Un sergent de ville! 

— Un sergent de ville, répétèrent les femmes. 
Ànabitarte eut Un sourire protecteur. 

— Je sais, je sais. C'est Sainte-Cluque. Sainte- 
Cluque est des nôtres. Il a voulu lui-même sur- 
veiller les abords. 

— Tout cela finira par des ennuis avec la 
préfecture, maugréa M"" Etchepare, qui avait 
horreur de la politique. 

Au même instant, des cris terribles de petite 
chose égorgée retentissaient au premier étage. 

— Bon sang! fit Etchepare. C'est Auguste. 
Sacré crapaud, il s'est réveillé. 

— Il n'a jamais été très bien «ndormi, ce soir, 
dit sa femme. 



302 



POrU DO\ CAHLOS 



— Je veux le voir, je veux le voir, hurlait 
Auguste. 

— Vous n'avez pas le droit de priver cet 
enfant de la vue du Prince, fit. avec sa douce 
autorité, rarchiprêlre. 

— Je veux bien, moi, fit Etchepare. Mais je 
vous préviens que, passé l'heure de son sommeil, 
il est comme en folie. Allons, qu'on le descende. 

Le jeune Auguste fit son entrée, transmis de 
bras en bras jusqu'à la cheminée. Il était en lon- 
gue chemise de nuit et entortillé dans une courte- 
pointe de soie bleu pâle. 

Le cartel eut ce grincement qui précède de 
quelques secondes la sonnerie. 

— L'exactitude... commença l'abbé Garrigoii, 
directeur du collège. 

Il n*osa pas, en achevant, troubler l'attente 
émue qui planait sur l'assistance. 

Et alors, ce fut le roulement lointain d'une 
voiture. 

— Ne bougez pas, commanda Etchepare. 
Viens avec moi, Hippolyle. 

Dans le vestibule, une lanterne de cuivre fai- 
sait danser l'ombre de l'esèalier et se reflétait 
sur la splendide pomme de là rampe. Un petit 
serviteur tremblant se tenait près de la porte 
d'entrée. 

Le roulement de Ta voiture se rapprochait, 
puis il s'arr/^ta. 

— C'est loi qui lui fmrleras, murmura Etche- 
•pûré. 

Par rentrc-brdllement, on aperçut Vknt seconde 



POUR DON CARLOS 303 

la voiture, le trottoir luisant d'eau et l'agent 
Salpte-CIuque au garde-à-vous< qui faisait le 
salut militaire. 

Enveloppé dans un large manteau de voyage, 
un jeune homme mince, aux traits fatigués, se 
tenait sur le seuil de la porte. 

— Sire, murmura Etchepare en reculant, 
courbé en deux. 

— Sire, répéta de même Anabitarte. 

— Que s'eit heit rasa, dit derrière eux le petit 
serviteur Alcide qui* toute la journée, avait eii 
les oreilles rebattues de la belle barbe, à reflets 
bleus, de don Carlos. 

Etchepare lui décocha dans les jambes un 
sournois coup de pied bas. 

— Sire, répéta-t-il, et son front se reflétait sur 
les dalles du vestibule. 

— Je suis bien chez monsieur Antoine Etche- 
pare? questionna le nouveau venu, qu'un tel 
déploiement de respect laissait comffle interdit. 

— Oui, Sire. 

— Chez vous, SirOj dît Ailabîtarte qui tenait à 
placer son mot. 

— Il n'y a pas erreur de ma part, messieurs, 
fit en souriant M. de PréneSte, mais il me paraît 
y avoir erreur ilc votre part. Je n'ai aucun droit 
au titre que vous me donnez. 

Il y eut une minute de stùpéfactidh. Avec une 
grande aisance, Olivier avait quitté son lourd 
manteau. Comme jadîà k tafrisserîe d'Héliodore, 
dans le cabinet dé M. Buffet, il éXamirtait main- 



304 POUR DON CARLOS 

tenant la rampe de fer forgé, qui était réelle- 
ment du plus magnifique travail. 

Sous la lanterne, à l'écart, Etchepare et Ana- 
bilarte procédaient à un rapide et véhément bilan 
des responsabilités. 

— C'est ta faute, disait Etchepare. Il n'y avait 
rien dans la lettre permettant de croire que 
c'était le Roi. 

— Tu l'as lue comme moi, ict tu l'as cru, ré- 
torquait âprement Anabîtarle^ A Bayonnc, tout 
le monde sait que tu as toujours eu la manie des 
grandeurs. 

— Qu'est-ce que je vais faire de tous ces 
gcns-là, qui attendent dans la salle à manger! 
murmurait Etchepare avec désespoir. 

— Fais-en ce que tu voudras. Ça ne me re- 
Igarde pas. Tu n'avais qu'à ne pas les inviter, 
répondait le cynique Hippolyte. Ça ne me 
regarde pas. J'ai mon jeune monsieur dont il 
faut que je m'occupe. 

— Nç me laisse pas comme cela. Donne-moi 
un conseil. Je les entends déjà, qui commencent 
à chuchoter plus fort. 

— Eh ! garde-les à souper. Ta femme en a fait 
pour quarante. Ce sera d'abord un peu froid. 
Mais, au Sauternes, tu peux être tranquille, tout 
sera arrangé. 

Anabitarte marcha ^vers Olivier qu'il salua: par 
trois fois. 

— Avez-vous dîné, monsieur? demanda-t-il. 

— Je n'ai pas faim, répondit M. de Préneste. 

— Voilà une mauvaise parole, s'écria Anabi- 



POUR DON CARLOS 305 

tarte. Mais à la villa de Las Nieves, je vous ferai 
changer d'avis. Nous devons y être à minuit. 
j Nous partons tout de suite, n'est-ce pas? 

— Pour où partons-nous? demanda Olivier. 

— Pour la villa de Las Nièves, à la Chambre 
d'Amour. Vous êtes au courant. 

— Je ne suis au courant de rien du tout. La 
lettre que voici me prescrivait de me rendre 
chez M. Etchepare aujourd'hui. C'est ce que j'ai 
fait. Si nous devons repartir, faisons vite. Il me 
tarde d'être au bout de tout cela. 

Déjà Anabitarte s'était équipé. Ouvrant la 
porte, il parlementait avec le cocher. 

— La Chambre d'Amour, protestait celui-ci, 
cinq kilomètres dans les bois, dans la nuit! Mes 
bêtes seront fourbues. 

— Paix, tu auras dix francs, dit Anabitarte, 
avec Cîctte habitude du commandement que les 
plus humbles acquièrent fort bien en une jour- 
née, quand ils se savent, dans une banque, der- 
rière le treillage en fer, un bon petit compte à 
leur disposition. 

Il revint vers Etchepare, bras ballants sous 
la cage de l'escalier. 

— Sans rancune, Antoine. On te fera signe 
un de ces jours. 

M. de Préneste alla vers son hôte. 

— Bien que l'objet n'ait guère répondu à vo- 
tre attente, permettez-moi, monsieur, de vous 

Remercier de votre hospitalité. 

'^Kt — Oh! pour moi, monsieur, il n'y a pas de 

^Bal, fit Etchepare avec un geste navré, car, 




306 POUR DON CARLOS 

comme je le disais ce matin à Hippolytc, je suis 
républicain. Mais c'est ces gens qui attendent... 
Et il désignait la salle à manger, maintenant 
toute pleine de bourdonnements. 

— Force sur le vin, dit Anabitarte. Il n'y a 
pas deux manières. 

La porte se referma sur eux. 
Au moment de remonter en voilure, M. de 
Préneste, un pied sur le degré de bois, demanda : 

— A qui ai-je l'honneur de parler? 

— A M. Hippolyte Anabitarte, lui fut-il ré- 
pondu avec dignité. 



CHAPITRE Vn 



l'aube s'étend sur la mer vide 

Il ne pleuvait plus. Olivier avait fait baisser 
la capote de la voiture. Un vent faible et froid 
secouait les branches sans feuilles, détachant, 
de temps à autre, une lourde goutte de pluie 
obscure. 

Bientôt ils entendirent, dominant le bruit des 
roues, un murmure lointain. 

— La mer, dit Anabitarte. 

— Où me conduisez-vous? demanda Olivier, 
[sortant de son rêve. 

— A la villa de Las Nieves, monsieur, à la 
Chambre d'Amour. 

— Qu'est-ce que la Chambre d'Amour? 
Qu'est-ce que la villa de Las Nieves'^ 

Anabitarte n'en pouvait croire ses oreilles. 

— La Chambre d'Amour, monsieur, c'est la 
plage de Bayonne, entre le phare de Biarritz et 
celui de la barre de l'Adour. Une mauvaise plage 
jOÙ l'on n'a pas intérêt à se baigner à cause des 



I 



308 POUR DON CARLOS 

courants, et aussi du souvenir. On l'appelle ainsi 
parce que deux jeunes amants s'y laissèrent, 
paraît-il, surprendre, jadis, dans une grotte, par 
la marée, et périrent noyés. 

— Et la villa ^e Las Nieves? dit Olivier, que 
cette romanesque histoire n'avait pas ému. 

— La villa de Las Nieves, monsieur, c'est la 
plus belle villa de la plage, répondit avec fierté 
Anabitarte. On peut dire que nous ne sommes 
pas défavorisés en allant y demeurer. 

— Ah! nous allons y demeurer, dit avec indif- 
férence Olivier de Préneste. 

Son compagnon, ahuri, le regardait. 

— A qui appartient-elle? demanda-t-il encore, 
pour dire quelque chose. 

— A qui appartient-elle? Monsieur veut rire. 
Monsieur sait bien qu'elle appartient à M"' Det- 
chart. 

— Ah! fit simplement M. de Préneste. 

— A M"' Allegria Detchart, poursuivit Ana- 
bitarte, dont j'ai reçu ce matin une lettre, une 
lettre m'ordonnant de me mettre, avec la villa, 
à la disposition de monsieur. 

— Vous connaissez M"" Detchart? demanda 
Olivier. 

Il y avait dans son interrogation une telle dou- 
ceur qu'Anabitarte en reprit son exubérance 
confiante. 

— J'ai beaucoup connu son père et son oncle, 
monsieur, du temps de la première guerre, car 
je ne suis plus précisément tout jeune, comme 
monsieur a pu se rendre compte. 



POUR DON CARLOS 309 

— Et elle? 

— Elle, je l'ai connue en 1S74. Une mauvaise 
' -onchite qu'elle avait prise, toujours en cou- 
rant la montagne, au service de Don Carlos, que 
Dieu garde. On l'avait obligée à venir se soigner 
en France, dans sa villa. Elle l'a quittée à peine 
guérie. Mais, dans l'intervalle, m'autorisant des 
bons rapports que j'avais eus avec son père et 
son oncle, je mi'étais permis de venir la voir et de 
lui demander un petit service, rapport à des 
créanciers qui voulaient faire vendre mon com- 
merce. Elle me l'a rendu aussitôt. Elle est si 
bonne! Monsieur sait... 

— Je sais, je sais, dit Olivier. 

— Je me suis mis alors à sa disposition, con- 
tinua Anabitarte. J'ai été bien heureux ce matin, 
en recevant sa lettre, de voir qu'elle ne l'avait 
pas oublié, et qu'elle consentait à faire appel à 
mes services. Je suis vieux. Monsieur, c'est vrai, 
mais, ce n'est pas pour me flatter, elle pouvait 
plus mal tomber. Monsieur n'aura pas, je crois, 
particulièrement sous le rapport de la cuisine, à 
regretter le choix de M"° Detchart. 

Il avait parlé avec une grande véhémence, la 
main sur son cœur. M. de Préneste sourit. 

— Alors, murmura-t-il, elle a habité là. 

Et il retomba dans un silence que n'osa plus 
troubler son compagnon. 

Une grande lueur jaune surgit, balaya le ciel, 
dressa autour d'eux des objets brusques et 
bicmes, disparut... 



310 POUR DON CARLOS 

— Le jjliare, dit Anabitarle. 

Presque en même temps, la voiture s'arrêtait. 
Le murmure de la mer fut alors tout proche, 
immense. 

Ils descendirent. Anabitarle alluma sa lan- 
terne, paya le cocher. 

— Venez, dit-il à M. de Préneste. A peine 
deux cents mètres à faire, mais dans des endroits 
où l'on ne peut, la nuit, aller en voiture. 

Ils commencèrent par gravir une côte. Quand 
ils en eurent atteint le sommet, ils furent tout 
à coup assaillis par le vent du large. Son souffle 
humide gonfla leurs manteaux. Au dessous 
d'eux, la mer invisible faisait son bruit ininter- 
rompu de tiroir. 

Ils descendirent par un sentier bordé 
d'arbustes épineux. 

Anabitarle s'arrêta. 

— C'est ici, dit-il, fouillant dans la serrure 
d'une porte. 

Au même instant, la subite lueur du phare 
passa. Olivier eut le temps d'apercevoir une belle 
villa blanche, de style basque, adossée au flanc 
de la falaise... 

Ils étaient maintenant tous deux dans un petit 
escalier, assez étroit. 

— C'est l'escalier de service, expliqua Ana- 
bitarle. Mes excuses à Monsieur. Mais je n'ai 
pas voulu emporter toutes les clefs avec moi. 

Ils débouchèrent dans la cuisine. Anabitarle 
éteignit sa lanterne après avoir allumé une forte 
lampe à pétrole. 



ë 



POUR DON CARLOS 311 

— Que Monsieur veuille bien regarder. 
Avec une fierté émue, il montra à Olivier la 

batterie de cuisine, la glacière, le fourneau per- 
fectionné... Puis il voulut lui faire passer en 
evue les buffets bourrés de comestibles. 

— Demain, fit M. de Préneste. 
Il ne put toutefois esquiver la visite complète 

(le la maison, des caves aux combles. C'était bien 
la somptueuse villa qu'avait annoncée Anabitarte,- 
et, dans ce luxe, Olivier retrouva la sobriété un 
peu dure qu'il connaissait bien. 

Ils parcoururent ainsi le grand escalier, les 
chambres qui, le jour, devaient être si claires sur 
la mer, les salons, le cabinet-bibliothèque, tout 
enfin. Olivier ne s'arrêta nulle part, sauf dans 
une chambre où il aperçut, posé sur la cheminée, 
un cadre de peluche bronze. Ce cadre contenait le 
portrait daguerréotype d'une petite fille brune. 
M. de Préneste lut, au verso, le nom du photo- 
graphe : Vicente Léon, Ciudad Bolivar... 

— Et maintenant, dit avec emphase Anabi- 
tarte. Monsieur va voir! 

Il poussa une porte. Ils se trouvèrent alors 
dans une immense véranda, longue à elle seule 
comme toute la villa, large de huit mètres, haute 
d'autant. Des arbres mystérieux y poussaient 
comme dans une serre, la transformaient en 
forêt, une forêt sous laquelle se pressaient de 
précieux meubles, des tapis et des bibelots rares. 

Au centre, il y avait une vaste volière, dans 
laquelle dormaient, petits bijoux reployés, les 



312 POUR DON CARLOS 

plus merveilleux oiselets du Nouveau-Monde. 
Quand ils virent la lumière, deux ou trois se 
mirent à voleter, puis, rassurés, se reperchèrent. 

Trois des côtés de la véranda étaient vitrés. 
On sentait la bourrasque marine tourner rageu- 
sement contre les carreaux noirs. 

Anabitarte baissa une des vitres. Un coup de 
vent s'engouffra par l'ouverture, éteignit la 
lampe. Le bruit formidable de la tempête péné- 
tra avec lui dans la véranda. 

Anabitarte releva le carreau, ralluma la lampe. 

— Dans la journée, on a une bien belle vue 
d'ici, se borna-t-il à dire. 

— Quelle heure est-il? demanda M. de Pré- 
neste. 

— Onze heures et demie. 

— A quelle heure devions-nous être rendus 
ici? 

— A minuit. 

— Pourquoi? 

— Je ne sais pas. Monsieur. Il n'y avait rien 
d'autre sur la lettre. 

Olivier se tut. Il s'assit dans un large fauteuil 
d'osier. II posa son front contre la vitre. Il lui 
sembla qu'exposé dans cette cage de verre lumi- 
neuse, des yeux invisibles l'épiaient, dans 
l'ombre, au dehors. 

Il frissonna. Avec des claquements mous, des 
grincements, de petites formes livides surgis- 
saient contre les carreaux, tournoyaient, dispa- 
raissaient... 

— Les mouettes, murmura Anabitarte. 



POUR DON CARLOS *313 

Il vit qu'Olivier tremblait. Lui-même ne se 
sentait pas très à l'aise. 

— Monsieur a eu froid. Monsieur prendra 
bien un grog, un bon grog. C'est ça qui fait du 
bien ! C'est ça qui réchauffe ! 

Il revint quelques instants plus tard, les yeux 
brillants, la lèvre humide, porteur d'un grog où 
le rhum n'avait pas été ménagé. 

Olivier le but d'un trait. 

Par moment un des oisillons, rêvant peut- 
être, poussait un petit cri dans la grande cage 
sombre. 

Quelque part, à l'intérieur de la villa, minuit 
sonna. 

Peu après, un coup de sonnette retentit. 

Olivier et son compagnon se levèrent. Ana- 
bitarte paraissait désagréablement impressionné. 

— Qui est là? cria-t-il. 
Pas de réponse. 

Il répéta sa question. 

— Ecartez-vous! ordonna avec impatience 
M. de Préneste. 

Et il ouvrit lui-même la porte. 

Deux hommes se tenaient sur le seuil. Ils 
étaient de petite taille et disparaissaient dans des 
pèlerines goudronnées, dégouttantes de pluie, et 
dont le capuchon était rabattu sur leurs têtes. 

Un des hommes prit dans la poche de son 
suroît une lettre qu'il tendit à Olivier. M. de Pré- 
neste entrevit sa face couleur brique, ses yeux 
bridés. Il pensa au matelot de Bordeaux, à 



314 POUR DON CAKLOS 

celui qui avait failli le précipiter dans la 
Garonne. Peut-être était-ce le même. Peut-être 
un autre. 

II restait muet, regardant Tenveloppe, sans 
oser l'ouvrir, et, sur l'enveloppe, la grande écri- 
ture qu'il connaissait bien... 

Soudain il s'aperçut que les deux messagers 
venaient de s'éclipser... 

— Monsieur, Monsieur! criait Anabitarte. 

Il courait après Olivier, qui essayait lui-même 
de rejoindre les Caraïbes. 

Il le rattrapa sans peine. Ignorant des lieux, 
M. de Préneste avait buté, était tombé. 

— Si ça a du bon sens, geignait maintenant 
Anabitarte. Deux pas de plus, et vous vous pré- 
cipitiez du haut de la falaise. 

Il le ramena dans la maison. 

— Bon, voilà la lampe qui s'est éteinte. 
Donnez-moi la main. Par ici. Par ici. Je vais 
aller la rallumer. 

Il reconduisit, à tâtons, Olivier dans ia 
véranda, le força à s'asseoir, comme un petit 
enfant, puis se dirigea vers la cuisine. 

M. de Préneste déchira dans l'obscurité l'enve- 
loppe, déplia la lettre. 

11 entendait Anabitarte qui, dans la cuisine, 
remuait des objets en se lamentant. 

— Eh bien? demanda-t-il. 

— Les allumettes. Monsieur. J'étais pouitant 
bien sûr de les avoir laissées là... Je ne trouve 
plus les allumettes! 

— Vo3'ez dans la poche de mon manteau, dit 



POUR DON CARLOS 315 

Olivier, il y en a une boîte, dépêchez-vous! 

Un cri de joie. Anabitarte avait trouvé la 
boîte. Puis un grognement de détresse. Olivier 
entendait des grattements infructueux sur le 
papier de verre. 

— Le soufre est mouillé, monsieur. Le soufre 
est mouillé! 

— Donnez-moi la boîte, fit Olivier d'une voix 
tremblante. 

Il frotta lui-même sans résultat trois, quatre 
allumettes... la dernière : il sentit sous ses doigts 
la petite boule de soufre s'effriter. 

Il jeta la boîte à terre. 

— Je vais chercher encore. Monsieur, je vais 
chercher encore, j'étais sûr de les avoir laissées 
sur le coin de la table 

— Cherchez, fit Olivier. 

Anabitarte reuA^ersa vainement une boîte de 
sel, un pot de graisse, une pile de bouteilles... 

— Je suis ensorcelé. Monsieur, que Monsieur 
me pardonne. Si Monsieur veut que je lui fasse 
un autre grog... Je n'ai pas besoin de lumière 
pour cela... il y a encore de l'eau chaude. 

— Non, non, allez vous coucher, Anabitarte, fit 
très doucement M. de Préneste. 

Et il resta seul dans la véranda, sa lettre à la 
main. 

Roussignoulet qui cantes 
Sus la branque paousat, 
Que-t plats e que t'encantes 
Auprès de ta mieytat. 



316 POUR DON CARLOS 

Ce chant tintait depuis un temps indéterminé 
dans les oreilles d'Olivier. La pendule de la villa 
sonna huit heures. Il s'éveilla tout à fait. 

La véranda était emplie d'une lumière pâle. 
A travers les vitres, M. de Prcneste vit, tout en 
bas, le golfe gris, la plage avec les franges mou- 
vantes et blanches des lames, l'Océan désert sur 
qui le jour était né pendant son sommeil. 

Au fond de la cuisine, Anabilarte vaquait en 
chantant à la préparation d'un petit déjeuner 
qu'il voulait sensationnel. 

E y ou plé de tristesse, 
Lou co tout enclabat 
En quitan ma mestresse 
Parti désespérât... 

Olivier regarda la lettre, qu'il avait toujours à 
la main. Maintenant, il avait peur. 

Elle portait, en en-tête : A bord du San-Esteban, 
28 février 1876, 11 heures du soir. 

« Tout à l'heure, y était-il dit simplement, du 
pont du navire, j'ai vu s'éclairer la baie de la 
villa. Maintenant, je sais que tu es là, sauvé. Je 
peux repartir tranquille.SiTV ne veux pas navrer 
l'une, n'essaie jamais de retrouver l'autre. 
Un jour, peut-être, nous nous reverrons, si la 
bannière de Don Carlos se lève de nouveau sur 
les monts de Biscaye. Ce jour-là, de la véranda où 
tu lis cette lettre, tu verras surgir à l'horizon la 
silhouette d'un navire : le San-Esteban, ou celui 
qui l'aura remplacé. » 



POUR DON CARLOS 3-17 

Quelques mots d'adieu, tracés maladroitement, 
dans l'ombre sans doute... c'était tout. 

Par la porte ouverte, une lourde et chaude 
odeur de chocolat venait de la cuisine. 

Oubjet de ma tendresse. 
Au noum de Vamistat, 
Plagnet lou qui t'adresse 
Soun darré adichat! 

M. de Préneste replia la lettre. D'un geste ma- 
chinal, il traîna son fauteuil auprès de la baie 
vitrée, dont il abaissa un des carreaux... 

Puis, accoudé, les yeux fixés sur la mer vide, 
il commença son attente. 



FIN 




TABLE DES MATIÈRES 



Première Partie. — LUCILE .... ,-, : . . 7 

Deuxième Partie. — OLIVIER 131 

Troisième Partie- — ALLEGRIA 227 



foatenay-aux-aosei. — imp. L. BnLKCAin>. — 29.44S 



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PQ Benoit, Pierre 

2603 Pour Don Carlos 

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